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Full text of "Auguste Renoir (1841-1919) avec onze illustrations, dont huit phototypies"

UNIVERSITY OF N.C. AT CHAPEL HILL 



00011078371 



AUGUSTE RENOIR 



(1841-1919) 



LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C J 



DU MEME AUTEUR : 

Paul Cézanne, dans la Collection Artistes 

d'Hier et d'Aujourd'hui . , i vol. 

Le Père Ubu a l'Hôpital Plaquette. 

Le Père Ubu a l'Aviation . . Plaquette, 

La Politique Coloniale du Père Ubu . . . Plaquette. 

Le Père Ubu a la Guerre . . i vol. 

En préparation : 

Degas intime. 

Le Père Ubu aux Colonies, avec une préface de Laurent 
Tailhade. 

Sainte Monique ou Jeunesse de Saint Augustin. 

Les Propos de la Mère Ubu. 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/augusterenGir18400voll 







PORTRAIT DE RENOIR PAR LUI-MEME 

(Fac-similé en réduction d'une gravure de l'édition de lux 



ARTISTES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI 



AMBROISE VOLLARD 



AUGUSTE RENOIR 

(1841-1919) 
AVEC ONZE ILLUSTRATIONS, DONT HUIT PHOTOTYPIES 




PARIS 
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET G u 

21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 
MCMXX 



Il a été tiré : 

Cent soixante exemplaires (dont dix hors commerce) sur 
vergé pur fil Lafuma, numérotés. 



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ss 



cr > 






Copyright by G. Cres et C ie . 1920. 

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation 
réservés pour tous pays. 



AVIS AU LECTEUR 



On trouvera dans cette édition quelques passages 
qui ne sont pas dans une grande édition illustrée, La 
Vie et l'Œuvre de Renoir, imprimée la première, 
mais qui n'a pas encore paru, les planches hors 
texte n'étant pas prêtes. Quelques variantes aussi 
seront constatées dans les deux éditions. 

On doit considérer, en effet, que le présent ouvrage 
a été {ait de mille touches : conversations à bâtons 
rompus avec Renoir, pendant une période de vingt- 
cinq années, à la fois sur les événements de sa vie et 
sur le mouvement de la peinture ancienne et moderne ; 
observation des faits et gestes du peintre ; observation 
de son entourage (la famille, ceux qui fréquentaient 
chez Renoir). Plus généralement encore, V auteur s'est 
appliqué à présenter, à côté du peintre, le monde des 
Arts : les collectionneurs qui spéculent, les snobs de la 
peinture, les critiques, les Mécènes modernes... 

Le lecteur pensera que, dans le classement d'une 



AVIS AU LECTEUR 



grande quantité de notes, dans le rassemblement de 
souvenirs lointains, dans le travail de juxtaposition, 
de coordination d'éléments disparates, il a été pos- 
sible que quelques détails aient été omis dans une 
première édition, que quelques rectifications aient été 
faites dans le présent livre. 

A. V. 



I 



COMMENT JE FIS LA CONNAISSANCE 
DE RENOIR 

(1894) 

Je dédirais savoir qui avait posé pour un tableau 
de Manet que je possédais. C'était le portrait d'un 
homme campé au milieu d'une allée du Bois de 
Boulogne, coiffé d'un chapeau gris, habillé d'une 
jaquette mauve, d'un gilet jaune, d'un pantalon 
blanc, avec des escarpins vernis ; j'allais oublier 
une rose à la boutonnière. On m'avait dit : « Renoir 
doit savoir qui c'est. » Je m'en fus trouver Renoir 
qui habitait, à Montmartre, une vieille bâtisse 
appelée le Château des Brouillards. Dans le jardin, 
une bonne, l'air d'une bohémienne, ne m'avait pas 
plus tôt dit d'attendre, m'indiquant le couloir 
de la maison, qu'arrivait une jeune dame, toute 
la rondeur et la bonhomie de certains pastels de 
Perroneau, dans ses bourgeoises du temps de 
Louis XV : c'était Madame Renoir. 

« Comment ? on ne vous a pas fait entrer ! Ga- 
brielle ! » 

— 7 — 



AUGUSTE RENOIR 

Alors la bonne, surprise des reproches de sa 
maîtresse t 

« Mais c'est plein de boue dehors ! Et puisque 
la Boulangère * a oublié de remettre le paillasson 
devant la porte ! » 

Madame Renoir alla prévenir son mari, me lais- 
sant dans la salle à manger, où je pus admirer les 
plus belles toiles de Renoir que j'eusse encore 
vues. 

Le peintre arriva bientôt. 

C'était la première fois que je le voyais : un 
homme maigre, au regard perçant, très nerveux, 
donnant l'impression de ne pas tenir en place. 

Je lui dis ce qui m'amenait. 

« Votre homme, c'est M. Brun, un ami de Manet. 
Mais nous serons mieux, pour causer, là-haut ! 
Voulez-vous monter à l'atelier ? » 

Renoir me fit entrer dans une pièce des plus 
banales, deux ou trois meubles disparates, uh 
fouillis d'étoffes, quelques chapeaux de paille que 
le peintre aimait à chiffonner entre ses doigts, 
avant de faire poser ses modèles. De tous côtés, 
des toiles, tournées les unes contre les autres. 
J'observai, près de la chaise du modèle, avec 
encore leurs bandes, une pile de numéros de la 
Revue Blanche, une Revue de « Jeunes », très 

* Surnom d'une autre bonne de Renoir. 
— 8 — 



COMMENT JE FIS LA CONNAISSANCE DE RENOIR 

appréciée du public, où je me rappelais avoir lu 
maint éloge de l'art impressionniste. 

« Voilà, dis-je, une publication bien intéressante ! 

— Renoir. Ma foi, oui ! c'est mon ami Natanson 
qui me l'envoie ; mais j'avoue ne l'avoir jamais 
ouverte. » 

Et comme j'étendais la main, Renoir vivement: 

« Ne dérangez rien, c'est disposé pour appuyer 
le pied de mon modèle. » 

Renoir, assis devant le chevalet, avait ouvert 
sa boîte à couleurs. Je fus émerveillé de l'ordre et 
de la propreté que j'y voyais. Palette, pinceaux, 
tubes aplatis et roulés au fur et à mesure qu'ils 
se vidaient, donnaient une impression de netteté 
quasiment féminine. 

Je dis à Renoir quel avait été mon ravissement 
devant deux nus de sa salle à manger. 

« Ce sont des études d'après mes bonnes. J'en 
ai eu quelques-unes d'admirablement faites, et qui 
posaient comme des anges. Mais il faut ajouter 
que [je ne suis pas difficile. Je m'accommode 
fort bien du premier cul crotté venu... pourvu 
que je tombe sur une peau qui ne repousse pas 
la lumière. Je ne sais pas comment font les 
autres pour arriver à peindre des chairs faisandées ! 
Ils appellent ça des femmes du monde ! ... En avez- 
vous jamais vu, des femmes du monde avec des 
mains qu'on aurait plaisir à peindre ? C'est si joli 

— 9 — 



AUGUSTE RENOIR 



à peindre, des mains de femme, mais des mains qui 
se livrent aux travaux du ménage ! À Rome, à la 
Farnésine, il y a, de Raphaël, une Vénus, qui vient 
supplier Jupiter ; elle a des bras..., c'est déli- 
cieux ! On sent une bonne grosse commère qui va 
retourner à sa cuisine ; ce qui faisait dire à Sten- 
dhal que les femmes de Raphaël sont communes 
et lourdes ! » 

Ma visite se trouva terminée par la venue du 
modèle. Avant de prendre congé, je demandai au 
peintre si je pouvais revenir le voir. 

« Tant que vous voudrez ! Mais venez de pré- 
férence à la tombée de la nuit, quand j'ai fini ma 
journée. » 

C'est que l'existence de Renoir était réglée 
comme celle d'un employé. Il allait à l'atelier avec 
la même ponctualité que le commis à son bureau. 
J'ajouterai qu'il se couchait de bonne heure, après 
une partie de dames, ou de dominos, avec Madame 
Renoir ; il aurait craint, en veillant, de compro- 
mettre sa séance du lendemain. Toute sa vie, 
peindre aura été son unique plaisir, son seul délas- 
sement. 

Je me souviens de la rencontre que je fis, vers 
1911, de Madame Renoir sortant précipitamment 
d'une maison de santé où Renoir devait être opéré 
le jour même. 

« Comment va-t-il ? 

— 10 — 



COMMENT JE FÏS LA CONNAISSANCE DE RENOIR 

— L'opération a été remise à demain... Excu- 
sez-moi..., je suis très pressée, mon mari m'envoie 
chercher sa boîte à couleurs. Il veut peindre des 
fleurs qu'on lui a apportées ce matin!... » 

Renoir travailla à ces fleurs toute la journée ; 
il y travaillait encore le lendemain, lorsqu'on vint 
le chercher pour le porter sur la table d'opéra- 
tion. 

Une autre fois, en 1916 (Renoir avait dépassé 
75 ans), au cours d'un séjour que je faisais chez 
lui, à Gagnes, je fus frappé de son air subitement 
découragé. 

Je lui parlai de la toile qui était en train. 

« Je ne veux plus peindre... Je ne suis plus 
bon à rien... » 

Renoir avait fermé les yeux avec un tel air 
d'abattement que, craignant d'être importun, j'étais 
descendu dans le jardin. Un instant après, je m'en- 
tendis appeler par la « grande Louise * ». 

« Monsieur vous demande à l'atelier ! » 

Je trouvai Renoir à son chevalet, un Renoir 
rayonnant... Il s'escrimait sur des dahlias. 

« Regardez, Vollard, n'est-ce pas que c'est 
presque aussi brillant qu'une bataille de Dela- 
croix ?... Je crois bien que, cette fois, je tiens le 
secret de la peinture!... Ah! quel malheur que 

* La vieille bonne de Renoir. 

— 11 — 



AUGUSTE RENOIR 



chaque progrès qu'on croit faire, c'est un pas qu'on 
fait vers la tombe!... Vivre encore un peu pour 
faire le chef-d'œuvre!... » 



On devine mon empressement à profiter de la 
permission que m'avait donnée Renoir, à la pre- 
mière visite que je lui fis, de revenir le voir. 

Dès la semaine suivante, je retournai chez lui. 
C'était un soir, après dîner. Il venait de se mettre 
au lit. 

« Etant seul ce soir, je me suis couché plus tôt 
que d'habitude. Gabrielle va me lire La Dame de 
Monsoreau. Je vous invite à la petite fête. » 

Mais La Dame de Monsoreau était introuvable. 

« Voyons, dit Renoir, Gabrielle, regardez un peu 
ce qu'il y a dans la bibliothèque ? » 

Gabrielle, ouvrant un placard où gisaient pêle- 
mêle une vingtaine de volumes, énuméra : Cruelle 
Énigme, Peints par Eux-Mêmes, Lettres à Fran- 
çoise, La Confession dbun Amant, Deuxième Amour, 
Les Fleurs du Mal... 

Renoir, interrompant : 

« Un des livres que je déteste le plus ! Je ne 
sais pas qui m'a encore apporté ça !... Si vous aviez 
entendu comme moi, n'était-ce pas Mounet-Sully ? 
réciter, dans le salon de Madame Ch..., La Cha- 

— 12 — 



COMMENT JE FIS LA CONNAISSANCE DE RENOIR 

rogne, et toutes ces dindes, autour, qui en bavaient... 
C'est comme ces autres machines dont Gabrielle 
vient de lire les titres. Mes amis ont voulu, de tout 
temps, me faire avaler un tas de choses ; mais, à 
la fin, on se rebiffe, n'est-ce pas ? » 

Gabrielle continua : Mon Frère Yves, La Chanson 
des Gueux, Les Misérables... 

Renoir, qui écoutait, indifférent, étendit la main 
à Ténoncé de ce dernier titre, comme dans un geste 
de répulsion. 

— Moi. On dit que les vers d'Hugo sont très 
beaux... 

— Renoir. Il faudrait être fou pour dire qu'Hugo 
n'a pas de génie ; mais son art, tel qu'il est, m'est 
horripilant ; et surtout, la haine que j'ai contre 
cet homme tient à ce que c'est lui qui a déshabitué 
les Français de parler simplement... Gabrielle, vous 
irez sans faute demain m' acheter La Dame de 
Monsoreau. » 

Et, s'adressant à moi : 

« Quel chef-d'œuvre!... Le chapitre où Chicot 
bénit la procession... 

— Monsieur, s'écria tout à coup Gabrielle, j'ai 
trouvé un livre d'Alexandre Dumas ! » 

Le visage de Renoir s'éclaira. 
« Ah ! voyons ça ? » 

Et Gabrielle, d'annoncer triomphalement : La 
Dame aux Camélias l 

— 13 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Jamais de la vie ! protesta Renoir. Je déteste 
tout ce qu'a fait le fils, et ce livre-là plus que tous 
les autres. J'ai toujours eu horreur de la pouffîasse 
sentimentale ! » 



J'avais aperçu, sur l'étagère du buffet de la salle 
à manger, un petit service à café et deux bougeoirs 
en porcelaine décorés à la main, comme en peignent 
les jeunes filles bien appliquées. 

Je pensais à un cadeau de fête. 

« Ce sont les seules pièces qui me restent de 
mon ancien métier de peintre sur porcelaine, » me 
dit Renoir. 

Et il me raconta quelques détails de sa jeunesse. 
Profondément intéressé par ce que j'entendais, je 
pris l'habitude, chaque fois que je voyais Renoir, 
de lui demander de me dire des choses de sa vie. 
C'est cette histoire de l'existence d'un grand peintre 
que je vais rapporter ici, avec la seule préoccupation 
de répéter fidèlement des paroles notées au jour 
le jour avec un soin pieux. 



14 — 



II 

LES DÉBUTS 

Renoir. — Je suis né à Limoges en Tannée 1841. 
Vous dirai-je qu'on se transmet, dans ma famille, 
une légende sur notre nom ? Du moins, ma mère 
m'a-t-elle souvent raconté comment mon grand- 
père, de naissance noble et dont la famille avait 
péri sous la Terreur, fut recueilli, tout enfant, et 
adopté par un sabotier qui s'appelait Renoir. Quoi 
qu'il en soit, lorsque je vins au monde, mon père 
était un modeste artisan, qui, ayant grand'peine à 
vivre dans son pays natal, devait bientôt aller cher- 
cher fortune à Paris. Ne me demandez pas de vous 
parler de Limoges : j'avais à peine quatre ans lors- 
que j*en suis parti pour n'y plus revenir. 

« A Paris, nous habitions une maison située 
dans le morceau de la rue d'Argenteuil qui, par 
son prolongement à travers le Carrousel, se trou- 
vait comme enclavé dans l'enceinte du Louvre ; 
de telle sorte que mes premières impressions d'en- 
fance me font revoir le décor où Balzac a placé 

— 15 — 



AUGUSTE RENOIR 

les amours du baron Hulot et de Madame Mar- 
neffe. 

« A l'école communale, où Ton m'avait mis, mes 
maîtres me reprochaient de passer mon temps à 
dessiner des bonshommes sur mes cahiers ; mais, 
bien loin de le déplorer, mes parents en étaient 
tout heureux, me voyant déjà décorateur sur por- 
celaine. Comme mon père était d'une ville célèbre 
par ses céramiques, il était naturel que la profession 
de peintre sur porcelaine lui apparût tout ce qu'il 
y avait de plus beau au monde, plus beau même 
que la musique, où conseillait de me pousser le 
professeur de solfège à l'école communale, lequel 
n*était autre que Gounod, âgé d'environ trente ans, 
et maître de chapelle à Saint-Eustache. Lorsqu*il 
fut bien décidé que j'étais destiné à devenir « ar- 
tiste », on me mit en apprentissage à Paris chez 
un industriel qui avait une fabrique de terres ver- 
nissées. A l'âge de treize ans, je devais gagner 
ma vie. Ma besogne consistait à semer sur fond blane 
des petits bouquets qui m'étaient payés à raison 
de cinq sous la douzaine. Quand il s'agissait de 
grandes pièces à orner, les bouquets étaient plus 
gros. De là, une augmentation de prix, minime, 
il est vrai, car le patron trouvait que, dans l'in- 
térêt bien entendu de ses « artistes », il fallait se 
garder de les trop couvrir d'or. Toute cette vais- 
selle était destinée aux pays d'Orient; j'ajouterai 

— 16 — 



LES DEBUTS 



que le patron prenait soin de mettre préalable- 
ment au dos de chaque pièce la marque de la 
Manufacture de Sèvres. 

« Lorsque je fus un peu plus sûr de moi, je lâchai 
les petits bouquets pour me lancer dans la figure, 
toujours aux mêmes prix de famine ; je me sou- 
viens que le profil de Marie- Antoinette me rappor- 
tait huit sous. La fabrique où je travaillais était 
située rue du Temple. Je devais y être arrivé le 
matin à huit heures. De dix heures à midi, en guise 
de récréation, je courais au Louvre dessiner d'après 
l'antique. Pour mes repas, je me contentais de 
manger un morceau, n'importe où, au hasard de mes 
courses. C'est ainsi qu'un jour où je me trouvais 
dans le quartier des Halles, m'étant mis à la re- 
cherche d'un de ces marchands de vins qui vendent 
des frites et du bœuf, je m'arrêtai, tout saisi, 
devant la Fontaine des Innocents, de Jean Goujon, 
que je ne connaissais pas. Du coup, je renonçai au 
« bistro » ; j'achetai un peu de saucisson chez un 
charcutier à côté, et je passai mon heure de 
liberté à tourner autour de la Fontaine des 
Innocents. C'est peut-être en souvenir de cette 
très vieille rencontre que j'ai gardé une affection 
toute particulière pour Jean Goujon. Quelle pureté, 
quelle naïveté, quelle élégance, et, en même temps, 
quelle solidité, dans la matière ! Les marbres d'au- 
jourd'hui ont l'air d'être taillés dans du savon ; 

— 17 — 2 



AUGUSTE RENOIR 



chez les sculpteurs anciens, on dirait que c'est 
enlevé par copeaux, à gros coups de marteau, et, 
avec ça, ils vous donnent le grain de la chair ! 

« Germain Pilon a voulu refaire Jean Goujon, 
mais sans y réussir. Ses draperies sont trop com- 
pliquées. C'est terrible, la draperie, à faire ! Chez 
.Jean Goujon, comme la draperie épouse bien la 
forme ! combien elle vous aide à voir la place du 
muscle ! 

« Mais où en étais-je?... Ah! je voulais vous dire 
qu'après cette récréation du déjeuner, au sortir du 
Louvre, je retournais à l'atelier où, jusqu'au soir, 
je peignais mes tasses et mes assiettes. Et ce n'était 
pas tout. Après le dîner, j'allais chez un vieux brave 
homme de sculpteur, qui exécutait, pour mon 
patron, des modèles de coupes et de vases. Il 
m'avait pris en amitié, et me témoignait son intérêt 
en me faisant copier ses tnodèles. 
, « Au bout de quatre années, mon apprentissage 
terminé, je voyais, à dix-sept ans, s'ouvrir devant 
moi la magnifique carrière de peintre sur porce- 
laine, à six francs par jour, lorsque survint une 
catastrophe qui ruinait mon rêve d'avenir. 

« On venait de faire les premiers essais d'impres- 
sion sur faïences et porcelaines ; l'engouement du 
public pour ce procédé nouveau avait été très 
vif, comme toutes les fois qu'on remplace le 
travail à la main par la mécanique. L'atelier ayant 

— 18 — 



LES DEBUTS 



dû fermer, j'essayai de faire concurrence à la 
machine, en travaillant aux mêmes prix. Mais il me 
fallut bien vite y renoncer. Les marchands à qui je 
présentais mes tasses et mes soucoupes semblaient 
s'être donné le mot pour me répondre : « Ah ! c'est 
« fait à la main ! Notre clientèle préfère le travail à 
« la machine, qui est plus régulier. » Alors, je me 
suis mis à peindre des éventails. Ce que j'ai copié 
de fois Y Embarquement pour Cythère ! C'est ainsi 
que les premiers peintres avec lesquels je me fami- 
liarisai furent Watteau, Lancret et Boucher. 

« Je dirai, avec plus de précision, que la Diane 
au Bain de Boucher est le premier tableau qui m'ait 
empoigné, et j'ai continué toute ma vie à l'aimer, 
comme on aime ses premières amours, encore que 
l'on ne se soit pas fait faute de me dire que ce n'était 
pas cela qu'il fallait aimer, que Boucher « ce n'était 
qu'un décorateur. » Un décorateur, comme si c'est 
une tare ! Et Boucher est encore l'un des peintres 
qui ont le mieux compris le corps de la femme. 
Il a fait des fesses jeunes, des petites fossettes 
juste ce qu'il faut. C'est drôle, de ne vouloir jamais 
donner à un homme ce qu'il a ! On vous dit : 
« J'aime mieux un Titien qu'un Boucher ! » Par- 
bleu, moi aussi! Mais, enfin, Boucher a fait des 
petites femmes bien jolies ! Un peintre, voyez-vous, 
qui a le sentiment des tétons et des fesses, est un 
homme sauvé. 

— 19 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Ah ! une bien bonne. Un jour qu'au Louvre je 
m'extasiais devant un Fragonard, une Bergère avec 
un amour de jupon qui, à lui seul, faisait tout le 
tableau, est-ce que je n'entends pas quelqu'un 
faire observer que les bergères de ce temps-là 
devaient être aussi sales que celles d'aujourd'hui ? 
D'abord, je m'enf... et puis, si cela était, quelle ne 
devrait pas être notre admiration pour un peintre 
qui, avec des modèles crasseux, nous donne un joyau ! 

— Moi. Et Chardin ? 

— Renoir. Chardin, c'est un emm..deur... Il a 
fait de jolies natures mortes... 

« Je viens de vous parler de mes éventails. Ce 
n'était pas heureusement ma seule source de 
revenus. 

« Mon frère aîné, qui était graveur sur médailles, 
me procurait quelquefois des armoiries à reproduire. 
Je me souviens d'avoir fait un Saint Georges tenant 
un bouclier, sur lequel je devais mettre un autre 
Saint Georges dans la même position, et ainsi de 
suite, jusqu'à ce que le dernier bouclier et le dernier 
Saint Georges ne pussent plus être vus que par le 
moyen d'un verre grossissant. 

« Mais, les uns dans les autres, les éventails 
et les Saint Georges rendaient peu, et je ne savais 
plus que faire, lorsqu'un jour, rue Dauphine, j'aper- 
çois, au fond d'une cour, un grand café vitré, 
et des peintres en train d'en décorer les murs. 

— 20 — 



LES DÉBUTS 

M'étant avancé, j'assiste à une dispute: le patron 
jurait et pestait contre ces « feignants » d'ou- 
vriers ; jamais les peintures de son café ne seraient 
terminées à temps 1 Je lui offre aussitôt de faire 
sa décoration. 

— « Mais c'est au moins trois ouvriers qu'il 
me faudrait... et de vrais ouvriers, » accentua le 
patron, car j'étais petit et fluet. 

Sans vouloir en entendre davantage, je m'empare 
d'un pinceau, et je montre à cet entêté que je 
pouvais rivaliser avec n'importe qui pour la rapidité 
à peindre. Je vous laisse à penser sa joie, et, démon 
côté, j'étais joliment content ! 

Les fresques du café terminées, c'est sans enthou- 
siasme que je retournai à mes éventails, me pro- 
mettant d'en sortir à la première occasion. Cette 
occasion se présenta bientôt. Passant devant un 
atelier, je vois, collée sur la porte, une petite 
affiche : On demande un ouvrier pour stores. 
J'entre à tout hasard. « Où avez-vous travaillé ? » 
s'informe le patron. Pris de court, je réponds : « A 
« Bordeaux. » Je choisissais un endroit très loin- 
tain, m'imaginant qu'on aurait l'idée d'aller sur 
place s'enquérir de mes talents. Mais il avait bien 
autre chose en tête, le patron. Il disait : « Où avez- 
« vous travaillé ? » parce que c'est la formule habi- 
tuelle, quand un ouvrier demande de l'ouvrage. 
Il ajouta aussitôt : « Vous m'apporterez un échan- 

— 21 — 



AUGUSTE RENOIR 



« tillon de votre savoir-faire; et au revoir, jeune 
« homme ! » 

« Avant de m'en aller, j'avais eu le temps de lier 
conversation avec un des ouvriers, qui m'avait 
paru bon garçon, et à qui j'avais demandé quel- 
ques renseignements sur la peinture de stores. 

— « Venez me voir chez moi dimanche prochain, 
« m'avait-il répondu, je vous montrerai comment 
« on procède ; nous causerons. » Je ne manquai 
pas d'aller au rendez-vous. Ma première question 
fut pour m'informer si le patron était commode : 

— « Oh ! c'est un bien brave homme ; je suis son 
« neveu. » Après bien des hésitations, je me risquai 
à avouer que je n'avais jamais peint de stores. 
« Mais ce n'est pas si malin que ça ! fit l'autre. 
« Avez-vous déjà fait de la figure ? » Je commençais 
à respirer. Je fus rassuré tout à fait quand je vis 
que la peinture sur stores ressemblait beaucoup 
aux autres façons de peindre, à cela près qu'il 
fallait additionner la couleur d'une certaine quan- 
tité d'essence. 

« J'ajouterai que ce fabricant de stores travaillait 
pour des missionnaires qui emportaient avec eux, 
en rouleaux, des bandes de calicot sur lesquelles 
étaient peintes, en imitation de vitraux, des scènes 
religieuses. Arrivées à destination, ces toiles, ten- 
dues sur des châssis, donnaient aux nègres l'illusion 
d'une véritable église. 

_ 22 — 



LES DEBUTS 



« Je ne fus pas long à « abattre » une superbe 
Vierge avec Mages et Chérubins. Mon professeur 
ne cachait pas son admiration. « Oseriez-vous atta- 
« quer un Saint Vincent de Paul ? » finit-il par me 
demander. Il faut dire que, dans les Vierges, le 
fond du tableau était constitué par des nuages, 
que l'on faisait facilement en frottant la toile avec 
un chiffon, sauf que la couleur vous coulait dans 
les manches, quand on n'avait pas le tour de main ; 
tandis que les Saint Vincent de Paul exigeaient 
plus de science. Ce personnage était généralement 
représenté faisant l'aumône à la porte des églises, 
ce qui entraînait à exécuter un motif d'architecture. 
Etant sorti non moins victorieusement de cette 
seconde épreuve, je fus engagé sur l'heure. Je 
prenais la place d'un vieil ouvrier, la gloire de 
l'atelier, qui, tombé malade, n'avait pas l'air de 
vouloir se relever. « Vous marchez sur ses traces ! 
« me disait le patron ; vous arriverez sûrement à 
« l'égaler un jour. » Un seul point tracassait mon 
homme. Il était ravi de mon travail et allait même 
jusqu'à avouer n'avoir jamais trouvé une main 
aussi habile ; mais, comme il savait le prix de 
l'argent, il était désolé de me voir m'enrichir si 
facilement. Mon prédécesseur, qui était toujours 
cité en exemple aux nouveaux venus, ne peignait 
jamais rien sans une longue préparation et une mise 
au carreau soignée. Quand le patron me voyait 

— 23 — 



AUGUSTE RENOIR 

camper mon personnage du premier coup, il en 
restait suffoqué : « Quel malheur de vouloir gagner 
« tant d'argent I Vous verrez que vous finirez par 
« perdre la main ! » Lorsqu'il dut constater enfin 
qu'il fallait renoncer à sa chère mise au carreau, il 
aurait bien voulu diminuer les prix, mais j'étais 
conseillé par le neveu : « Tenez bon, me disait-il ; 
on ne peut pas se passer de vous 1 » 

« Cependant, quand j'eus amassé une petite 
somme, ce fut moi qui dis adieu à mon fabricant 
de stores. Je vous laisse à penser sa désolation. 
Dans son regret de me voir partir, il alla jusqu'à me 
promettre, si je lui continuais ma collaboration, de 
me céder un jour sa maison. Malgré des offres aussi 
tentantes, je ne me laissai pas éblouir et, ayant de 
quoi vivre quelque temps (à condition, bien en- 
tendu, de ne me livrer à aucun excès), j'allai 
apprendre la « grande peinture » chez Gleyre, où 
l'on étudiait sur le modèle vivant. » 



24 



III 

L'ATELIER DE GLEYRE 



— Renoir. Si je fis choix de l'atelier de Gleyre, 
c'est que je devais y retrouver mon ami Laporte 
avec qui je m'étais lié tout enfant. Et peut-être 
serais- je resté encore chez mon fabricant de stores, 
si Laporte ne m'avait pas tant pressé de venir 
le rejoindre. Il arriva, cependant, que notre belle 
camaraderie ne dura pas, tant nos penchants 
étaient différents ; mais combien je suis recon- 
naissant à Laporte de m' avoir décidé à prendre 
une résolution à laquelle j'ai dû de devenir un 
peintre, et aussi de connaître Monet, Sisley, et 
Bazille ! 

« Ce Gleyre était un fort estimable peintre suisse *, 
mais il ne pouvait être d'aucun secours à ses 
élèves ; du moins il avait le mérite de leur laisser 
toute liberté. Je ne tardai pas à me lier avec les 

* L'auteur des Illusions perdues^ au musée du Louvre. 

— 25 — 



AUGUSTE RENOIR 



trois camarades que je viens de nommer, et dont 
l'un, Bazille, après avoir donné tant de belles pro- 
messes, mourut, tout jeune, à la première bataille de 
1870. G'est à peine si l'on commence à lui rendre 
justice. Les premiers acheteurs de 1' « impression- 
nisme » ne prenaient guère sa peinture au sérieux, 
sans doute parce que Bazille était riche. 

— Moi. Quels étaient les peintres vers lesquels 
vous vous sentiez portés, vos amis et vous ? 

— Renoir. Monet arrivait du Havre, où il avait 
connu Jongkind, qu'il admirait beaucoup. Sisley 
était surtout sous l'influence de Corot ; quant à 
moi, mon grand homme, c'était Diaz. Il faut dire 
que cette peinture de Diaz, devenue si noire, était 
alors aussi étincelante que des pierreries. 

— Moi. Vous ne m'avez pas parlé de l'École 
des Beaux-Arts... 

— Renoir. L'École des Beaux- Arts était loin 
d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Il n'y avait que 
deux cours : l'un de dessin, le soir, de huit heures 
à dix heures, et un autre, d'anatomie, pour lequel 
l'École de Médecine, sa voisine, prêtait obligeam- 
ment un cadavre. J'allais quelquefois à ces deux 
cours, mais c'était chez Gleyre que j'apprenais le 
métier de peintre. 

— ■ Moi. Quels professeurs avez-vous eus à 
l'École des Beaux- Arts ? 

— Renoir. Je me souviens surtout de Signol... 

— 26 — 



L ATELIER DE GLEYRE 



J'étais, un jour, en train de dessiner une figure 
d'après l'antique. Signol, qui corrigeait, passa près de 
moi : « Vous ne sentez donc pas, s'exclama-t-il, que 
« le pouce du pied de Germanicus doit montrer plus 
« de majesté que le pouce du charbonnier du coin ? » 
Et il répétait solennellement : « Le pouce du pied 
« de Germanicus !... » 

« Un de mes voisins, qui était mécontent de son 
dessin, lança, au même moment, un mot que Signol 
crut prononcé à son intention, et s'imaginant, par 
surcroît, que le mot était de moi, je fus mis à la 
porte sur-le-champ. Son hostilité à mon égard 
s'était manifestée du jour où il avait vu une étude 
peinte que j'avais apportée à son cours. 

— « Prenez garde de devenir un autre Dela- 
croix ! » s'était-il écrié, hors de lui, à cause d'un 
pauvre rouge que j'avais mis sur ma toile. 

• — Moi. Il y a, tout de même, du progrès de ce 
côté. On commence à supporter, bien plus, à aimer 
votre couleur. J'ai fait la rencontre, au musée du 
Luxembourg, d'un « connaisseur » débordant d'en- 
thousiasme : « Renoir est le Dieu de la couleur ! » 
Mais je ne dois pas vous cacher qu'il n'a pas paru 
goûter autant votre dessin. Passant devant la Mater 
dolorosa, votre amateur s'arrêta net : « Une sacrée 
« ligne tout de même ! Quel malheur qu'à sa cou- 
ce leur prestigieuse, Renoir ne joigne pas le dessin 
« de Bouguereau ! » 

— 27 — 



AUGUSTE RENOIR 



— Renoir. Je ne connais lien de plus drôle 
que les amateurs. Ces deux que je voyais dis- 
cuter devant une toile : « Sans doute, il y a des 
« qualités énormes là dedans, disait l'un, mais 
« est-ce un tableau de genre ou un tableau d'his- 
« toire ? » Le plus fort... encore un nom dont 
je ne me souviens plus... vous savez bien, ce 
marchand de cravates qui achetait des Gustave 
Moreau... Bref, il me montre dans sa villa 
des environs de Paris, deux petites croûtes en 
pendant signées Corot. Et comme je laissais percer 
un doute : « Bah ! fait-il, pour la campagne !... » 

« Dire qu'aujourd'hui je pourrais peindre avec 
du sirop d'orgeat qu'on n'en vanterait pas moins 
le brillant de ma peinture ; mais il fallait voir la 
sale couleur que j'avais sur ma palette, à l'époque 
où déjà les gens me traitaient de révolutionnaire ! 
Je puis dire, du moins, que c'était sans enthousiasme 
que je nageais dans le bitume ; j'étais maintenu 
dans cette voie par un marchand de tableaux, 
le premier qui m'ait donné des commandes. Bien 
plus tard, je devais avoir l'explication d'une telle 
passion pour la peinture noire. Au cours d'un 
voyage en Angleterre, j'avais fait la connaissance 
d'un amateur qui disait avoir un Rousseau... 
M'ayant emmené chez lui, il me fit entrer dans 
une pièce en marchant sur la pointe des pieds, 
par respect pour l'œuvre du maître, et, ayant 

— 28 — 



L ATELIER DE GLEYRE 



soulevé un voile qui cachait un grand cadre, il 
me dit en baissant la voix : « Regardez !... 

— « N'est-ce pas un peu noir ? » risquai-je, en 
reconnaissant un de mes anciens produits. Mon 
hôte, réprimant un sourire devant mon manque de 
goût, se lança dans un tel éloge de sa toile que 
je ne pus m' empêcher de dire que j'en étais Fau- 
teur. Ce qui suivit me vexa un peu. Le brave 
Anglais changea subitement d'avis sur la beauté 
de son acquisition. Il ne se gêna pas pour accabler, 
devant moi, de malédictions, l'effronté voleur qui, 
en guise d'un Rousseau, lui avait collé un Renoir... 
Et moi qui m'imaginais que mon nom commen- 
çait à être connu ! car cette scène se passait à 
une époque où, depuis longtemps, je n'employais 
plus le bitume. 

« Parmi les raisons qui me firent « lâcher » la 
peinture noire, il en est une particulièrement... la 
rencontre que je fis de Diaz. 

Cette rencontre eut lieu dans des circonstances 
bien curieuses, un jour que je peignais dans 
la forêt de Fontainebleau, où j'avais l'habitude, 
l'été, d'aller faire du paysage avec Sisley. A 
cette époque, je mettais encore, pour travail- 
ler, même quand j'allais peindre dehors, la blouse 
que portaient à l'atelier les décorateurs sur por- 
celaine. Cette fois, j'eus maille à partir avec 
des passants qui me plaisantaient à cause de ma 

— 29 — 



AUGUSTE RENOIR 



blouse... Je m'étais rebiffé, et cela commençait 
à tourner mal. A ce moment survint quelqu'un 
qui, malgré une jambe de bois, réussit à mettre 
en fuite mes agresseurs, grâce à une canne qu'il 
maniait avec une grande dextérité. Comme je 
le remerciais, il me dit : « Je suis peintre, moi 
« aussi, je m'appelle Diaz. » Je lui exprimai mon 
admiration pour sa peinture, et, timidement, je 
lui montrai la toile que j'étais en train de peindre. 
« Ce n'est pas mal dessiné, » me dit Diaz. (C'est 
peut-être la seule fois que j'entendais louer mon 
dessin.) « Mais pourquoi diable peignez-vous si 
« noir? » Sur l'heure, je commençai un paysage en 
cherchant à donner aux arbres et aux ombres, 
sur le terrain, la lumière que je leur voyais. « Tu 
« es fou ! s'exclama Sisley, en voyant ma toile : quelle 
« idée de faire des arbres bleus et des terrains 
« lilas ? » 

— Moi. En quelle année avez-vous exposé pour 
la première fois au Salon ? 

— Renoir. En 1863. J'avais envoyé une 
grande machine. Chose curieuse, je fus défendu 
par Cabanel. Ce n'est pas que celui-ci aimât le 
moins du monde ma peinture. Ses premières 
paroles furent, au contraire, pour dire qu'il la 
détestait. « Mais, s'empressa-t-il d'ajouter, il y 
« a là dedans un effort qu'il faut reconnaître mal- 
ce gré tout ! » Ma toile représentait une Esmeralda 

— 30 — 



L ATELIER DE GLEYRE 



dansant avec sa chèvre autour d'un feu qui éclai- 
rait tout un peuple de truands. Je me rappelle 
encore les reflets de la flamme en grandes ombres 
portées sur la cathédrale. Après le Salon, ne 
sachant que faire d'un objet aussi encombrant, et 
un peu aussi, il faut le dire, par haine du bitume, 
dont ma palette ne s'était pas complètement 
débarrassée, je détruisis mon œuvre. Voyez ma 
chance: le même jour, je recevais la visite d'un. 
Anglais qui voulait justement ce tableau. Et je peux 
dire que cette Esmeralda fut vraiment la dernière 
chose que j'aie peinte au bitume. 

« Mes camarades de l'atelier Gleyre avaient 
affronté le Salon en même temps que moi ; mais 
ils avaient été moins heureux. D'autres peintres, 
encore beaucoup plus connus que nous, avaient 
été également refusés, cette année-là, à commen- 
cer par Manet. Leur aventure avait même donné 
, lieu, dans la presse, à de telles protestations, que 
l'empereur Napoléon III voulut bien permettre 
que l'on fît, dans un local du Louvre, un Salon 
des Refusés. L'organisation en fut seulement 
confiée à un académicien. Il va sans dire qu'on 
donna aux exposants les plus mauvaises salles du 
Musée. Mais, tout de même, on ne voit pas aujour- 
d'hui un Ministre des Beaux-Arts autorisant une 
telle exposition au Louvre et un Donnât acceptant 
de l'organiser ! C'est que, sous l'Empire, on était 

— 31 — 



AUGUSTE RENOIR 



très libéral. Il faut ajouter aussi qu'il y avait 
alors moins de peintres que maintenant, encore 
qu'on commençât à les trouver bien encombrants. 
La répartie de Balzac à l'offre qu'on lui faisait 
d'écrire un Salon est typique. Cela se passait sous 
Louis-Philippe. 

— « Vous ne savez donc pas qu'il me faudrait 
« regarder près de quatre cents toiles ! » 

« L'Exposition des Refusés, cela va sans dire, 
fut un gros succès de rire. Manet avait envoyé son 
Repas sur Vherbe. Cette toile venait d'être refusée 
au Salon, autant pour la peinture, que l'on trouvait 
mauvaise, que pour le sujet, qui était jugé peu 
décent. Les membres du Jury ignoraient apparem- 
ment que Manet n'avait pas seulement peint là un des 
sujets de la grande École Vénitienne: il avait imité 
encore, dans sa femme nue, une figure de Raphaël. 

« Ce fut aussi cette année-là (1863) que je connus 
Cézanne. J'avais alors, aux Batignolles, rue de La 
Condamine, un petit atelier que je partageais avec 
Bazille. Celui-ci arriva, un jour, accompagné de 
deux jeunes gens : « Je t'amène deux fameuses 
recrues ! » C'étaient Cézanne et Pissarro. 

« Je devais les connaître, dans la suite, intimement 
tous les deux ; mais c'est de Cézanne que j'ai gardé 
le souvenir le plus vif. Je ne crois pas que, dans 
toute l'histoire des peintres, on trouve un cas 
semblable à celui de Cézanne. Avoir vécu jusqu'à 

— 32 — 



L ATELIER DE GLEYRE 



l'âge de soixante-dix ans, et, depuis le premier 
jour où Ton a tenu un pinceau, demeurer aussi 
isolé que si Ton était dans une île déserte ! 
Et aussi, à côté de cet amour passionné de son art, 
une telle indifférence pour son œuvre une fois 
faite, si même on a eu la chance de la « réaliser » 1 
Voyez-vous Cézanne, n'ayant pas de rentes, obligé, 
pour vivre, d'attendre le client ! L'imaginez-vous 
se contraignant à sourire complaisamment à 
1' « amateur » qui se serait permis de dédaigner 
Delacroix ? Avec cela, si peu « pratique dans la 
vie », comme il aimait à dire lui-même ! 

« Un jour, je le rencontre, avec, sous son bras, 
un tableau qui traînait jusqu'à terre. — « Il 
« n'y a plus d'argent à la maison I je vais essayer 
« de vendre cette toile ! Une étude assez « réalisée », 
« n'est-ce pas ? » (C'étaient les fameux Baigneurs 
de la collection Caillebotte, un diamant !) Quelques 
jours après, je rencontre encore Cézanne. « Mon 
« bon Renoir, dit-il, s' attendrissant, je suis bien 
t heureux ! Mon tableau a eu le plus vif succès ; 
« il est chez' quelqu'un qui l'aime ! » 

« Je me dis : « Quelle veine ! il a trouvé un ama- 
« teur ! » Cet amateur, c'était Cabaner *, un pauvre 
diable de musicien qui gagnait à grand'peine de 



* Sur Cabaner, voir Paul Cézanne, par Ambroise Vollard, 
éditeur Crès. 

— 33 — 3 



AUGUSTE RENOIR 



quatre à cinq francs par jour. Cézanne l'avait 
croisé dans la rue, et, comme l'autre s'était extasié 
devant la toile, le peintre lui en avait fait cadeau. 

« Je me rappellerai toujours les bons moments 
que j'ai passés, aux environs d'Aix, dans la maison 
du père de Cézanne, le Jas deBouffan, cette si jolie 
construction du xvni e siècle. On savait, à cette 
époque, bâtir des maisons habitables, avec des 
cheminées où l'on pouvait se chauffer. Et, de fait, 
ce grand salon, qui aurait dû être glacial avec son 
plafond si élevé, eh bien ! quand on était assis à 
la cheminée, un paravent derrière soi, l'agréable 
chaleur qu'il faisait ! Et ces bonnes soupes au 
fenouil que nous préparait la mère de Cézanne ! 
Je l'entends encore donnant sa recette, il me semble 
que c'est d'hier : « On prend une branche de fenouil, 
« une petite cuillerée d'huile d'olive... » La brave 
femme que c'était ! 

Renoir reprit : « Je vous ai parlé du Salon de 
1863 ; je ne fus pas aussi heureux l'année suivante. 
N'ayant pas trouvé grâce devant le Jury, je dus 
exposer aux Refusés ; mais, cette fois, le succès des 
Refusés fut moins grand. Ce devait être la dernière 
exposition de ce genre. Quant à moi, en 1865, une 
fois de plus, j'eus la bonne fortune d'être admis au 
Salon de Cabanel, avec un tableau qui représentait 
un Jeune homme se promenant dans la forêt de 
Fontainebleau, suivi de ses chiens : ce jeune homme 

— 34 — 



L ATELIER DE GLEYRE 

était un de mes amis, le peintre Lecœur. Le tableau 
est peint au couteau, par exception, car c'est un 
procédé qui ne me va pas. Je me souviens 
cependant d'avoir peint, également au couteau, 
la même année, une Chasseresse, grandeur nature. 
J'avais voulu faire, tout bonnement, une étude 
de nu. Mais comme on avait trouvé mon tableau 
peu convenable, je mis un arc dans les mains du 
modèle, et, à ses pieds, une biche. J'ajoutai une 
peau de bête, pour cacher la nudité des chairs, et 
mon étude de nu devint une Nymphe chasseresse. 
Je n'arrivai pas pour cela à m'en défaire. Il se pré- 
senta bien, un jour, un amateur, mais l'affaire ne se 
conclut pas, car il voulait acheter la biche seule, et 
moi, je ne voulais pas « détailler » ma toile. » 

Cette conversation avait lieu au cours d'une 
promenade dans les bois de Louveciennes. Tout 
à coup Renoir, s'arrêtant, me désigne le coteau 
voisin : « Ces arbres, ce ciel... Je ne connais que 
trois peintres qui ont pu rendre ça : Claude Lorrain, 
Corot et Cézanne. » 



Le hasard m'a fait me rencontrer avec le peintre 
Laporte, cet ami de jeunesse dont Renoir m'avait 
dit que, sans lui, il n'aurait sans doute pas, de 

— 35 — 



AUGUSTE RENOIR 

quelque temps, songé à faire de la peinture. 

Madame Ellen Andrée, qui a fourni jadis à 
Renoir l'occasion de quelques-unes de ses plus 
belles études, m'avait dit : « Venez donc déjeuner, 
un jour, chez moi, à Ville- d'Avray. On mettra la 
table dehors, sous les rosiers et nous parlerons de 
Renoir. » J'avais accepté, avec quel plaisir ! 

En arrivant chez Ellen Andrée, dans ce délicieux 
jardin où tout pousse comme il veut, « Mon Para- 
dou », aime-t-elle à dire, on me présente à un 
vieillard bien conservé, avec toutes les allures tra- 
ditionnelles de l'artiste : chapeau mou à larges bords, 
cape romantique. Il était accompagné d'une jeune 
nièce. 

A table, un des invités, Henri Dumont, le peintre 
délicat des liserons et des roses, vanta les tableaux 
de Renoir. 

« C'est Renoir, l'impressionniste ? demanda le 
vieux monsieur. Je l'ai beaucoup connu dans ma 
jeunesse : nous étions intimes. Si vous le rencon- 
trez, parlez-lui de son ami Laporte ; il se souviendra 
sûrement de moi, allez ! En ce temps-là, lui, pei- 
gnait des stores, et moi, j'étais forcé de gagner mon 
pain à faire des vitraux d'église, — un pain bien 
amer, si l'on songe que, déjà, j'étais libre penseur 
convaincu I 

— Moi. Vous avez des Renoir ? 

— M. Laporte. Oui, j'ai une Rose qu'il m'a 

— 36 — 



L ATELIER DE GLEYRE 

donnée, jadis, et, en échange, je lui ai fait présent 
d'un Mouton peint au bitume, une étude d'après 
nature dont j'étais assez satisfait. Il faut vous 
dire que j'ai perdu de vue Renoir d'assez bonne 
heure. La vie, les femmes, nous ont séparés ! 

— Moi. Je croyais que Renoir ne voyait dans la 
femme qu'un prétexte à tableaux ? 

— M. Laporte (vivement). Mais moi, je ne les 
regardais pas seulement comme motifs à peindre ! 
Aussi, lorsque j'ai commencé à aimer, j'ai un peu 
négligé les amis. » 

Et reprenant : 

« Si Renoir dessine ainsi, car c'est là son point 
faible, n'est-ce pas ? eh bien ! ce n'est pas faute 
que je l'aie. exhorté à se surveiller! J'étais alors, 
je le suis toujours, très féru de David. En voilà 
un qui ne plaisante pas avec la ligne ! Si Renoir 
m'avait écouté et avait su joindre le dessin à la 
couleur, qui sait s'il ne serait pas devenu un autre 
David, comme mon éminent ami Lecomte du 
Nouy ! Mais quand je disais à Renoir ; « Il faut se 
forcer à dessiner ! » savez-vous ce qu'il me répon- 
dait ? 

« Je fais comme un petit bouchon jeté dans 
« l'eau et emporté par le courant ! Je me laisse 
« aller à peindre comme cela me vient ! » 

— Moi. En tout cas, Renoir me semble avoir 
assez bien réussi ! » 

— 37 — 



AUGUSTE RENOIR 



Mon interlocuteur crut que je parlais des prix 
qu'atteignent les Renoir. 

« Oui, si Ton prend pour argent comptant tous 
ces prix de l'Hôtel des Ventes ! Mais, moi qui suis 
du bâtiment, je sais trop bien de quoi il retourne ! 
Et savez-vous ce qu'on vient encore de m'ap- 
prendre ? Eh bien ! il paraît que pour mieux tenir 
les artistes en main, les marchands vont jusqu'à 
les obliger à faire des dettes ! Oui, monsieur ! » 



Je devais trouver un autre témoin de la jeu- 
nesse de Renoir. Ma femme de ménage m'avait 
dit : « M. Renoir qui vient ici, j'ai vu dans un 
journal que ses tableaux se vendent cher. Eh 
bien ! il y a un Monsieur, où je donne quelque- 
fois un coup de main, qui a connu M. Renoir. 
Lui aussi est arrivé à une belle situation: il est 
concierge sur les grands boulevards... » 

J'allai à l'adresse indiquée. A mes premiers mots : 
« Renoir ! j'ai vu son portrait, l'autre fois, dans 
un journal ; je F ai reconnu tout de suite. Il y a 
cinquante ans de cela, je prenais mes repas dans 
une crémerie où il mangeait aussi. Nous étions 
plusieurs à la même table, deux autres peintres... 
Renoir parlait tout le temps de la peinture. Il 
m'a emmené deux ou trois fois au Louvre avec 

— 38 — 



L ATELIER DE GLEYRE 

lui. A cette époque, j'étais commis chez un tapis- 
sier décorateur, une maison qui depuis... 

— - Mais vous souvenez-vous des choses que 
Renoir disait ? 

— Comme si c'était d'hier, monsieur ! Ainsi, à 
notre table, il y avait un roulement a établi pour 
l'os à moelle ; eh bien ! Renoir disait tout le 
temps que c'était son tour ! » 

Mon interlocuteur se tut ; ses souvenirs sur le 
peintre s'arrêtaient là. 



39 



IV 

LE CABARET DE LA MÈRE ANTHONY 

(1865) 

Renoir. — Le cabaret de la mère Anthony est 
un de mes tableaux dont j'ai gardé le souvenir le 
plus agréable. Ce n'est pas que je trouve cette toile 
particulièrement excitante, mais elle me rappelle 
tellement l'excellente mère Anthony et son auberge 
de Marlotte, la vraie auberge de village ! J'ai pris 
comme sujet de mon étude la salle commune, qui 
servait également de salle à manger. La vieille 
femme coiffée d'une marmotte, c'est la mère Anthony 
en personne ; la superbe fille qui sert à boire, 
était la servante Nana. Le caniche blanc, c'est 
Toto, qui avait une patte de bois. Je fis poser 
autour de la table quelques-uns de mes amis, 
dont Sisley et Lecœur. Quant aux motifs qui con- 
stituent le fond de mon tableau, je les avais 
empruntés à des sujets peints à même le mur. 
C'était là l'œuvre sans prétention, mais souvent 

— 40 — 



LE CABARET DE LA MERE ANTHONY 

très réussie, des habitués de l'endroit. Moi-même j'y 
avais dessiné la silhouette de Mûrger, que je repro- 
duisis dans ma toile, en haut à gauche. Certaines 
de ces décorations me plaisaient infiniment, et je 
ne cessais de recommander de ne jamais les faire 
gratter. J'avais même cru les avoir mises complè- 
tement à l'abri de la destruction en disant à la mère 
Anthony que, si la maison devait être un jour 
démolie, elle pourrait tirer un bon prix de ses 
fresques. 

« L'été suivant, je m'étais installé dans un vil- 
lage des environs de Marlotte, à Chailly, où je 
peignais la Lise (1866). Un jour que je travaillais 
« sur le motif », comme aurait dit Cézanne, voilà 
que j'entends prononcer mon nom dans un groupe 
de jeunes gens à côté : 

— « Quel toupet, ce Renoir 1 Avoir fait racler 
des peintures si amusantes, pour mettre à la place 
sa grande tartine ! » Je cours à l'auberge. Voici ce 
qui s'était passé : Henri Regnault, déjà célèbre, 
s'était arrêté chez la mère Anthony. Il s'était 
offusqué d'une décoration aussi grossière : un des 
rapins ne s'était-il pas avisé de transformer le der- 
rière nu d'une vieille dame en une figure mousta- 
chue de grognard ! 

— « Effacez-moi bien vite ces horreurs ! s'était 
écrié Regnault. Je vous peindrai à la place quelque 
chose d'artistique. » 

— 41 — 



AUGUSTE RENOIR 



« La mère Anthony, confiante, avait fait venir 
un badigeonneur, et Regnault était parti, sans avoir 
songé, comme de juste, à tenir sa promesse. Pour 
cacher la nudité du mur, on pensa alors à ma 
toile que j'avais abandonnée, en m'en allant, et 
qui avait été mise au grenier. 

— Moi. La Lise dont vous venez de parler n'att- 
elle pas été reçue au Saloir ? 

— Renoir. Au salon de 1867, l'année de l'Expo- 
sition Universelle. Cette même année, je fis une Vue 
en plein air de l'Exposition Universelle, que je ter- 
minai seulement en 1868. Ce tableau si peu auda- 
cieux fut jugé d'une hardiesse inacceptable. Il resta, 
pendant de longues années, dans un coin, à Louve- 
ciennes, où habitait ma famille. 

« Mais l'Exposition Universelle n'est pas le seul 
événement sensationnel de l'année 1867. C'est 
aussi cette année-là qu'eurent lieu les expositions 
particulières de Courbet et de Manet. 

— Moi. Vous avez connu Courbet ? 

— Renoir. J'ai beaucoup connu Courbet, l'un 
des types les plus étonnants qu'on ait jamais vus. 
Je me souviens, notamment, d'un détail de son 
exposition de 1867. Il avait fait construire une 
espèce de soupente où il se tenait pour surveiller 
son exposition. Lorsque les premiers visiteurs 
arrivèrent, il était en train de s'habiller. Pour ne 
rien perdre de l'enthousiasme du public, il descendit 

— 42 — 



LE CABARET DE LA MERE ANTHONY 

en gilet de flanelle, sans prendre le temps d'enfiler 
sa chemise qu'il avait gardée à la main. Et lui- 
même, en contemplation devant ses tableaux : 
« Comme c'est beau! Comme c'est magnifique!... 
« C'est tellement beau que c'en est stupide ! » 

« Et il répétait tout le temps : « C'en est stu- 
« pide! » 

« C'est encore lui qui disait, à une exposition où 
on l'avait placé près d'une porte : 

— « C'est bête, on ne pourra plus passer ! » 

« Et cette admiration était, bien entendu, réser- 
vée à sa seule peinture. Il voulut, un jour, faire un 
compliment à Claude Monet avec lequel il était 
très lié. 

— « C'est bien mauvais, ce que tu envoies au 
Salon ! lui disait-il. Mais comme ça va les embê- 
ter ! » 

— Moi. Vous aimez la peinture de Courbet ? 

— Renoir. Des choses qu'il a faites dans les 
commencements, je ne dis pas... mais, à partir 
du moment où il est devenu Monsieur Courbet !... 

— Moi. Et le tableau si vanté : Bonjour M. Cour- 
bet?... 

— Renoir. L'impression qu'on en garde, c'est 
que le peintre aura passé des mois devant une 
glace à « finir » sa pointe de barbe... Et ce pauvre 
petit M. Bruyas qui est là, incliné, comme s'il 
recevait de la pluie sur le dos... Parlez-moi des 

— 43 — 



AUGUSTE RENOIR 



Demoiselles de la Seine ! Voilà un magnifique 
tableau ! Et c'est le même homme qui a fait cela, 
qui a peint le portrait de Prud'hon et encore, 
tenez, ces curés sur des ânes... 

— Moi. J'ai entendu des admirateurs de Courbet 
dire que si ce tableau était inférieur aux autres, 
c'est que Courbet n'avait pas fait poser de vrais 
curés, mais avait habillé des modèles en prêtres, 
enfin qu'il y manquait le côté nature indispen- 
sable... 

— Renoir. C'était encore une des toquades de 
Courbet, la nature ! Ah ! cet atelier qu'il avait fait 
arranger pour « faire la nature » ! ce veau attaché 
sur la table à modèle !... 

— Moi. Mais pourtant, lorsque Courbet disait 
à un jeune peintre qui lui faisait voir une tête de 
Christ : « Vous connaissez le Christ, vous ? Pour- 
ce quoi ne peignez-vous pas plutôt le portrait de 
« votre père ? » 

— Renoir. C'était pas mal... mais dit par un 
autre ; dit par Courbet, cela devenait moins bien. 
C'est comme, tenez, lorsque Manet avait peint son 
Christ aux Anges... Quelle peinture! Ce côté de 
pâte si joli... Et que l'autre lui disait : « Tu as vu 
« des anges, toi, pour savoir s'ils ont un cul ? » 

— Moi. Il y a un mot qui revient toujours, 
quand on parle de Courbet : « Comme c'est 
fort I » 

— 44 — 



LE CABARET DE LA MERE ANTHONY 

— Renoir. C'est exactement ce que Degas ne 
cessait de dire devant les Legros ; mais moi, voyez- 
vous, j'aime mieux une assiette d'un sou, avec trois 
jolis tons dessus, que des kilomètres d'une peinture 
archi-forte... et embêtante! 

— Moi. Quels étaient les rapports de Manet et 
de Courbet ? 

— Renoir. Manet se sentait porté vers Courbet, 
lequel, par contre, ne considérait guère la peinture 
de Manet. Il était bien naturel qu'il en fût ainsi : 
Courbet, c'était encore la tradition ; Manet, c'était 
une ère nouvelle de la peinture. Ou plutôt, il va 
sans dire que je n'ai pas la naïveté de prétendre 
qu'il y ait, dans les arts, des courants absolument 
nouveaux. Dans l'art, comme dans la nature, ce 
que nous sommes tentés de prendre pour des nou- 
veautés n'est, au fond, qu'une continuation plus 
ou moins modifiée. Mais tout cela n'empêche pas 
que la Révolution de 1789 ait eu pour effet de 
commencer à détruire toutes les traditions. La 
disparition des traditions en peinture, comme 
dans les autres arts, ne s'est opérée que lente- 
ment, par degrés insensibles, et les maîtres, en 
apparence les plus révolutionnaires de la première 
moitié du xix e siècle, Géricault, Ingres, Delacroix, 
Daumier, étaient encore imprégnés des traditions 
anciennes. Courbet lui-même, avec son dessin 
lourdaud... Tandis que, avec Manet et notre école, 

— 45 — 



AUGUSTE RENOIR 

c'était l'avènement d'une génération de peintres 
à un moment où l'œuvre destructrice commencée 
en 1789 se trouvait achevée. Certes, quelques-uns 
de ces nouveaux venus auraient bien voulu renouer 
la chaîne d'une tradition dont ils sentaient, incons- 
ciemment, les immenses bienfaits ; mais, pour celçu 
fallait-il, avant tout, apprendre le métier de peintre, 
et, quand on est livré à ses propres forces, on doit 
nécessairement partir du simple, pour arriver au 
compliqué, comme, pour lire un livre, il faut com- 
mencer par apprendre les lettres de l'alphabet. 
On conçoit donc que, pour nous, la grande recherche 
a été de peindre le plus simplement possible ; 
mais on conçoit aussi combien les héritiers des 
traditions d'autrefois, — depuis des hommes chez 
qui ces traditions, qu'ils ne comprenaient plus, finis- 
saient de se perdre dans le lieu commun et la vulga- 
rité, comme les Abel de Pujol, les Gérome, les 
Cabanel, etc., etc., jusqu'à des peintres comme 
Courbet, Delacroix, Ingres, — aient pu se trouver 
désorientés devant ce qui leur semblait des images 
d'Épinal. Daumier, pourtant, eut ce mot en visitant 
une exposition de Manet : 

— « Je n'aime pas absolument la peinture de 
Manet, mais j'y trouve cette qualité énorme : ça 
nous ramène à Lancelot *. » 

* Figure du jeu de cartes. 

— 46 — 



LE CABARET DE LA MERE ANTHONY 

« Et la même raison qui attirait Daumier, avait 
éloigné Courbet de Manet. 

— « Je ne suis pas de l'Institut, disait Courbet, 
mais la peinture, ça n'est pas des cartes à jouer !» 

— Moi. Comment Manet, qui aimait Courbet, 
pouvait-il s'accommoder de l'enseignement de 
Couture ? 

— Renoir. Il n'est pas tout à fait exact de dire 
qu'il s'en accommodât. Il était allé chez Couture 
comme on va dans un endroit où il y a des mo- 
dèles... Même chez un Robert- Fleury... 

— Moi. Robert-Fleury dont on disait à Manet : 
« Voyons, Manet, ne soyez pas si méchant... Un 
« homme qui a déjà un pied dans la tombe. » A quoi 
Manet répliquait : « Oui... Mais, en attendant, il 
« a l'autre pied dans la terre de Sienne brûlée... » 

— Renoir. L'accord ne devait pas régner long- 
temps entre Couture et Manet. Ils se séparèrent sur 
ces mots du maître à l'élève : 

- — « Adieu, jeune Daumier ! » 



47 



LA GRENOUILLÈRE 

(1868) 

Renoir. — En 1868, j'ai peint beaucoup à la 
Grenouillère. Il y avait là un restaurant si amusant, 
le restaurant Fournaise. C'était une fête perpé- 
tuelle, et quel mélange de monde !... Avez-vous lu 
La femme de Paul, de Maupassant ? 

— Moi. Cette histoire d'un jeune homme qui 
se jette à l'eau parce que sa maîtresse lui fait des 
infidélités avec une femme ? 

— Renoir. Là, Maupassant exagère un peu. On 
voyait bien, de temps en temps, à la Grenouillère, 
deux femmes s'embrasser sur la bouche ; mais, 
ce qu'elles avaient l'air sain 1 II n'y avait pas 
encore ces sexagénaires qui s'habillent en fillettes 
de douze ans, une poupée sous le bras et un 
cerceau à la main ! 

« On savait encore rire à cette époque ! La méca- 
nique ne tenait pas tout dans la vie ; on avait le 

— 48 — 



LA GRENOUILLERE 

temps de vivre, et on ne s'en faisait pas faute. 

« Le seul désagrément alors de cette Seine 
aujourd'hui si nette, ces animaux crevés qui s'en 
allaient au fil de l'eau. Moi-même, j'ai vu la rivière 
se nettoyer peu à peu, jusqu'au moment où l'on 
ne rencontrait plus que de loin en loin un chien 
mort qu'à mon grand étonnèment des bateliers 
se disputaient à coups de rames : j'appris alors 
qu'il s'était monté à côté une petite fabrique de 
rillettes... 

« J'étais tout le temps chez Fournaise. J'y 
trouvais autant de superbes filles à peindre que je 
voulais ; on n'était pas réduit, comme aujourd'hui, 
à suivre un petit modèle pendant une heure pour 
se faire traiter finalement de vieux dégoûtant. 

« J'avais amené beaucoup de clients à Four- 
naise ; par reconnaissance, il me commanda son 
portrait ainsi que celui de sa fille, la gracieuse 
Madame Papillon. J'avais fait le père Fournaise 
avec sa veste blanche de limonadier, et en train de 
prendre son absinthe. Cette toile, qui passait pour 
le comble de la vulgarité, est subitement devenue 
d'une facture distinguée, lorsque j'ai commencé 
à faire de gros prix à l'Hôtel Drouot. Et ces mêmes 
gens qui parlent aujourd'hui avec le plus de convic- 
tion de la manière raffinée du portrait du Père 
Fournaise ne se seraient pas fendus de cinq louis 
pour un portrait, à une époque où cinq louis m'au- 

— 49 — 4 



AUGUSTE RENOIR 



raient été si utiles ! Tout ce que je pouvais alors 
obtenir de mes amis, c'était de faire poser leurs maî- 
tresses, de bien bonnes filles ! 

« Et si, par hasard, je trouvais à faire un por- 
trait payé, que de difficultés pour en toucher le 
prix ! Je me souviens, notamment, du portrait de 
la femme d'un cordonnier, que j'exécutai pour une 
paire de bottes. À chaque fois que je croyais le 
tableau fini, et que je lorgnais mes bottes, je voyais 
arriver une tante, une fille, ou même la vieille 
bonne : 

—- « Ne trouvez-vous pas que ma nièce, ma 
mère, notre dame, n'a pas le nez si long ?... » 

« Pour entrer en possession de mes bottes, je 
faisais à la « bourgeoise » le nez de Madame de 
Pompadour. C'était alors une autre histoire : tout 
à l'heure, les yeux faisaient bien, tandis que, main- 
tenant, il semblait que... Et toute la famille se pres- 
sait autour du portrait pour chercher des défauts 
encore inaperçus. C'était le bon temps, pourtant !... 

« Encore, tout cela ne vaut-il pas mon ami B..., 
lequel m'avait demandé ce que je lui prendrais 
pour le portrait de sa « petite amie ». Je lui réponds : 
« Cinquante francs. » Trente-cinq ans après, il 
s'amène chez moi avec une femme qui n'était 
pas drôle pour un sou : 

— « C'est pour le portrait, me dit-il I 

— « Quel portrait ? 

— 50 — 



LA GRENOUILLERE 

— « Vous savez bien, voyons, Renoir, quand 
vous avez convenu, avant 1870, que vous me 
feriez un portrait de femme pour cinquante francs ? 
Écoutez, mademoiselle est la fille d'un officier supé- 
rieur et elle possède ses brevets ! » 

« Je dus m' exécuter, mais, par blague, je fis 
enlever à la bachelière son chapeau à fleurs, son 
manchon, déposer son petit chien; enfin je dé- 
pouillai mon modèle de *tous les accessoires qui, 
pour l'amateur, font le principal mérite d'une 
toile*... 

— Moi. Nous en étions restés à vos premières 
toiles de la Grenouillère, c'est-à-dire des toiles 
peintes en 1868-1869. N'est-ce pas aussi de la même 
époque un grand Paysage avec figures par un 
temps de neige ? 

— Renoir. Oui, le Bois de Boulogne avec des 
patineurs et des promeneurs. Je n'ai jamais supporté 
le froid ; aussi, en fait de paysages d'hiver, il n'y a 
que cette toile... Je me rappelle aussi deux ou 
trois petites études. Et d'ailleurs, même si l'on sup- 
porte le froid, pourquoi peindre la neige, cette 
lèpre de la nature ? 

* J'ai vu moi-même B... sortant de chez un marchand 
de tableaux avec sa petite amie et le portrait. M'ayant 
aperçu : « Croyez-vous ! un portrait tellement ingrat ! Cette 
pauvre Anna ne peut pas en trouver plus de cinq mille 
francs î » (Note de l'auteur). 

— 51 — 



AUGUSTE RENOIR 



— Moi. Le Harem n'est-il pas de ce temps ? 

— Renoir. Le Harem est exactement de 1869. 
C'est un pur hasard que cette toile existe encore . 
J'avais déménagé peu de temps après l'avoir peinte. 
J'ai toujours détesté m'encombrer de grandes ma- 
chines; je laissai donc mon tableau en quittant l'ate- 
lier. Comme la concierge me demandait si j'avais 
bien débarrassé tout, je me hâtai de répondre oui, 
et de prendre la porte. Je n'y pensais plus quand, 
longtemps après, dans la même rue, une femme 
court après moi : 

— « Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis votre 
ancienne concierge. J'ai gardé soigneusement le 
tableau que vous avez oublié... 

— « Ah ! grand merci ! Je reviendrai le prendre. » 
« Et je me promis bien de ne jamais repasser 

par là. Le temps s'écoule : un jour, en traversant 
un quartier éloigné, je me trouve encore nez à nez 
avec cette brave femme : 

— « Vous savez, s'écrie-t-elle, votre tableau !... » 
« Je me rendis compte, alors, que ce sacré tableau 

me poursuivrait toute ma vie, et que, pour me 
débarrasser de cette obsession, il fallait que j'y allasse 
de mes quarante sous pour un fiacre!... J'ai plus 
tard vendu le Harem, dans un lot de toiles, onze 
exactement, le tout, pour la somme de cinq cents 
francs. Dans le tas, il y avait la Tonnelle, le 
Portrait de Sisley, la Femme qui a le doigt sur la 

— 52 — 



LA GRENOUILLERE 



bouche et le portrait de mon acheteur lui-même... 
Un nom que je connais bien, pourtant. Vous ne 
voyez pas qui je veux dire ? Un pâtissier qui est 
devenu peintre... Je vais, un jour, lui acheter un 
gâteau ; je le trouve qui mettait les volets à sa 
boutique. « C'est décidé, me dit -il, je lâche la pâtis- 
« série pour faire de la peinture. Dans notre sacré 
« métier, si un pâté est vieux seulement de huit 
« jours, il faut le mettre au rabais... Vous êtes des 
« malins, vous autres, les artistes, avec une mar- 
« chandise qui se garde indéfiniment et même se 
« bonifie, à la longue ! » 

« Ce Harem dont je viens de vous parler, Vollard, 
me fait penser à une autre toile que j'ai peinte la 
même année, et qui représente une Orientale. Ce 
tableau a été fait dans un atelier à Paris ; mon 
modèle était la femme d'un marchand de tapis... 
Dites, avec la manie des amateurs de toujours 
demander mon ancienne manière, voilà votre 
affaire : tâchez de retrouver ce tableau. » 

Pendant des années, je m'informai de Y Orientale 
auprès de tous les marchands de tapis d'Orient. 
Enfin, un jour, une marchande d'antiquités, 
Madame Y...,- qui avait son magasin sur les 
grands boulevards, presque à la porte de chez 
moi, m'invite à venir admirer son portrait par 
Benjamin Constant. 

« J'ai aussi, me dit-elle, un autre portrait de 

— 53 — 



AUGUSTE RENOIR 



moi, mais d'un peintre moins connu. Je m'en 
déferais volontiers ! » 

Je n'eus pas la curiosité de m'informer du nom 
de cet autre peintre « moins connu ». Mais, étant 
allé, après plusieurs invitations, voir le Benjamin 
Constant, Madame Y... me dit : 

« Nous avons eu la chance de trouver, il y a 
un instant, trois cents francs pour mon autre por- 
trait. Il avait été peint par un nommé Renoir, du 
temps où je faisais le commerce de tapis d'Orient. » 



— 54 — 



VI 

PENDANT LA GUERRE DE 70 
& SOUS LA COMMUNE 

Renoir. — Quand la guerre fut déclarée, le 
général Douay, qui me connaissait, me proposa de 
servir sous ses ordres. L'offre était tentante ; mais 
je n'ai jamais cherché à "diriger ma vie, je me suis 
toujours laissé conduire par les événements. Je 
préférai rester tout simplement à mon rang. Je 
fus joliment bien inspiré. A la première bataille, 
le général Douay fut fait prisonnier et emmené 
en Allemagne. Avec ma santé fragile, j'y aurais 
laissé mes os, tandis que je passai tout l'hiver à 
Bordeaux où avait été envoyé mon régiment, le 
10 e chasseurs à cheval. 

« Mon capitaine, devant ma bonne humeur, et, 
j'ose dire, mon esprit d'ingéniosité, — je savais 
clouer une caisse comme pas un, — trouvait 
que j'avais l'espiit militaire et aurait voulu me 
voir continuer la carrière des armes. Si j'avais fait 
tous les métiers qu'on a voulu me faire entre- 

— 55 — 



AUGUSTE RENOIR 



prendre I... Je vous ai déjà raconté que, dans ma 
jeunesse, Gounod, alors professeur de solfège à 
l'école communale où j'étais, avait insisté aupiès 
de mes parents pour me faire étudier le chant. J'ai 
même retrouvé, l'autre jour, un ami de ma famille 
qui me rappelait le temps où j'exécutais des soli 
à l'église Saint-Eustache ! 

« En revenant de Bordeaux (1871), je tombai, à 
Paris, en pleine Commune. Je dus aussitôt aban- 
donner mon atelier de la rue Visconti, qui était 
devenu un séjour bien malsain, avec tous les obus 
qui pleuvaient dans le quartier. Et comme alors, 
j'avais une préférence marquée pour la rive gauche, 
je m'installai dans une chambre au coin de la rue 
du Dragon. 

« Au moment de la guerre, je commençais à être 
un peu connu ; j'avais fait même un portrait de 
Bazille qui avait eu la chance d'être remarqué par 
Manet, lequel était pourtant loin d'aimer ce que 
je faisais ; mais, tout de même, lorsque devant 
chacun de mes tableaux il répétait : « Non, ce 
« n'est plus le Portrait de Bazille », cela laissait sup- 
poser que, au moins une fois, j'aurais peint quelque 
chose de pas trop mal. Avec la guerre, mes affaires 
se gâtèrent, et maintenant, sous la Commune, 
j'errais, sans le sou, de Paris à Versailles, et de 
Versailles à Paris, lorsque j'eus la bonne fortune 
de rencontrer une brave dame de Versailles qui me 

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PENDANT LA GUERRE DE 70 ET SOUS LA COMMUNE 

commanda pour trois cents francs le portrait d'elle- 
même et de sa fille. J'ajouterai qu'elle ne me fit 
aucune observation, ni sur ma peinture, ni sur 
mon dessin. C'était la première fois que je ne m'en- 
tendais pas dire par un amateur : « Si vous poussiez 
a un peu plus votre Figurel » Encore, quand il s'agis- 
sait de gens qui, manifestement, n'y entendent 
rien, mais, jusqu'à mon ami Bérard ! Je lui montre 
un jour une étude dont j'étais assez content, un Nu 
de femme. 

— « S'il y avait dessus deux ou trois séances 
de plus..., de dire Bérard. 

— « Ah çà, par exemple, que je lui réponds, je 
crois être le seul à savoir, quand j'ai fait une chose, 
si elle est terminée ou non ! » 

« Et comme Bérard me regardait étonné : 

— « Voyons, quand j'ai peint une fesse, et 
que j'ai envie de taper dessus, c'est qu'elle est 
finie ! » 

« Mais, pour en revenir à la Commune, ce va-et- 
vient que je faisais entre Paris et Versailles n'allait 
pas sans quelques inconvénients, dont le moindre 
était d'être appréhendé par des bandes d'énergu- 
mènes qui vous enrégimentaient de force dans les 
rangs des Fédérés, avec la charmante perspective 
de se faire casser la figure à la rentrée dans Paris 
des Amis de l'Ordre. Pour vous donner une idée de 
la stupidité de ces gens-là, un jour que je faisais 

— 57 — 



AUGUSTE RENOIR 

une étude sur la terrasse des Feuillants, aux Tuile- 
ries, un officier de Fédérés m'aborde : 

— « Un bon conseil : filez, et qu'on ne vous 
revoie plus ici, car mes hommes sont persuadés 
que votre peinture c'est de la frime, et que vous 
relevez la carte du pays pour nous livrer aux Ver- 
saillais. » 

« Je ne me le fis pas dire deux fois ; je m'em- 
pressai de déguerpir, trop heureux de m'en tirer à 
si bon compte. 

« Cependant, je ne pouvais raisonnablement 
espérer avoir toujours la même veine ; il m'arriva 
de Courir les pires risques, comme ce jour où les 
Communards arrêtèrent un omnibus dans lequel 
je me trouvais, et s'emparèrent des voyageurs. 
J'étais sur l'impériale et je réussis à me sauver en 
me laissant couler entre les chevaux. Vous devez 
penser combien je détestais toute cette clique; 
mais lorsque je voyais les Versaillais de près, je ne 
pouvais m' empêcher de trouver qu'ils étaient aussi 
bêtes que les autres. 

« Et s'il ne m'advint rien de vraiment fâcheux 
pendant tout ce temps-là, c'est que je montrais une 
prudence ! J'en étais venu à ne sortir que la nuit, 
quand un soir, comme je regardais dans une vitrine 
du quartier de l'Odéon une gravure représentant 
les principaux personnages de la Commune, un 
cri m'échappa : « Mais je connais cette tête-là ! » 

— 58 — 



PENDANT LA GUERRE DE 70 ET SOUS LA COMMUNE 

« C'était le portrait de Raoul Rigault, le préfet 
de police d'alors. 

— « Voilà ton affaire, me dit mon ami Maître, 
qui -était avec moi ; si tu es bien avec la police, 
tu auras tous les laissez-passer que tu voudras. » 

« J'avais connu Rigault dans des circonstances 
assez curieuses, un jour que je travaillais dans la 
forêt de Fontainebleau. Ceci se passait dans les 
dernières années de l'Empire. J'avais remarqué un 
homme, les vêtements couverts de poussière, qui 
s'était assis non loin de moi, l'air indécis. Ma 
séance terminée, comme je me disposais à m'en 
aller, mon inconnu s'approcha : 

— « Je vais me confier à vous. J'étais rédacteur 
à La Marseillaise ; le journal a été fermé, on a 
arrêté quelques-uns d'entre nous ; moi-même, je 
suis traqué par la police. 

— « Vous pouvez être tranquille, lui dis- je. Il n'y 
a ici que des peintres ; je vous présenterai 
comme un copain. » 

« Ainsi fut fait. Raoul Rigault demeura quelque 
temps à l'auberge de la mère Anthony. Il partit 
un beau jour, et je ne le revis plus. 

« Le lendemain de ma découverte, je me rends 
à la Préfecture de police. Je demande M. Rigault, 
persuadé qu'en entendant ce nom, on allait s'em- 
presser auprès de moi. Jugez de ma stupéfaction 
lorsqu'on me répliqua qu'on ne savait pas ce que 

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AUGUSTE RENOIR 



ce que je voulais dire. Devant mon insistance, quel- 
qu'un intervint : « Qu'est-ce que signifie ce Mon- 
« sieur ? Nous ne connaissons que le citoyen 
« Rigault ! . . . » 

« Mais, si le mot de « Monsieur » avait été rem- 
placé par celui de « citoyen », les usages adminis- 
tratifs étaient restés les mêmes ; nul ne pouvait être 
reçu sans une demande d'audience. J'écrivis sur 
un bout de papier ces simples mots: « Vous souvenez- 
« vous de Marlotte ? » 

« Quelques instants après, le « citoyen » Rigault 
arrivait vers moi, les deux mains tendues, et, avant 
toute explication, il commandait : 

— « Qu'on joue La Marseillaise en l'honneur 
du citoyen Renoir. » (Il faut dire que dans les 
premiers temps de la Commune il y avait beaucoup 
de musique.) 

« J'expliquai alors au préfet de police que je 
désirais terminer mon étude de la Terrasse des 
Feuillants, et aussi circuler à mon aise dans Paris 
et dans la banlieue. Il va sans dire que je m'en 
retournai muni d'un laissez-passer bien en règle ; 
il y était spécifié que les autorités « devaient aide 
et assistance au citoyen Renoir ». Je fus ainsi 
tranquille pendant tout le temps que dura la Com- 
mune ; je pouvais aller voir mes parents qui demeu- 
raient à Louveciennes, sans compter que ce laissez- 
passer fut aussi très utile à ceux de mes camarades 

— 60 — 



PENDANT LA GUERRE DE 70 ET SOUS LA COMMUNE 

que leurs affaires appelaient hors de Paris. Rigault 
ne s'en tint pas là. Chaque fois que nous nous 
voyions, il se dépensait sans compter, pour me 
convertir aux beautés du système communard. 

— « Mais, mon ami, que je lui fais un jour, 
vous n'y êtes pas du tout. Ne devriez-vous pas, 
au contraire, faire des vœux pour que la Com- 
mune soit vaincue ? Vous ne voyez donc pas que si 
la Commune est victorieuse, vos Communards 
repus deviendront aussitôt des bourgeois pires que 
tout... Mais que si la Commune est vaincue, tous 
ces Versaillais, les surenchères qu'ils mettront 
pour se maintenir au pouvoir ! Le pain gratuit... la 
brioche au lieu de pain... le Peuple Roi...» 



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VII 

LES EXPOSITIONS 
DES IMPRESSIONNISTES 



Renoir. — Quand l'ordre fut rétabli à Paris, 
je pris un atelier rue Notre-Dame-des-Champs. 
Vers le même temps, je trouvai à faire quelques 
décorations pour l'hôtel du prince Bibesco, ce qui 
me permit d'aller passer Pété à la Celle-Saint- 
Cloud. C'est là que je fis la Famille Henriot (1871). 
Revenu à Paris, avec les premiers froids, je com- 
mençai ma toile des Cavaliers. Elle devait être 
terminée seulement dans les premiers mois de 1872. 
Je l'envoyai au Salon cette même année ; on la 
refusa. 

— « Je vous l'avais bien dit ! s'écria triompha- 
lement le capitaine Darras, qui avait posé avec sa 
femme pour ce tableau. Ah ! si vous m'aviez 
écouté ! » 

« Il faisait allusion à la couleur de ma peinture, 
qui Pavait littéralement affolé. 

— Vous pouvez m'en croire, ne cessait-il de dire 

— 62 — 



LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES 

pendant les séances de pose : des chevaux bleus, 
cela ne s'est jamais vu ! » 

« Je dois ajouter que, malgré la pauvre idée 
qu'il avait de ma peinture, il ne s'en montrait pas 
moins, en toute circonstance, extrêmement ser- 
viable. C'était grâce à lui, en sa qualité d'aide de 
camp du général du Barrail, que j'avais obtenu, 
pour exécuter mon tableau, la Salle des Fêtes de 
l'Ecole Militaire. Je me rappelle, datant de la 
même époque, la Source, et un Trompette de Guides 
à cheval, qui a disparu. 

« En 1873, se place un événement dans mon 
existence : je fais la connaissance de Durand-Ruel, 
le premier marchand de tableaux — le seul pendant 
de longues années — qui ait cru en moi* C'est à 
cette époque que je quittai mon atelier de la rue 
Notre-Dame-des-Champs pour aller sur la rive 
droite, que j'ai depuis constamment habitée. Bien 
des souvenirs, à la vérité, m'attachaient à la rive 
gauche : mais, d'instinct, je percevais le danger de 
laisser s'imprégner ma peinture de cette atmo- 
sphère spéciale, si bien définie par Degas lorsqu'il 
disait de Fantin-Latour : 

— « Oui, sans doute, ce qu'il fait est très bien. 
Mais quel dommage que ce soit un peu Rive 
Gauche ! » 

« C'est donc en 1873 qu'avec la sensation d*être 
décidément « arrivé », je louai un atelier dans la 

~~~ 63 — 



AUGUSTE RENOIR 



rue Saint-Georges. Je puis dire que je m'y suis 
vraiment plu. La même année, je fis pas mal 
d'études à Argenteuil, où je me trouvais en com- 
pagnie de Monet, notamment, un Monet pei- 
gnant des dahlias. A Argenteuil, je connus aussi 
le peintre Caillebotte, le premier « protecteur » 
des impressionnistes. Nulle idée de spéculation 
dans les achats qu'il nous faisait ; il ne cherchait 
qu'à rendre service à des amis. C'était d'ailleurs 
bien simple : il ne prenait que les choses réputées 
invendables. 

— Moi. Et l'exposition organisée en 1874, sous 
la dénomination : Société Anonyme des Artistes 
Peintres, Sculpteurs et Graveurs ? 

— Renoir. Un tel titre ne peut donner aucune 
indication sur les tendances des exposants ; mais 
c'est moi-même qui ne consentis pas à ce que 
l'on prît un titre avec une signification précise. 
Je craignais que, si l'on s'était appelé seulement 
Quelques-Uns, ou Certains, même Les Trente-Neuf, 
les critiques ne parlassent aussitôt de « nouvelle 
école », alors que nous ne cherchions, dans la 
faible mesure de nos moyens, qu'à montrer aux 
peintres qu'il fallait rentrer dans le rang, si l'on 
ne voulait pas voir la peinture sombrer définitive- 
ment ; — et rentrer dans le rang, cela voulait dire, 
bien entendu, réapprendre un métier que personne 
ne savait plus. A part les Delacroix, les Ingres, 

— 64 — 



LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES 

les Courbet, les Corot qui avaient poussé miracu- 
leusement après la Révolution, la peinture était 
tombée dans la pire banalité : tous se copiaient les 
uns les autres en se fichant de la nature comme 
d'une pomme. 

— Moi. A ce compte-là, Couture devait passer 
pour un novateur ? 

— Renoir. Dites : presque un révolutionnaire. 
Tous ceux qui se flattaient d a « aller de l'avant » 
se réclamaient de Couture, qui, en 1847, était 
arrivé comme un coup de tonnerre avec Les Romains 
de la Décadence. On trouvait dans Couture la con- 
jonction d'Ingres et de Delacroix, que les critiques 
avaient vainement attendue de Chassériau. 

« Comme, ces belles spéculations de l'esprit mises 
à part, tout ce qu'on peignait n'était que con- 
ventions et oripeaux, — on croyait être audacieux 
en prenant des modèles de David, et en les habillant 
de vêtements modernes, — il était fatal que, par 
réaction, les jeunes allassent à la chose simple. 
Pouvait-il en être autrement ? On ne saurait trop 
le dire : pour faire un métier, il faut commencer 
par l'A B C de ce métier. 

— Moi. Mais comment l'exposition de la Société 
Anonyme des Artistes Peintres, Sculpteurs et Gra- 
veurs, devint-elle VExposition des Impression- 
nistes ? 

— Renoir. Ce nom <¥ Impressionnistes était 

— 65 — 5 



AUGUSTE RENOItl 



venu spontanément à l'esprit des visiteurs, devant 
une des toiles exposées, qui excitait particulière- 
ment l'hilarité, ou la colère : un paysage matinal 
de Claude Monet, intitulé Impression. Vous voyez 
que, par cette appellation d' impressionnistes, le 
public ne pensait pas à des recherches nouvelles 
en art, mais désignait simplement un groupe de 
peintres se contentant de rendre des « impressions ». 

« Aussi, lorsqu'en 1877, j'exposai de nouveau 
avec une partie du même groupe, ce fut moi qui 
insistai pour qu'on gardât ce nom à? Impressionnistes 
qui avait fait fortune. C'était dire aux passants, 
— et personne ne s'y trompa : — « Vous trouverez 
« ici le genre de peinture que vous n'aimez pas. 
« Si vous venez, ce sera tant pis pour vous, on ne 
« vous remboursera pas vos dix sous d'entrée ! » 

« Et tous ces tâtonnements de jeunes gens 
pleins de bonne volonté, mais ne sachant encore 
rien, auraient peut-être passé inaperçus, pour le 
plus grand bien des peintres, sans la littérature, 
cette ennemie-née de la peinture. Dire qu'on a 
réussi à faire avaler au public, et à nous-mêmes 
peintres, toutes ces histoires de « peinture nou- 
velle » !... Peindre noir et blanc, comme faisait 
Manet sous l'influence des espagnols, ou peindre 
clair sur clair, comme il l'a fait plus tard, sous 
l'influence de Claude Monet, eh bien ! quoi ?... — 
sauf cependant qu'avec des manières différentes de 

— 66 — 



LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES 

peindre on obtient des résultats plus ou moins heu- 
reux, suivant le tempérament de l'artiste. Ainsi, c'est 
chose certaine qu'avec le noir et blanc, Manet était 
bien plus maître de son affaire qu'avec des clairs... 

— Moi. Sans doute, il n'est personne qui ne 
préférera la manière noire de Manet à sa manière 
claire, mais de là à avoir pu regarder Manet comme 
un précurseur, avec ses premières toiles si directe- 
ment inspirées des musées ... 

— Renoir. J'allais précisément vous dire que 
si Manet, même en copiant Vélasquez ou Goya, 
n'en était pas moins un précurseur, le porte-dra- 
peau de notre groupe, c'est que c'est lui qui rendait le 
mieux, dans ses tableaux, cette formule simple que 
nous cherchions tous à acquérir en attendant mieux. 

— Moi. Les Impressionnistes ne furent pas plus 
heureux en 1877 qu'à leur première exposition 
de 1874... 

— Renoir. Ce fut bien pis. La première exposition 
avait été jugée une plaisanterie de rapin, cette fois 
on cria : Holà ! 

« Peut-être, cependant, si nous avions été plus 
malins, aurions-nous pu nous concilier quelques 
« connaisseurs » en peignant des sujets empruntés 
à l'histoire, car ce qui, par-dessus tout, choquait 
les gens, c'est qu'on ne retrouvait dans nos œuvres 
rien qui rappelât les choses qu'on avait l'habitude 
de voir dans les musées. Mais pour apprendre notre 

— 67 — 



AUGUSTE RENOIR 



métier de peintres, encore devions-nous mettre nos 
modèles dans une atmosphère qui nous fût familière, 
et vous ne me voyez pas représentant Nabuchodo- 
nosor au café-concert ou La mère des Gracques à la 
Grenouillère. 

(( Rien ne déconcerte tant que la chose simple. 
Je me souviens de l'indignation de Jules Dupré 
à l'une de nos expositions : « Aujourd'hui, on 
« peint comme on voit... On ne prépare même 
« pas les toiles... Est-ce que les grands et les 
« forts ! . . . » 

— Moi. Comment donc les « grands » et les 
« forts » préparaient leurs toiles ? 

— Renoir. Dupré faisait allusion aux prépara- 
tions au minium, alors fort en honneur. On croyait 
qu'une telle préparation de la toile donnait de la 
« sonorité » à une peinture, ce qui était certainement 
vrai, en principe ; mais les « grands » et les « forts » 
de ce temps-là ne réussissaient, avec tout leur 
minium, qu'à produire des œuvres qui manquaient 
de sonorité et qui, par surcroît, craquaient de par- 
tout. Des toiles comme Y Angélus *, qu'est-ce que 



* J'arrive un jour chez Lewis Brown (vers 1888) ; je le 
trouve très animé. « Oui, disait-il, continuant une conver- 
sation, Y Angélus de Millet, je l'ai connu tout fendillé... Je 
viens de le revoir tout neuf ! » 

Or # un journal dernièrement (1920) jetait un cri d'alarme : 
L' 'Angélus « commence » à craquer... (Note de l'auteur,) 

— 68 — 



LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES 

cela donnera un jour ? Déjà les Dupré coulent dans 
le cadre... 

« Quelle époque extraordinaire ! Ces gens qui 
passaient les trois quarts de leur temps à rêvasser ! 
Il était nécessaire que le sujet cristallisât dans 
la cervelle avant qu'il fût mis sur la toile. On enten- 
dait des choses comme celle-ci : « Le maître se 
« surmène ; voilà trois jours qu'il rêve en forêt ! » 

« Et si, encore, toute cette « littérature » arrivait 
à nourrir son homme ! Mais, à part quelques-uns, 
comme Dupré, comme Daubigny, et, somme toute, 
Millet, qui « réussissaient », que dire du tas de 
pauvres diables qui, prenant au sérieux la légende 
de l'artiste « rêveur » et « penseur », passaient leur 
temps à se tenir la tête dans les mains devant une 
toile jamais couverte ! Vous voyez le mépris que 
ces gens-là devaient avoir pour nous qui mettions 
des couleurs sur des toiles et qui, à l'exemple 
des anciens, cherchions à peindre, avec des tons 
joyeux, des œuvres d'où était soigneusement bannie 
toute « littérature » ! 

— Moi. Les impressionnistes ne se laissèrent-ils 
pas aller à des influences étrangères ? l'art japonais, 
par exemple... 

— Renoir. Malheureusement, oui, dans les 
commencements. Les estampes japonaises sont 
des plus intéressantes, à coup sûr, en tant qu'es- 
tampes japonaises, c'est-à-dire à condition de rester 

— 69 — 



AUGUSTE RENOIR 



au Japon : car un peuple, sous peine de faire des 
bêtises, ne doit pas s'approprier ce qui n'est pas 
de sa race. Autrement, on arrive vite à une sorte 
d'art universel, sans physionomie propre. Je remer- 
ciais, un jour, un critique qui avait écrit que j'étais 
bien de l'école française. « Et si je suis heureux, lui 
« disais-je, d'être de l'école française, ce n'est pas 
« que je veuille proclamer la supériorité de cette 
a école sur les autres, mais c'est parce qu'étant 
« Français, je dois être de mon pays ! » 

— Moi. Vous venez de me parler de votre 
Exposition de 1877 ; vous ne m'avez rien dit des 
toiles que vous avez exécutées de 1874 à 1877 ? 

— Renoir. Je me rappelle la Danseuse, le 
Moulin de la Galette, la Loge, cette dernière faite 
sûrement en 1874, et puis, voyons... La Femme à 
la tasse de chocolat... Une autre fois, je vous en 
trouverai bien d'autres. J'ai tellement pondu d'af- 
faires dans ma vie, que tout ça se brouille un peu 
dans ma cervelle. 

— Moi. Je me souviens d'avoir vu, un jour, 
deux « amateurs », chez Durand-Ruel, à une expo- 
sition de vos tableaux. L'un expliquait à l'autre 
les qualités et, sans doute aussi, les défauts de 
chaque toile. Mais devant la Loge, il dit : « On n'a 
plus qu'à tirer son chapeau. » 

— Renoir. Je les connais, ces protecteurs des 
arts qui ont le plus grand respect pour des toiles, 

— 70 — 



LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES 

après avoir laissé les artistes crever de faim pen- 
dant qu'ils peignaient ces mêmes toiles. Tenez, la 
Loge, précisément je l'avais promenée partout sans 
pouvoir en trouver cinq cents francs, lorsque je 
tombai chez le père Martin, un vieux marchand qui 
s'était mis sur le tard à Y Impressionnisme, et de 
qui je pus obtenir, pour ma toile, quatre cent 
vingt-cinq francs, — et trop heureux!... Le père 
Martin, trouvait cela hors de prix — mais je ne 
pouvais rabattre d'un centime : c'était juste la 
somme qu'il me fallait pour mon loyer, et je 
n'avais aucune ressource en vue. Comme le mar^ 
chand connaissait un acheteur pour mon tableau, 
il se vit obligé d'en passer par où je voulais. Je 
vous prie de croire qu'il me reprocha plus d'une 
fois d'avoir, ce jour-là, abusé de la situation, en 
lui faisant débourser tant d'argent pour une seule 
toile. 

« Le père Martin ne devait pas tarder à avoir 
une déception encore plus forte. Il était allé chez 
son « protégé » Jongkind, lequel lui vendait jusque- 
là des toiles au prix uniforme de cent francs pièce. 
Mais, cette fois, le peintre : 

— « Hé ! mon bon Martin, ce n'est plus mainte- 
nant un petit cent, c'est un petit mille ! » 

« Le père Martin s'en alla suffoqué, et, du coup, 
il en oublia chez Jongkind son fameux sac qui ne 
le quittait pas dans ses pérégrinations, en vue des 

— 71 — 



AUGUSTE RENOIR 

achats de vieille ferraille et autres « occasions » 
que l'on pouvait faire en route. Et quelle n'avait 
pas été encore son indignation à la vue du « petit » 
menu que s'était offert, ce jour-là, Jongkind, qu'il 
avait trouvé à table. Longtemps après cette aven- 
ture, le père Martin, quand on parlait de Jongkind : 

— « Le bougre, il mange des asperges en plein 
hiver ! ... » 

— Moi. Avez-vous connu personnellement Jong- 
kind ? 

— Renoir. C'est un des souvenus les plus 
agréables de ma jeunesse. Je n'ai jamais rencontré 
caractère plus gai. Un jour, nous étions à la terrasse 
d'un café. Jongkind se dresse, comme mû par un 
ressort, et, se plantant devant un passant ahuri : 

— « Vous ne me connaissez pas ? C'est moi qui 
suis le grand Jongkind !» (Il était d'une taille très 
élevée.) 

« Une autre fois, chez des bourgeois de province, 
on avait invité à déjeuner Jongkind et, en même 
temps, une dame avec laquelle il vivait. A la fin 
du repas, Jongkind se lève, le verre en main, et 
d'une voix pâteuse : 

— « Je vais vous faire un aveu. » Et, dans son 
extraordinaire jargon hollando-français : — « Ma- 
dame X... n'est pas « mon fâme », mais c'est un 
ange ! » 

« En plus du père Martin, continua Renoir, il 

— 72 — 



LES EXPOSITIONS DES IMPRESSIONNISTES 

y avait, à Montmartre, un autre marchand qui 
vendait de bien beaux tableaux. Mais, au fait, Vol- 
lard, vous avez connu Portier ? Quelle drôle de 
façon il avait, celui-là, de faire valoir sa marchan- 
dise : 

— « N'achetez pas ce tableau ! C'est beaucoup 
trop cher ! » 

« L'amateur, généralement, achetait. Il faut dire 
que ce qu'on appelait cher, encore en 1895, c'était 
quand on payait un Manet de premier ordre deux 
mille francs. Portier avait un entresol rue Lepic, 
le père Martin un rez-de-chaussée dans le bas 
de la rue des Martyrs ; c'était misérable, mais 
quelles magnifiques toiles on voyait chez eux ! 
Toute l'Ecole « impressionniste », sans compter les 
Corot, les Delacroix, les Daumier, que sais -je ? 
C'est chez le père Martin que Rouart acheta la 
plus grande partie de sa collection, dont la fameuse 
Femme en Bleu, de Corot, qu'il paya trois mille 
francs, prix qui fit scandale à l'époque, et c'est 
ce même tableau que « Les Amis du Louvre », 
à la vente Rouart, devaient pousser si haut. 

« Mais, pour en revenir à la rue Saint-Georges, 
parmi les tableaux que j'exécutai dans cet atelier, 
je me rappelle aussi un Cirque où des fillettes 
jouaient avec des oranges ; le portrait, grandeur 
nature, du poète Félix Bouchor ; un pastel de 
Madame Cordey, et, enfin, La Femme et les Enfants 

— 73 — 



AUGUSTE RENOIR 



de Monet, dans le jardin de Monet, à Argenteuil. 
J'arrivai précisément chez Claude Monet au 
moment où Manet s'apprêtait à faire ce même sujet 
et pensez si j'aurais laissé échapper une si belle 
occasion d'avoir des modèles tout prêts! Quand je 
fus parti, Manet s' adressant à Claude Monet : 

— « Vous qui êtes l'ami de Renoir, vous devriez 
lui conseiller de renoncer à la peinture ! Vous voyez 
vous-même comme c'est peu son affaire ! » 



— 74 



VIII 
LES ACHETEURS SÉRIEUX 



Renoir. — C'est parmi mes amis que je trouvai 
mes premiers acheteurs « sérieux », des amis 
comme S..., que vous avez bien connu. Celui-là 
était le type du véritable ami, car s'il me pre- 
nait des tableaux, c'était uniquement pour m'être 
agréable ; de la peinture elle-même, il se sou- 
ciait peu, et, de plus, il pouvait craindre d'en- 
courir les reproches de sa « bourgeoise » en 
dépensant trois ou quatre cents francs pour une 
chose inutile et « laide à voir ». C'est ainsi que la 
toile que vous connaissez bien, la Femme mordant 
son petit doigt, qu'il avait dû me payer dans les 
deux cent cinquante francs, fut longtemps reléguée 
dans un corridor par Madame S..., qui trouvait 
cette toile un peu cher, un peu vulgaire, et, par- 
dessus le marché, montrant le modèle dans une 
pose qui manquait de « comme il faut ». Mais un 

— 75 — 



AUGUSTE RENOIR 



jour que Madame S... me répétait, pour la ving- 
tième fois : « Ce tableau !... » j'eus la joie de pou- 
voir lui répondre : 

— « Vous allez en être débarrassée, Madame, car 
mon ami Caillebotte m'a chargé d'en offrir à S... le 
triple du prix qu'il a coûté ; et comme je ne crois 
pas que votre mari, lui non plus, y tienne énormé- 
ment... 

— « Mais je n'ai jamais dit que, moi, je n'aimais 
pas ce tableau ! protesta Madame S... A part cer- 
taines petites choses de rien du tout... » 

« J'aurais bien voulu savoir quelles étaient ces 
« petites choses de rien du tout », mais Madame S..., 
sans plus d'explications, appelle le maître d'hôtel, 
se fait apporter un marteau, des clous, et ma toile 
fut accrochée dans la meilleure lumière du salon. 

« C'est que Madame S... n'était pas de ces per- 
sonnes qui se laissent irrésistiblement séduire par 
la perspective d'un bénéfice. Elle n'était pas, tenez, 
comme son amie, Madame N..., qui m'avait com- 
mandé, pour cinq louis, une petite Tête d'Enfant. 
Quelques années après, quelqu'un lui dit : 

— « Mais vous avez là un Renoir ! 

— « Oui, dit Madame N..., c'est-à-dire qu'il y 
a là cinq louis qui dorment ! 

— « Cinq louis ! se récrie l'autre. Vous pouvez 
ajouter un zéro ! » 

« Madame N... était suffoquée, à la pensée que 

— 76 — 



LES ACHETEURS SERIEUX 



tant d'argent restait improductif. Et quand son 
mari revint, lui mettant sous le bras la toile déjà 
décrochée : 

— « Cours vite porter cela chez Durand-Ruel ! » 
« Cette bonne Madame N..., je me rappelle qu'un 

jour, je la trouve en larmes. 

— « Croiriez-vous, monsieur Renoir, que mon 
mari me trompe, après trente ans de fidélité ! » 

« Trente ans de fidélité, je pensais qu'elle devait 
exagérer un peu... Comme je lui disais, tout de 
même, que c'était magnifique trente ans de fidé- 
lité : 

— « Et ce n'est pas tout. Est-ce que je ne viens 
pas d'avoir la preuve que, pendant nos villégia- 
tures, la drôlesse ne cesse pas de recevoir ses cinq 
cents francs, à rien faire !» 

« Ce fut par S... que je connus quelques-uns de 
mes autres « amateurs », Deudon, Ephrussi, Bérard... 
Celui-ci vint un jour à l'atelier avec le banquier 
Pillet-Will, qui précisément cherchait un portrai- 
tiste, mais je ne pouvais pas faire l'affaire. 

— « Vous comprenez bien, me dit-il, moi, je ne 
m'y connais pas, et même si je m'y connaissais, ma 
situation m'oblige à avoir chez moi des tableaux de 
gens qui vendent cher. C'est pour cela que je dois 
m'adresser à Bouguereau, à moins que je ne 
découvre un peintre encore plus haut côté. 

« Heureusement qu'il se trouvait d'autres aïîia- 

— 77 — 



AUGUSTE RENOIR 

teurs, tel M. de Bellio, qui acceptaient d'avoir chez 
eux de la peinture « bon marché ». Mais ces ama- 
teurs-là constituaient une telle exception que 
c'étaient toujours les mêmes qu'on allait « taper». 
Toutes les fois que l'un de nous avait unbesoin urgent 
de deux cents francs, il courait au Café Riche, à 
l'heure du déjeuner ; on était certain d'y trouver 
M. de Bellio, lequel achetait, sans même le regarder, 
le tableau qu'on lui apportait. A ce compte-là, il 
ne tarda pas à avoir son appartement plein, si bien 
qu'il finit par louer un local où il empilait ses toiles. 
Et si, en mourant, M. de Bellio laissa une énorme 
fortune en tableaux qui ne lui avaient presque rien 
coûté, du moins, on peut garantir qu'il ne le fit 
pas exprès. De même que Caillebotte, il recom- 
mandait au peintre de lui réserver les laissés-pour- 
compte. 

« Mais le souvenir me revient de quelques autres 
toiles de la rue Saint^Georges : le Déjeuner, aujour- 
d'hui au Musée de Francfort ; la Femme à la tasse 
de chocolat, un type de femme que j'aimais beau- 
coup peindre : Marguerite. J'avais, à ce moment- 
là, un autre modèle, une belle fille aussi, et d'une 
docilité charmante: Nini ; mais je préférais encore 
Marguerite. Je trouvais que, dans Nini, il y avait 
un peu de la contrefaçon belge. 

— Moi. Quelles sont les robes que vous aimez le 
mieux peindre ?... 

— 78 — 



LES ACHETEURS SERIEUX 

— Renoir, à dire vrai, ce que j'aime le mieux, 
c'est la femme nue ; mais, quand je dois la peindre 
habillée, la robe que je préfère c'est encore la 
robe princesse, qui donne aux femmes cette ligne 
sinueuse, si jolie. 

« Je m'aperçois que je ne vous ai pas parlé 
du Moulin de la Galette. Cette toile est aussi dé 
la rue Saint-Georges (1875). Franc-Lamy avait, 
un jour, découvert dans mon atelier, en retournant 
les châssis, une esquisse que j'avais faite, de sou- 
venir, du Moulin de la Galette. 

— « Il faut absolument exécuter ce tableau ! » 
me dit-il. 

« C'était bien compliqué : les modèles à trouver, 
un jardin... J'eus la veine d'obtenir une commande 
qui m'était royalement payée : le portrait d'une 
dame et de ses deux fillettes, pour douze cents 
francs. Je louai alors, à Montmartre, une maison 
entourée d'un grand jardin, à raison de cent 
francs par mois ; ce fut là que je peignis le Moulin 
de la Galette, la Balançoire, la Sortie du Conserva- 
toire, le Torse d'Anna... M'a-t-on assez reproché, 
dans ce dernier tableau, lés ombres violettes sut le 
corps ! 

— - « Votre modèle a eu la petite vérole ! » me 
disait un critique d'art. 

« Et on sentait qu'en disant la « petite », il vou* 
lait rester convenable. 

— 79 — 



AUGUSTE RENOIR 

« C'est aussi dans ce jardin que je fis les diffé- 
rents portraits de Mademoiselle Samary. Quelle 
charmante fille ! Et quelle peau ! Positivement, 
elle éclairait autour d'elle. 

« J'avais eu la chance de trouver, au Moulin de 
la Galette, des fillettes qui ne demandaient pas 
mieux que de poser, comme les deux qui sont au 
premier plan de mon tableau. L'une d'elles, pour 
les rendez-vous à l'atelier, m'écrivait sur du papier 
doré sur tranches. Et c'était la même que je ren- 
contrais portant des pots de lait dans Montmartre. 
J'appris un jour qu'elle avait une petite garçonnière 
que lui avait meublée un abonné de l'Opéra, sauf 
que sa mère y avait mis cette condition qu'elle ne 
lâcherait pas son métier. 

« J'avais craint tout d'abord que les amants, 
plus ou moins de cœur, de ces modèles que je déni- 
chais au Moulin de la Galette, n'empêchassent leurs 
« femmes » de venir à l'atelier. Mais eux aussi 
étaient de bien bons bougres : je pus même en 
faire poser quelques-uns. Il ne faut pas croire 
toutefois que ces filles se donnaient à qui voulait. 
Il y avait, parmi ces enfants lâchées dans la rue, 
des vertus farouches. Je me rappelle une petite, 
tout à fait mon type, qui s'était arrêtée, les yeux 
en extase, devant une vitrine de bijoux de la rue 
de la Paix. J'étais avec Deudon et un de ses amis, 
le baron de Rothschild. Celui-ci nous dit : 

— 80 — 



LES ACHETEURS SERIEUX 

— a Je vais combler les vœux de cette enfant ! » 
« Il s'approche : 

« Mademoiselle, voulez-vous cette bague ? » 
« L'autre, alors, se met à pousser de tels cris 
qu'un agent arriva, qui conduisit tout le monde au 
poste. Lorsqu'elle eut expliqué son cas, le commis- 
saire, après avoir fait toutes sortes d'excuses de la 
maladresse de son agent, donna à notre ingénue un 
savon de premier ordre. En nous en allant, nous 
entendions des bouts de phrases : 

— « Espèce de petite dinde... Comment ! lorsque 
Monsieur le baron!... » 

— Moi. J'ai vu dernièrement, à une exposition, 
votre tableau des Brodeuses. Ce n'est pas au 
Moulin de la Galette que vous avez pu trouver de 
telles princesses ? Et de quand ? 

— Renoir. Ce tableau n'est pas très ancien 
(vers 1900-1905). Quant à vos « princesses », ce 
sont tout simplement mes bonnes... De l'époque 
du Moulin de la Galette, je me souviens encore d'une 
toile représentant une Fillette en tablier bleu. Il a 
été peint aussi à Montmartre en plein air. 

— Moi. Et les panneaux de la danse qui sont 
chez Durand-Ruel ? 

— Renoir. Ils ont été faits après le Moulin de 
la Galette. C'est ma femme qui figure une des dan- 
seuses ; l'autre danseuse était un modèle, Suzanne 
Valadon, qui devait, par la suite, se mettre à 

— 81 — 6 



AUGUSTE RENOIR 

peindre. C'est mon ami Lauth qui posa pour les 
deux danseurs. Il figure aussi dans les Canotiers 
avec Lestringuès et Ephrussi. 

— Moi. La vente que vous avez organisée, à 
l'hôtel Drouot, avec Claude Monet, Sisley et Berthe 
Morizot, n'est-elle pas de ce temps ? 

— Renoir. Lorsque j'eus obtenu cette com- 
mande de douze cents francs qui me permit de louer 
le jardin de la rue Cortot, je me dis : « Il se trou- 
« verait peut-être encore des braves gens disposés 
« à nous payer nos toiles des douze cents francs, 
« si seulement on nous connaissait ! Frappons un 
« grand coup avec une vente à l'hôtel Drouot ! » 

« Mes amis partagèrent, d'enthousiasme, cette 
idée. Nous réunîmes vingt toiles de choix, du moins 
nous les croyions telles. Or, les enchères produisirent 
deux mille cent cinquante francs, de sorte qu'après 
la vente les frais n'étant même pas couverts, nous 
restions devoir de l'argent au commissaire-priseur. 
Un M. Hazard avait eu pourtant le courage de 
pousser une de mes toiles, un Pont Neuf, jusqu'à 
trois cents francs*. Mais cet exemple ne fut pas 
suivi. 

« Tout de même, cette vente devait avoir pour 
moi un heureux résultat : je fis la connaissance 



* A la vente Hazard, en 1919» ce même Pont Neuf devait 
faire près de cent mille francs. (Note de l'auteur,) 

— 82 — 



LES ACHETEURS SERIEUX 

de M. Chocquet. C'était un employé de ministère 
qui, avec des ressources très modestes, avait réussi 
à se faire une collection des plus remarquables. Il 
est vrai de dire qu'en ce temps, et même beau- 
coup plus tard, il n'était pas nécessaire, pour collec- 
tionner, d'être riche; il suffisait d'avoir un peu de 
goût. 

« M. Chocquet était entré par hasard à l'hôtel 
Drouot pendant l'exposition de nos tableaux. Il 
avait bien voulu trouver à mes toiles quelque res- 
semblance avec les œuvres de Delacroix, son dieu. 
Le soir même de cette vente, il m'écrivait, me faisant 
toutes sortes de compliments de ma peinture, et 
me demandant si je consentirais à faire le portrait 
de Madame Chocquet ; j'acceptai son offre aussitôt. 
C'est qu'il ne m' arrive pas souvent de refuser les 
commandes de portraits. Lorsque le modèle est 
par trop « toc », je le prends en manière de pénitence; 
il est bon, pour un peintre, de faire, de temps en 
temps, une besogne embêtante... Pour le portrait 
de Madame L... par exemple, j'ii répondu que je 
ne savais pas peindre les bêtes féroces ! Tel n'était 
pas le cas pour Madame Choquet. Si vous avez vu 
ce portrait, Vollard, peut-être avez-vous remarqué, 
dans le haut de la toile, la copie d'un Delacroix ? 
Ce Delacroix faisait partie de la collection de 
M. Chocquet. C'est lui-même qui m'avait demandé 
de mettre le Delacroix dans mon tableau ; 

— 83 — 



AUGUSTE RENOIR 



— « Je veux vous avoir ensemble, vous et 
Delacroix. » 

« Vous dirai-je qu'aussitôt que je connus 
M. Chocquet, je pensai à lui faire acheter un 
Cézanne ! Je le conduisis chez le père Tanguy, où il 
prit une petite Étude de nus. Il était ravi de son 
acquisition, et pendant que nous rentrions chez lui : 

— « Comme cela fera bien entre un Delacroix 
et un Courbet ! » 

« Mais, au moment de sonner, il s'arrêta : 

— « Que va dire Marie ? Écoutez, Renoir, ren- 
dez-moi un service ! Vous direz à ma femme que 
le Cézanne vous appartient, et, en vous en allant, 
vous oublierez de le reprendre ; Marie aura le temps 
de s'habituer à cette toile avant que je lui avoue 
que c'est à moi. » 

« Cette petite ruse fut couronnée d'un plein 
succès, et Madame Chocquet, pour faire plaisir 
à son mari, se fit très vite à la peinture de Cézanne. 

« Quant à M. Chocquet, son admiration pour 
Cézanne, que je ne tardai pas à lui amener en 
personne, devint si grande qu'on n'allait plus pou- 
voir parler devant lui d'un peintre sans qu'il 
s'écriât : 

— « Et Cézanne ? » 

« Si vous aviez entendu M. Chocquet raconter 
de quelle façon, pendant ses séjours à Lille, 
sa cité natale, il « renseignait » ses concitoyens, 

— 84 — 



LES ACHETEURS SERIEUX 



si fiers de la jeune gloire parisienne d'un autre 
lillois, Carolus Duran. — « Carolûsse Dûran? » 
de demander M. Chocquet, à ceux qui lui parlaient 
de l'auteur de la Dame au gant. « Carolûsse Dûran ? 
« Ma foi non, je n'ai jamais entendu ce nom-là à 
« Paris. Êtes-vous bien sûrs de ne pas vous trom- 
« per ? Cézanne, Renoir, Monet, voilà des noms de 
« peintres dont tout le monde parle à Paris ! Mais 
« votre Carolûsse, tien sûr, vous devez faire erreur ! » 

« A propos de mes autres amateurs, Vollard, 
avez-vous vu la collection de M. de Bellio, dont je 
vous parlais tout à l'heure ? Il y a là un petit 
portrait que j'ai fait d'après moi. Tout le monde 
vante aujourd'hui cette esquisse sans importance. 
Je l'avais jetée, à l'époque, dans la boîte à ordures ; 
M. Chocquet me demanda de la lui laisser prendre. 
J'étais confus que ce ne fût pas meilleur. Quelques 
jours après, il m'apporta mille francs. M. de Bellio 
s'était emballé sur ce bout de toile, et lui en avait 
donné cette somme énorme. Voilà comment étaient 
les amateurs de ce temps-là ! 

« Sauf que c'étaient là, tout de même, il faut 
bien l'avouer, des exceptions ; car, pour un Choc- 
quet, un de Bellio, un Caillebotte, un Bérard, 
j'en ai rencontré combien d'autres... Et la férocité 
du « bourgeois » ! 

« J'arrive, un jour, chez S... Je le trouve en 
larmes. 

— 85 — 



AUGUSTE RENOIR 



— « C'est Joseph » (son fils), me dit-il. 

« Je pensais qu'il y avait là-dessous une histoire 
de femme : mais quand on a vingt ans et un père 
de cinq cent mille francs de rentes ! 

— « Vous n'y êtes pas, me dit S... C'est de 
bonheur que je pleure. Je viens de m'apercevoir 
que Joseph est avare... » 

— Moi. J'allais oublier de vous parler du por- 
trait de Madame Daudet. N'est-il pas de l'époque 
du Moulin de la Galette ? 

— Renoir. C'est exactement de 1876. J'étais 
allé passer un mois chez Daudet à Champrosay. Je 
fis, en même temps, le portrait du Jeune Daudet 
dans le jardin, et un Bord de Seine à l'endroit où 
la rivière longe Champrosay. 

« Franc-Lamy me montrait, un jour, une lettre 
où je lui écrivais : « Je t'envoie une rose cueillie 
« sur le tombeau de Delacroix à Champrosay. » 
Comme tout cela est loin!... » 



86 



IX 



LE CAFÉ GUERBOIS, LA NOUVELLE 
ATHÈNES LE CAFÉ TORTONI 



Renoir. — Avant 1870, les peintres impres- 
sionnistes et les hommes de lettres qui s'étaient 
constitués les protecteurs de la « peinture claire » 
se rencontraient au Café Guerbois, situé à l'entrée 
de l'avenue de Clichy. Fantin-Latour, dans Un 
atelier aux Batignolles. a réuni, autour de Manet 
à son chevalet, certains des habitués du Guerbois : 
Zola, Maître, Astruc, Bazille, Claude Monet, Schol- 
derer, un peintre étranger ami de Fantin, et moi- 
même. 

« Après 1870, le Café Guerbois fut délaissé. On 
alla de préférence, jusque vers 1878, à la Taverne 
de la Nouvelle Athènes. Celle-ci avait une concur- 
rence : le Café Tortoni. Tortoni, c'était le boule- 
vard, quasiment la célébrité. Là trônaient, de cinq 
à sept, Aurélien Scholl, Albert Wolfî et d'autres 
gloires parisiennes, tel Pertuiset, le chasseur de 
lions. Vous connaissez bien le Pertuiset de Manet?... 

— 87 — 



AUGUS1E RENOIR 

J'ai entendu reprocher au peintre ce lion qui a l'air 
d'une descente de lit et le fusil Lefaucheux dont il 
a armé son modèle. On ne comprenait pas que 
Manet avait voulu se moquer du chasseur de lions 
avec cette peau naturalisée et le fusil à tuer les 
moineaux... 

— Moi. Vous avez connu Albert Wolfî ? 

— Renoir. Un peu. Je me rappelle, un jour, 
une grande discussion, au Tortoni, entre Wolfî et 
un autre... C'était, je crois, Robert- Fleur y... Ils se 
demandaient ce qui valait le mieux : d'émailler tout 
de suite sa peinture, comme faisait Biaise Desgoffe, 
ou de laisser au temps le soin de l'émailler, comme 
faisait Vollon. 

— Moi. J'entends Cézanne au milieu de telles 
discussions : 

— « Tas de châtrés ! » 

— Renoir. Cézanne ne descendait guère jus- 
qu'au boulevard. A peine Pai-je rencontré trois 
ou quatre fois au Guerbois ou à la Nouvelle Athènes. 
Et encore fallait-il qu'il y fût entraîné par son 
ami Cabaner. 

— Moi. Vous ne m'avez pas dit quels étaient 
les rapports de Manet et de Degas ? 

— Renoir. Ils étaient très liés. Ils s'admiraient 
comme artistes et se plaisaient beaucoup comme 
camarades. Sous les manières un peu boulevar- 
dières de Manet, Degas retrouvait l'homme de 




Fac-similé en réduction d'après une eau forte originale 
de Renoir. 



AUGUSTE RENOIR 



bonne éducation et le « bourgeois à principes » qu'il 
était lui-même. Mais, comme toutes les grandes 
amitiés, la leur n'allait pas sans de perpétuelles 
brouilles, suivies, tout de suite, de raccommode- 
ments. Au sortir d'une dispute, Degas écrivait à 
Manet : « Monsieur, je vous renvoie vos Prunes... » 
et Manet, de son côté, retournait à Degas le por- 
trait que ce dernier venait de faire de Manet et 
Madame Manet. C'est même à ce propos qu'arriva 
leur plus sérieuse querelle. Ce tableau représentait 
Manet à moitié étendu sur un sofa et, à côté, 
Madame Manet au piano. Manet, jugeant qu'il 
ferait mieux tout seul, avait froidement supprimé 
Madame Manet, sauf un bout de jupe. Vous savez 
si Degas aime qu'on touche à ses œuvres, et tout 
le tapage qu'il fait, si seulement on remplace par 
un c$dre doré les « cadres de jardin », comme disait 
Whistler, qu'il met à ses toiles... 

« Cependant le tableau de Degas devait suggérer 
à Manet un de ses chefs-d'œuvre : Madame Manet 
au piano. Personne n'ignore combien Manet était 
influençable : « un pasticheur de génie », a-t-on 
dit. Mais, lorsqu'il se laissait aller à son sentiment 
propre... Je voyais à une devanture, rue Laffitte, 
deux Jambes de femme, un de ces bouts de croquis 
que Manet prenait dans la rue : le côté unique de 
ça I... 

« Je viens de vous dire que Degas retrouvait 

— 90 — 



LE CAFE GUERBOIS, LA NOUVELLE ATHENES 

dans Manet le bourgeois parisien qu'il était lui- 
même. Mais il y avait aussi chez Manet un autre 
élément et qui n'était pas le moins curieux : un 
fond de gaminerie, qui le poussait à toujours vou- 
loir mystifier son monde. 

— Moi. Dujardin-Beaumetz racontait, dans l'ate- 
lier de Guillemet, qu'un membre de l'Institut, ren- 
contrant Manet : 

— « Je prépare, lui dit-il, une étude sur les 
maîtres modernes. Vous qui avez approché le grand 
Couture ?... » 

« Alors Manet : 

— « Ce qui m'a surtout frappé, c'est un certain 
usage très en honneur dans l'atelier du maître. Il y 
avait là un flageolet que les élèves avaient coutume 
de s'introduire dans le derrière. Et lorsqu'un visi- 
teur de marque venait à l'atelier, on ne manquait 
point de lui déclarer que les traditions exigeaient 
que tous ceux qui étaient admis chez Couture souf- 
flassent dans ce flageolet ! » 

— Renoir. Degas avait de commun avec Manet 
l'esprit de mystification. Je l'ai vu s'amuser, comme 
un écolier, à créer, autour de tel ou tel artiste, une 
réputation naturellement destinée à périr la semaine 
suivante. 

« Moi-même, je m'y suis laissé prendre. Un jour 
que j'étais sur l'impériale d'un omnibus, Degas, qui 
traversait la rue, me crie, les mains en porte-voix : 

— 91 — 



AUGUSTE RENOIR 

— « Allez voir l'exposition du comte Lepic. » 

« J'y cours. Et, très consciencieusement, je cherche 
la chose intéressante. Je finis par dire à Degas : 

— « Votre Lepic ?... 

— « N'est-ce pas? beaucoup détalent, me répond 
Degas. Mais quel dommage que ce soit un peu 
creux ! . . . » 

— Moi. J'ai entendu opposer Lautrec à Degas?... 

— Renoir. Quelle plaisanterie! Lautrec a dessiné 
de bien jolies affiches, mais de là... Tenez, ils ont 
fait tous les deux des femmes de b..del; mais il 
y a un monde qui les sépare. Lautrec a fait une 
femme de b..del; chez Degas, c'est l'esprit de la 
femme de b..del, c'est toutes les femmes de b..del 
réunies en une seule. Et puis, celles de Lautrec 
sont vicieuses ; celles de Degas, jamais. Vous con- 
naissez La Fête de la Patronne ? Et tant d'autres 
scènes du même genre. 

« Quand on peint un b..del, c'est souvent porno- 
graphique, mais toujours d'une tristesse désespé- 
rante. Il n'y a que Degas pour donner à un tel sujet 
un air de réjouissance en même temps que l'allure 
d'un bas-relief égyptien. Ce côté quasi religieux et si 
chaste, qui rend son œuvre tellement haute, grandit 
encore quand il touche à la fille. 

— Moi. Je voyais, un jour, à une vitrine de 
l'avenue de l'Opéra une Femme au tub de Degas, 
et, planté devant, un passant qui devait être un 

— 92 — 



LE CAFÉ GUERBOIS, LA NOUVELLE ATHENES 

peintre, car avec son pouce il traçait dans l'air un 
dessin imaginaire. J'entendis ces mots : « Un ventre 
« de femme comme ça, c'est aussi important que 
« le Sermon sur la Montagne. » 

— - Renoir. Votre homme devait être un litté- 
rateur. Un peintre ne s'exprime pas comme ça. 

— Moi. En même temps passait un maçon. Il 
s'arrête, lui aussi, devant le nu : « N. de D. ! je ne 
« voudrais pas coucher avec cette gonzesse-là. » 

— Renoir. Le maçon avait raison. L'art, ce 
n'est pas de la « rigolade ». 

— Moi. Avez-vous eu occasion de voir Degas 
faire ses eaux-fortes ? 

— Renoir. J'allais quelquefois avec lui chez 
Cadard, généralement après le dîner. Degas prenait 
une plaque et « sortait » ses admirables impressions. 
Je n'ose dire eau-forte, pour ne pas me faire « en- 
gueuler ». Les spécialistes sont toujours là à vous 
répéter que c'est fait à la diable,"et par un ignorant 
des règles primordiales de l'aqua-forte, mais comme 
c'est beau ! 

— Moi. Je vous avais toujours entendu dire 
qu'il fallait posséder son métier à fond. 

— Renoir. Oui, mais je ne vous parle pas du 
métier d'en.. leur de mouches des graveurs mo- 
dernes. Parmi les plus belles eaux-fortes de Rem- 
brandt, il y en a qui ont l'air d'être faites avec un 
bout de bois ou la pointe d'un clou. Pouvez-vous 

— 93 — 



AUGUSTE RENOIR 



dire que Rembrandt ne savait pas son métier ? 
Bien au contraire, c'est parce qu'il le possédait à 
fond, et qu'il savait tout le prix du travail de la 
main qu'on ne trouve pas, s'interposant entre la 
pensée de l'artiste et l'exécution, tous ces outils 
qui font ressembler l'atelier du graveur moderne 
à un cabinet de dentiste. 

— Moi. Et le Degas peintre ? 

— Renoir. Je viens de voir à une vitrine un 
dessin de Degas, un simple trait au fusain, dans 
un cadre d'or, à tuer tout. Mais ce que ça se 
tenait ! Je n'ai jamais imaginé un plus beau dessin 
de peintre ! 

— Moi. Je veux dire, quand Degas emploie la 
couleur ? 

— Renoir. Lorsqu'on voit ses pastels!... Quand 
on pense qu'avec une matière si désagréable à 
manier, il a pu retrouver le ton des fresques ! 
Lorsqu'il a fait son extraordinaire exposition, 
en 85, chez Durand-Ruel, j'étais en plein dans mes 
recherches à rendre des fresques avec la peinture à 
l'huile. Vous pensez si j'étais « épaté » de ce que je 
voyais là. 

— Moi. C'est justement du Degas peintre à 
l'huile.... » 

Mais Renoir : « Regardez donc, Vollard ! » 
Nous étions arrivés place de l'Opéra. Me dési- 
gnant la Danse de Carpeaux : 

— 94 — 



LE CAFE GUERBOIS, LA NOUVELLE ATHENES 

« Mais c'est en parfait état ! Qui donc m'avait 
dit que ce groupe tombait en ruines ? Remarquez 
que je ne veux aucun mal à Carpeaux, mais j'aime 
bien que chaque chose soit à sa place. Que l'on 
entoure cette sculpture de soins et de vénération, 
comme tout le monde le réclame, je n'y vois aucun 
mal, mais à condition qu'on transporte ailleurs 
ces femmes ivres... La danse que l'on enseigne à 
l'Opéra, a une tradition, c'est quelque chose de 
noble, ce n'est pas un cancan... Et on a la chance 
de vivre à une époque où il existe un sculpteur 
capable de rivaliser avec les anciens 1 Mais pas de 
danger... 

— Moi. Rodin vient d'avoir la commande d'un 
« Penseur ». Et le Victor Hugo et la Porte de 
V Enfer... 

- — Renoir. Qui donc vous parle de Rodin ? Je 
vous dis le premier sculpteur. Voyons, c'est Degas ! 
J'ai vu de lui un bas-relief qu'il laissait tomber en 
poussière, c'était beau comme l'antique. Et cette 
danseuse, en cire... Il y avait là une bouche, une 
simple indication, mais quel dessin ! Malheureuse- 
ment, à force de s'entendre dire : « Mais vous avez 
« oublié de faire la bouche ! » 

« C'était ce serin de... Je ne peux décidément 
trouver aucun nom, aujourd'hui... Cet ami de Degas 
qui fait des femmes nues qui ont l'air d'être mou- 
lées sur nature et qui doivent l'être sûrement... 

— 95 — 



AUGUSTE RENOIR 



Enfin, d'être tellement embêté pour cette bouche, 
il Ta faite : c'était plus ça ! Avez -vous vu l'extraor- 
dinaire buste de Zandomeneghi 1 Degas prétendait 
toujours qu'il n'était pas terminé, pour avoir un 
prétexte à le cacher... 

— Moi. Je croyais qu'ils n'étaient pas bien 
ensemble, Degas et Zandomeneghi. 

— Renoir. Ils ont été intimes. Seulement, 
Degas froissa mortellement l'autre, un jour qu'il 
lui demandait de venir poser. Degas disait : « Zan- 
« domeneghi, vous qui n'avez rien à faire... » Zando- 
meneghi, d'abord, trouvait qu'il avait à faire. Et 
il ajoutait : « On ne parle pas comme cela à un 
« Vénitien. » 

— Moi. Vous étiez voisin de Zandomeneghi, 
rue Tourlaque ? 

— Renoir. Un bien brave homme ! Mais tou- 
jours à bouder. J'avais beau lui dire : « Voyons, 
« Zandomeneghi, ce n'est pourtant pas ma faute 
« si l'Italie n'a pas encore conquis la France, et 
« si vous ne pouvez pas faire votre entrée dans 
« Paris vêtu d'un costume de doge et monté sur 
« un palefroi ! » 



96 — 



X 

LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

Renoir. — Le salon de Madame Charpentier 
était le rendez-vous de tout ce que Paris comptait 
de célébrités dans le monde de la politique, de la 
littérature et des arts. Les familiers de la maison 
s'appelaient : Daudet, Zola, Spuller, les deux 
Coquelin, Flaubert, Edmond de Goncourt... Le 
portrait de ce dernier par Bracquemond est frap- 
pant... Très froid, prétentieux, aigri. 

— Moi. Guillemet me racontait la brouille 
de Goncourt avec Zola. Goncourt, tout d'un 
coup, cessant de dire bonjour à Zola, et même, le 
faisant attaquer en sous-main ; Zola navré, et 
impossible de savoir ce qu'il avait bien pu faire 
au « patron »... Charpentier, très embêté de ne 
plus pouvoir réunir en même temps chez lui ses 
deux auteurs, s' entremettant, et devant les faux- 
fuyants de Goncourt : 

— « Mais, enfin, si Zola venait à vous la main 
tendue, vous ne la lui refuseriez pas ? » 

— 97 — 7 



AUGUSTE RENOIR 

(( Bref, grand dîner de réconciliation. Goncourt, 
tout le temps, très distant, si bien qu'à la fin du 
repas, Zola veut à tout prix avoir une explication, 
et entraîne l'autre dans un petit salon. Guillemet 
le voit sortir l'air tellement ahuri... 

— « Eh bien ! quoi ? » 
« Alors Zola : 

— « Je lui ai demandé ce que je lui avais fait ! 
« Vous me demandez ce que vous m'avez fait, 
« vous qui nous avez dépouillés, mon frère et moi, 
« de notre bien!... Et ce titre L'Œuvre que vous 
« avez pris pour votre livre, après que nous avions 
« écrit U Œuvre de François Boucher ! » 

— - Renoir. J'allais vous dire que j'ai rencontré 
aussi Cézanne chez les Charpentier, il était venu 
avec Zola ; mais le lieu était trop mondain pour 
qu'il s'y plût. Du moins, quand on parlait pein- 
ture dans la maison, je ne manquais pas de dire, 
comme M. Chocquet : « Et Cézanne ! » 

« Si bien que Zola finit par croire que c'était 
pour lui faire plaisir que je trouvais du talent 
à son « pays ». 

— « Vous êtes aimable de dire du bien de mon 
vieux camarade ; mais, entre nous, à quoi bon tenter 
de faire quelque chose pour ce raté ? » 

« Et comme je protestai. 

— « Après tout, conclut Zola, vous savez bien 
que la peinture, ça n'est pas mon affaire ! » 

— 98 — 



LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

« C'est chez Madame Charpentier que je connus 
Juliette Adam, Maupassant et aussi cette charmante 
Madame Clapisson dont je fis deux portraits, avec 
quel plaisir ! Maupassant était alors au plus fort 
de sa célébrité et la marche toujours ascendante de 
sa production ne laissait pas de remplir d'effroi 
Goncourt, et même Zola. La conversation entre eux 
commençait toujours ainsi : 

— « Ah ! Maupassant ! Quel talent ! Mais qui 
donc lui dira le danger de trop produire ? » 

« Je me rappelle avoir vu Tourguenev chez les 
Charpentier, et encore bien d'autres dont les noms 
ne me reviennent pas. Il y avait notamment quel- 
qu'un qui, pour s'imposer à l'attention, portait une 
ceinture rouge sous son habit noir ; il se faisait 
remarquer également par la véhémence avec laquelle 
il affirmait que les musées étaient nécessaires à 
Féducation du peuple. 

« Le peuple dans les musées, quelle bonne 
blague!... J'étais assis, un jour, sur un banc, au 
Louvre ; j'entends des gens dire, en passant devant 
moi : 

— « Oh ! c'te gueule!... » 

« Je me dis : « Qu'est-ce que j'ai donc aujour- 
« d'hui? » En m'en allant, je croise d'autres visiteurs, 
je les observe machinalement. Ils s'arrêtent juste 
à l'endroit que je venais de quitter. L'un d'eux 
s'écrie : 

— 99 — 



AUGUSTE RENOIR 



— « N. de D. ! pigez-moi c'te binette-là!... » 
« C'était la Petite Infante de Vélasquez. 

— Moi. Cet homme à la ceinture rouge, que 
vous avez vu chez Jes Charpentier, me fait penser à 
Barbey d'Aurevilly... 

— Renoir. Je l'ai aperçu une ou deux fois. 
Malgré tous les déguisements dont il s'affublait, 
quelle sacrée allure ! Je me rappelle même qu'en 
le voyant j'ai eu l'idée de lire un de ses livres ; mais 
je suis tombé tout de suite sur des illustrations 
faites par ce Cabanel belge... vous savez bien qui 
je veux dire : Rops... et alors, ma foi, cela m'a 
enlevé le courage de lire le texte. 

« Pour en revenir à Madame Charpentier, elle 
ne se contentait pas d'inviter les artistes à ses 
soirées. C'est elle qui donna l'idée à son mari, de 
créer, pour défendre la cause de Fart impression- 
niste, La Vie Moderne, à laquelle nous collabo- 
rions. On devait être payé sur les bénéfices à 
venir : c'est dire que nous ne touchâmes pas un 
sou. Mais, le plus terrible de tout, oh nous impo- 
sait, pour nos dessins, un papier... Il fallait s'aider 
d'un grattoir pour rendre les blancs : je n'ai jamais 
pu m'y faire. Le rédacteur en chef de La Vie 
Moderne était Bergerat. Quand, plus tard, Char- 
pentier lâcha son journal, mon jeune frère Edmond 
en obtint la direction. Mais le journal était à bout 
de souffle, il ne tarda pas à s'éteindre. 

— 100 — 



LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

— Moi. Vous m'avez parlé, tout à l'heure, de 
Zola. Que pensez-vous de ses livres ? 

— Renoir. J'ai toujours détesté ce qu'il écri- 
vait. Quand on veut peindre un milieu, il faut 
commencer, ce me semble, par se mettre dans la 
peau de ses personnages. Zola, lui, se contente 
d'ouvrir une petite fenêtre, de jeter un coup d'œil 
dehors, et il s'imagine avoir peint le peuple en 
disant qu'il sent mauvais. Et le bourgeois, donc ? 
Mais quel beau livre il aurait pu faire, non seule- 
ment comme reconstitution historique d'un mou- 
vement d'art très original, mais aussi comme 
« document humain » — puisque c'est sous ce nom 
qu'il vendait sa marchandise — si, dans son Œuvre, 
il s'était seulement donné la peine de raconter tout 
bonnement ce qu'il avait vu et entendu dans nos 
réunions et à l'atelier : car, avec nous, il se trouvait 
avoir vécu vraiment de la vie de ses modèles ! Mais, 
au fond, Zola s'en fichait bien, de représenter ses amis 
tels qu'ils étaient, c'est-à-dire à leur avantage... 

— Moi. Je voyais un jour Demont -Breton chez 
Guillemet. « Ton » Zola, disait l'autre à Guillemet, 
« me f#it « rigoler », avec son semeur qui lance 
« son grain d'un «geste large... ». Toi qui connais les 
« champs, tu as pu remarquer de quel geste 
« mesuré et court... Zola aura vu un paysan qui 
« fumait son champ ; ce qu'il a pris pour du grain, 
« c'était de la poudrette ! » 

— 101 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Monsieur Renoir, un écrivain célèbre que 
vous deviez voir chez les Charpentier : Flau- 
bert ? 

— Renoir. Je m'en souviens très bien, il avait 
l'air d'un capitaine en retraite qui serait devenu 
placier en vins. 

— Moi. Et ses ouvrages ? 

— - Renoir. J'ai parcouru Madame Bovary. C'est 
l'histoire d'un crétin dont la femme veut devenir 
quelque chose, et, quand on a lu ces trois cents 
pages, on ne peut s'empêcher de se dire à soi- 
même : Mais je me fous de tous ces gens-là ! 

— Moi. Le personnage d'Homais ? 

— Renoir 

— Moi. Guillemet me parlait de l'étonnement 
joyeux de certains des amis de Flaubert quand, 
dans les dernières années de sa vie, on entendait 
le célèbre auteur de Salammbô flétrir le cléricalisme, 
s'indigner de l'influence des Jésuites, prenant à 
son compte tout le bagage philosophique et poli- 
tique de son pharmacien... 

— Renoir. Un livre que je trouvais très beau, 
Salammbô, pas si beau pourtant que Le Roman de 
la Momie, — à mon avis la chose la plus parfaite 
qui ait été écrite dans ce genre. — Je sais bien 
que les « connaisseurs » reprochent à Gautier de 
ne pas nous laisser sentir l'effort, d'écrire librement 
et joyeusement, comme s'il racontait une histoire 

— 102 — 



LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

pour le plaisir. Ah ! ce même reproche, que de 
fois ne me l'a-t-on pas fait à moi-même ! C'est 
à croire que pour plaire, il faut nécessairement 
être ennuyeux. Quand je vous disais que la 
France est devenue protestante ! Je crois aussi 
que le public craint toujours de ne pas en avoir 
pour son argent. Il veut être assuré que nous 
avons peiné sur une chose avant qu'il daigne la 
regarder... Et ces toiles sur lesquelles Cézanne est 
revenu des deux cents fois, et qui ont l'air d'avoir 
été faites du coup ! 

— Moi. Vous ne m'avez pas encore parlé de 
Huysmans. N'allait-il pas chez Madame Charpen- 
tier ? 

— Renoir. C'est à peine si j'ai aperçu Huys- 
mans quelquefois à la Nouvelle Athènes. L'homme 
était très digne, mais il avait le tort, à mon 
avis, de célébrer l'œuvre d'un peintre non pour 
l'œuvre elle-même, mais pour le sujet. C'est ainsi 
qu'il a pu confondre dans une même admiration 
Degas, Rops et Gustave Moreâu. Ah ! ce Gustave 
Moreau, dire qu'on a pris ça au sérieux, un peintre 
qui n'a jamais su seulement dessiner un pied ! 
Le mépris du monde qu'il avait, et qu'on a tant 
vanté, moi, j'appelle cela de la paresse. Mais 
c'était un homme rudement malin, allez, d'avoir 
imaginé, pour prendre les Juifs, de peindre avec 
des couleurs d'or... Jusqu'à Ephrussi, que je 

— 103 — 



AUGUSTE RENOIR 



croyais, tout de même, un peu sensé ! J'arrive, un 
jour, chez lui : je tombe sur un Gustave Moreau ! 

— Moi. N'avez-vous pas fait une décoration 
pour le salon de Madame Charpentier ? 

— Renoir. Faire des décorations a toujours 
été pour moi un plaisir sans pareil, à commencer 
par celles qu'au temps de ma jeunesse je peignais 
dans les cafés, à même le mur. Malheureusement, 
chez Madame Charpentier, la place était mesurée ; 
les salles de réception étaient entièrement décorées 
avec des japonaiseries, selon la mode d'alors. Et 
c'est peut-être d'avoir vu tant de japonaiseries 
que m'est venue cette horreur pour l'art japo- 
nais. 

a Pendant l'Exposition de 1889, mon ami Burty 
m'avait mené devant des estampes japonaises. 
Il y avait là des choses très belles, je n'en discon- 
viens pas; mais, en sortant de la salle, j'ai vu un 
fauteuil Louis XIV recouvert d'une petite tapisse- 
rie tout ce qu'il y a de plus simple; j'aurais 
embrassé ce fauteuil ! 

« A défaut de murs à décorer, Madame Char- 
pentier m'avait abandonné la surface de deux 
étroits panneaux en hauteur dans la cage de l'es- 
calier. Je m'en tirai avec deux personnages, un 
homme et une femme, faisant pendant. Lorsque 
mon œuvre fut terminée, on voulut avoir l'appré- 
ciation d'un vieil ami de la maison, le peintre 

«* 104 — 



LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

Henner, et celui-ci, me prenant les mains avec cet 
attendrissement facile aux Alsaciens : 

— « C'est drès pien, cest drès pien, mais il y a 
une vaute ! L'homme toit doujours aidre Mus prun 
gue la vamme ! » 

« Un petit détail : Madame Charpentier avait 
une certaine ressemblance avec Marie-Antoinette. 
Aussi n'y avait-il pas de soirée costumée où elle ne 
parût en Marie- Antoinette. Ses meilleures amies en 
crevaient de jalousie, et, comme elle était plutôt 
petite, l'une d'elles eut ce mot : 

— « C'est une Marie- Antoinette raccourcie par 
en bas ! » 

— Moi. Vous avez connu Gambetta chez 
Madame Charpentier ? On ne parle de lui que pour 
le porter aux nues ou pour le débiner ; quel sou- 
venir en avez-vous gardé ? 

— Renoir. Le meilleur des souvenirs. Quelle 
simplicité, et quelle courtoisie ! Je m'en- 
hardis, un jour qu'il m'avait particulièrement 
témoigné sa bienveillance, à lui demander sa pro- 
tection pour être nommé conservateur d'un musée 
quelconque de province, à deux cents francs par 
mois. Spuller était présent. Je lui parus d'une 
ambition démesurée. Quant à Gambetta, ce qui le 
frappa, ce ne fut point de me voir si gourmand, 
ce fut l'étrangeté de ma demande. 

— ce* Mais d'où sortez-vous donc ? finit-il par 

— 105 — 



AUGUSTE RENOIR 

dire. Mon cher Renoir, faites une demande de 
professeur de chinois ou d'inspecteur de monu- 
ments, enfin quelque chose qui ne concerne pas 
votre métier, je vous appuierai : quant à nommer 
un peintre conservateur d'un musée, on rirait trop 
de nous ! » 

« Mais lorsque Gambetta pouvait rendre un ser- 
vice, avec quelle bonne grâce il le faisait ! Pendant 
une de nos expositions, j'étais allé à La République 
Française pour tâcher d'avoir un petit bout d'ar- 
ticle. Je tombe sur Challemel-Lacour, qui me dit 
aussitôt : 

— « Nous ne pouvons rien faire pour vous, vous 
êtes des révolutionnaires ! » 

« Dans l'escalier, je croise Gambetta, qui me 
demande ce que j'étais venu faire au journal. Je 
lui raconte mon affaire. Il se met à rire : 

— « Ah ! elle est bien bonne î Challemel-Lacour 
qui ne veut pas qu'on soit des révolutionnaires ! » 

« Et Gambetta nous fit faire l'article. C'était le 
plus simple de toute la bande. 

— Moi. Et pourtant, comme la tête aurait pu 
lui tourner ? 

— Renoir. Quand il arrivait dans un salon, il 
fallait voir ce remue-ménage ! Mais le ministre, 
que les prévenances mettaient mal à l'aise, coupait 
dès le seuil la foule des empressés, et se réfugiait 
au . fumoir aussitôt envahi par les femmes les 

— 106 — 



LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

plus délicates, qui, ces soirs-là, affirmaient n'aimer 
rien tant que l'odeur des cigares et des pipes. 
Quelle ne fut pas ma surprise, un soir, chez 
Charpentier, de trouver Gambetta tout seul au 
fumoir! Plus un téton!... J'appris alors que, ce 
même jour, le Président du Conseil, pour avoir 
« engueulé » la Chambre, avait subi un de ces 
échecs dont on ne se relève pas. 

« C'est aussi chez les Charpentier que j'ai retrouvé, 
après plusieurs années de séparation, mon ami le 
musicien Chabrier. C'est lui qui avait la Sortie du 
Conservatoire, que j'ai peinte dans le jardin de la 
rue Cortot. Nous avons été longtemps intimes. 
Et quel musicien ! Je me rappelle un soir, chez 
moi, à Montmartre. Chabrier revenait d'Espagne 
et en rapportait les thèmes caractéristiques de 
son Espana. Après le dîner, il se mit au piano, 
et, toute la soirée, il a cherché Espana. Quel pianiste 
incomparable ! Il jouait avec tout son corps ; les 
pieds, les mains marchaient en même temps, et 
les ollé, ollé ! 

— Moi. Le portrait de Madame Charpentier, de 
quelle époque est-il ? 

— Renoir. Il est de 1878, et ce fut même à 
cause de la personnalité du modèle qu'on consentit 
à admettre, au Salon de 1879, cette œuvre « révo- 
lutionnaire ». 

« Erï même temps que Madame Charpentier et 

— 107 — 



AUGUSTE RENOIR 



ses enfants, j'avais envoyé le portrait en pied de 
Mademoiselle Samary. C'est un vrai miracle que 
cette toile ait été conservée. La veille du vernissage, 
un ami vient me dire : 

— « Je sors du Salon ; c'est très drôle, votre 
Samary a l'air de couler ! » 

« Je me précipite. Mon tableau n'était plus 
reconnaissable. Voici ce qui était arrivé : le gar- 
çon chargé de transporter ma toile avait reçu, 
de l'encadreur, l'ordre de vernir un autre tableau 
qu'il avait apporté en même temps que le mien. 
J'avais pris la précaution de ne pas vernir ma 
toile, qui était toute fraîche. Le porteur crut que 
c'était par économie, et comme il lui restait un 
fond de vernis, il voulut m'en faire profiter. En 
une après-midi, je dus repeindre tout mon tableau. 
Vous pensez si j'ai eu chaud ! 

— Moi. Que vous a été payé le portrait de 
Madame Charpentier ? 

— Renoir. Je crois bien que ce fut dans les 
mille francs. 

— Moi. Mille francs ! Une grande toile avec 
trois figures ? 

— Renoir. Ce qui était un prix exceptionnel 
pour l'époque. Avez-vous connu le nommé Poupin, 
un ancien employé de Durand-Ruel, qui avait 
acheté un fonds d'objets de Jérusalem, tout en 
continuant à « bricoler » les tableaux ? Eh bien, 

— 108 — 



LE SALON DE MADAME CHARPENTIER 

je me rappelle avoir vu, contre son magasin, à 
même le trottoir, une de mes toiles, Le Page, une 
figure de femme, grandeur nature, avec le prix, 
marqué à la craie : Quatre-vingts francs 1 

— Moi. N'avez-vous jamais peint Mademoiselle 
Samary dans un de ses rôles ? 

— Renoir. Non, je l'ai à peine vue sur la scène. 
Je n'aime pas comme on joue au Théâtre-Fran- 
çais. Un jour, aux Folies-Bergère, je voyais Ellen 
André dans une pantomime, un petit bout de 
rôle, mais comme c'était joué ! J'ai bien étonné 
Bérard le lendemain en lui disant que c'était les 
Folies-Bergère que l'État devrait subventionner. 

— Moi. Je ne vous demanderai pas, alors, ce 
que vous pensez des pièces d'Hervieu ? » 

Renoir fit un geste vague. 

— Moi. Je dois aller voir une comédie d'Hervieu 
dont on dit grand bien : La Course du Flambeau. 

— Vous parlez de ce « cher » Hervieu, dit Franc- 
Lamy qui entrait dans l'atelier sur ces derniers mots. 

— Moi. Vous le connaissez ? 

— Franc-Lamy. Je l'ai rencontré à un thé 
tango, au château de la duchesse de X... 

« Ces dames entouraient le maître, s'extasiant 
sur le vécu de ses personnages, la sincérité d'art, 
etc.. 

— « Comment faites-vous, Maître, pour con- 
naître si à fond le cœur humain ? » 

— 109 — 



AUGUSTE RENOIR 

« Et l'autre : « Comment je fais ? Je vais vous 
« dire mon secret. Je m'appuie sur la nature... » 
On était dans la roseraie du château: si tu avais 
vu ça, Renoir, ces milliers de rosiers en fleurs. 
« C'est ma passion, les roses, disait la duchesse à 
« Hervieu, et vous qui aimez tant la nature... » 

« Quelques jours après, la duchesse aux cent 
mille roses recevait, par chemin de fer, un envoi de 
l'amant de la nature. Enveloppé de papier doré, un 
bouquet de ces roses grossies à force, dans les labora- 
toires des fleuristes et montées sur des tiges de fer... 

— Moi (à Renoir). Je ne vous ai jamais entendu 
parler de Sarah Bernhardt ? 

— Renoir. Moi, ce que j'aime dans la femme, 
c'est le charme féminin*, et si rare!... Une qui 
l'avait par-dessus tout, Jeanne Granier. Celui qui 
ne l'a pas vue dans Barbe- Bleue... 

« En voilà une que j'aurais aimé peindre ! » 

* Renoir avait vu Sarah Bernhardt dans la Dame aux 
Camélias, et comme il détestait la pièce, l'artiste lui avait 
déplu pour toujours. 



110 



XI 

LES PREMIERS VOYAGES 



Renoir. — Après le Salon de 1879, je fis, avec 
mon ami Lestringuès, un voyage en Algérie, où 
je restai six semaines, et d'où je rapportai les 
Bananiers, une Vue du Jardin d? Essai, un tableau 
de Broussailles, un Arabe à dos de Chameau, les 
Arabes à Anes... C'est V Arabe à dos de Chameau 
qui m'a donné le plus de mal, tant j'avais de gens 
autour de moi. Mais l'Arabe ce n'est rien encore à 
côté du bourgeois français, en général, et du Pari- 
sien en particulier. 

« Cette fois, tenez, où, peignant dans un champ 
voisin de Beaulieu, je fus envahi par une famille, 
tout juste descendue du train de Paris. L'igno- 
rance des gens des villes pour les choses de la 
campagne !... Pendant que j'avais la femme et 
les enfants dans le dos, me donnant des conseils, 
le père, qui était allé un peu plus loin satisfaire un 
besoin, se mit à crier devant un carré d'artichauts, 
cette plante potagère par excellence : 

— 111 — 



AUGUSTE RENOIR 

— « Hé ! vous autres, arrivez par ici; je viens 
de découvrir un champ d'artichauts sauvages ! » 

« Et quant à la curiosité des passants pour le 
travail du peintre... jusqu'aux animaux... 

« Un jour que je travaillais dans la forêt de Fon- 
tainebleau, j'entends souffler derrière moi : c'étaient 
des chevreuils qui, le cou tendu, me regardaient 
peindre. 



« A mon retour d'Algérie je pris un atelier 
rue de Norvins (1880) ; de là, je passai rue Houdon. 
L'été suivant, j'allai à Guernesey, où je fis quelques 
tableaux de Plages. Quel agréable pays, quelles 
mœurs patriarcales ! Du moins, à l'époque où j'y 
étais. Tous ces protestants anglais ne se croyaient 
pas obligés, en villégiature, d'étaler la pudibonderie 
de rigueur dans leur pays. Ainsi, pour les bains, 
le caleçon était inconnu. Aucune de ces petites 
« miss » si gentilles ne s'offusquait de se baigner à 
côté d'un garçon tout nu. C'est ainsi que je pus 
faire mon étude de Jeunes Gens nus au bain. 

« J'occupais, avec ma femme, le rez-de-chaussée, 
et mon ami Lauth, le deuxième étage d'une maison 
dont le premier et le troisième avaient été loués à 
un pasteur protestant de Londres. Il m' arri- 
vait, en passant devant le premier, dont les 

— 112 — 



LES PREMIERS VOYAGES 



portes étaient toujours grandes ouvertes, de voir, 
rangée à la file indienne, toute la famille du pas- 
teur, à poil, y compris la bonne, une nommée 
Mary, et tout ce monde, qui sortait du bain, se 
tapait sur les fesses pour se réchauffer en chantant : 
II court, il court, le furet... Et ça ne les gênait pas 
non plus de circuler tout nus dans l'escalier, pour 
passer du premier au troisième. 

« Un jour, Lauth, qui était myope comme une 
taupe, voit devant lui, au tournant de l'escalier, une 
paire de fesses. Il donne une claque en criant : 

— « Eh ! Mary ! » 

« C'était le pasteur lui-même. Ce que nous avons 



ri 



« Quelque temps après être rentré à Paris, j'en- 
trepris un voyage en Italie. Je me rendis d'abord 
à Venise, où je peignis quelques Figures nues, une 
esquisse du Grand Canal, une Gondole, le Palais 
des Doges, la Place Saint-Marc. 

« Ma grosse surprise, à Venise, fut la découverte 
de Carpaccio, un peintre aux couleurs fraîches et 
gaies. C'est un des premiers qui ait osé faire des 
gens se promenant dans la rue. Je me souviens 
notamment d'un de ses tableaux où il y a un dragon 
qui semble être au bout d'une ficelle, comme 
une tarasque de carnaval, un de ces dragons qu'on 
s'attend à voir donner la patte... Et ce Saint 
Georges qui baptise les Gentils, au milieu de gens qui 

-- 113 — 8 



AUGUSTE RENOIR 



jouent de la grosse caisse et du trombone!... Car- 
paccio a dû prendre ses modèles à la foire ! J'allais 
oublier, de ce peintre, un paysage qui m'a énor- 
mément intéressé, car c'était tout à fait une vue 
de Provence. 

« Mais si son tableau des Deux Courtisanes, 
une fort belle chose, est la reproduction fidèle des 
mœurs de son époque, elles ne devaient pas rigoler 
tous les jours, les courtisanes de ce temps-là ! 

« Je me suis vraiment plu à Venise. Quelle mer- 
veille que ce Palais des Doges î Ce marbre blanc 
et rose devait être un peu froid, à l'origine : mais 
quel enchantement pour moi, qui l'ai vu doré par 
plusieurs siècles de soleil ! 

« Et la basilique de Saint-Marc ! Voilà qui m'a 
changé des froides églises italiennes de la Renais- 
sance, et surtout de cette cathédrale de Milan dont 
les Italiens sont si iiers, avec son toit en dentelle 
de marbre, des bêtises, quoi!... A Saint-Marc, et 
dès l'entrée, on sent qu'on est dans un vrai temple ; 
cet air doux et tamisé et ces magnifiques mo- 
saïques, ce grand Christ byzantin avec un cerné 
gris ! Impossible de soupçonner, lorsqu'on n'est 
pas entré dans Saint-Marc, combien c'est beau, les 
piliers lourds, les colonnes sans moulures!... 

« Enfin, le froid me chassant de Venise, je me 
dirigeai vers Florence. Je connais peu d J endi*oits 
où je me sois autant embêté. Je trouvais cette ville 

— 114 — 



LES PREMIERS VOYAGES 



d'un triste... Avec tous ces édifices blanc et noir, 
j'avais l'impression d'être devant un damier * ! 
Je ne fis donc, à Florence, que voir les musées, 
et de même à Rome. J'ai beaucoup aimé, au Vati- 
can, YHéliodore chassé du Temple, de Raphaël. Il y 
a là des petites flammes innocentes, qui ne brûlent 
rien du tout, et comme ça suffit bien ! Vous 
avouer ai- je qu'à Florence et à Rome, au milieu 
de la prodigieuse variété des chefs-d'œuvre que 
j'ai pu voir, c'est encore la peiuture de Raphaël... 
A Florence, notamment, vous dire l'émotion que 
j'éprouvai en présence de la Vierge à la Chaise ! 
J'étais allé à ce tableau pour « rigoler » : et voilà que 
je me trouve devant la peinture la plus libre, la plus 
solide, la plus merveilleusement simple et vivante 
qu'il soit possible d'imaginer, des bras, des jambes 
avec de la chair vraie et quelle touchante expres- 
sion de tendresse maternelle ! Et lorsque, revenu 
à Paris, je parle à Huysmans de la Vierge à la 
Chaise, celui-ci de s'écrier : 

— « Allons, bon I encore un qui est pris par le 
bromure de Raphaël ! » 

« Et cet autre, n'est-ce pas Gervex ? qui, tou- 
jours à propos de mon admiration pour Raphaël : 



* Il y a à Florence une cathédrale en marbre blanc et 
noir. D'être passé devant, Renoir devait conserver de Flo- 
rence le* souvenir d'une ville comme un damier. 



115 — 



AUGUSTE RENOIR 

« Quoi ! vous allez maintenant donner dans l'art 
pompier ? » 

« Les fresques de la Farnésine, aussi, me passion- 
naient. Vous savez comme la peinture à fresque m'a 
toujours préoccupé ; et j'avais lu, quelque part, 
que c'était là un premier essai de fresque à l'huile. 
En réalité, je n'ai pas besoin de vous dire que, 
peintes n'importe comment, rien n'est plus déli- 
cieux que ces fresques-là. 

— Moi. Avez-vous reçu le coup de foudre devant 
Michel- Ange ? 

— Renoir. J'aime mieux Donatelïo. Ses per- 
sonnages sont plus variés que ceux de Michel- 
Ange, lequel, malgré tout son génie, a des figures 
un peu trop toujours pareilles. Ses muscles aussi 
sont trop toujours les mêmes ; il avait trop 
étudié l'anatomie, et, à force de craindre d'oublier 
le moindre muscle, il en met qui doivent quelquefois 
bien gêner ses personnages. 

« En quittant Rome, je pris le chemin de Naples. 
Vous n'avez pas idée du repos que ce fut pour 
moi, quand j'arrivai dans cette ville toute pleine 
de l'art de Pompéi et des Égyptiens. Je commençais 
à être un peu fatigué de cette peinture italienne, 
toujours les mêmes draperies et les mêmes Vierges. 
Ce que j'aime tant chez Corot, c'est qu'il vous 
donne tout avec un bout d'arbre. Et, justement, 
c'était Corot lui-même que je retrouvais tout entier 

— 116 — 



LES PREMIERS VOYAGES 

au Musée de Naples, avec cette simplicité de travail 
de Pompéi et des Egyptiens. 

« Ces prêtresses dans leur tunique gris argent, 
on croirait tout à fait des nymphes de Corot. 
Une toile, enfin, qui m'a beaucoup frappé à Naples : 
le Portrait du Pape Jules III, du Titien. Il faut 
voir la tête du pape, cette barbe blanche, cette 
bouche terrible !... 

« Pendant mon séjour à Naples, je peignis une 
grande toile représentant une Femme assise avec 
un enfant sur les genoux, quelques Vues du pays, 
dont un Quai de la ville avec le Vésuve au fond, un 
Torse de femme, que je vendis à Vever ; il en existe 
une copie que je fis à Paris pour Gallimard. 

— Moi. Comment avez-vous été amené à faire 
le portrait de Wagner ? 

— Renoir. J'étais à Naples, lorsque je reçus 
des lettres de wagnériens de Paris, dont Lascoux, 
le juge d'instruction, un de mes meilleurs amis. 
Ils me pressaient de faire tous mes efforts pour 
rapporter au moins un croquis d'après Wagner. 
Je me décidai à aller à Palerme, où il se trou- 
vait alors, et, m' étant rendu à son hôtel, j'eus 
la chance d'y rencontrer un jeune peintre des plus 
aimables, un certain Jonkofsky. Celui-ci suivait 
Wagner dans tous ses déplacements, pour tâcher 
de faire son portrait, et, en attendant, lui brossait 
les maquettes pour ses décors. Ce Jonkofsky m'ap- 

;— 117 — 



AUGUSTE RENOIR 

prit que, pour le quart d'heure, Wagner ne voyait 
personne, très occupé à terminer l'orchestration de 
son Parsifal. J'obtins, du moins, de mon confrère, 
qu'il me préviendrait lorsque Wagner aurait terminé 
son travail. Quand je reçus le mot si attendu 
de Jonkofsky me disant qu'il allait me présenter 
à Wagner, je m'aperçus que j'avais égaré les 
lettres de recommandation que mes amis m'avaient 
fait envoyer de Paris... Je me risquai, tout de 
même, à me présenter les mains vides ; sauf que 
j'avais emporté ma boîte à couleurs. Les premières 
paroles de Wagner furent : 

— « Je n'ai qu'une demi-heure à vous donner ! » 
« Il croyait, par là, se débarrasser de moi ; mais 

je le pris au mot. Pendant que je travaillais, je 
faisais tous mes efforts pour l'intéresser, en lui 
parlant de Paris. Il en voulait beaucoup aux Fran- 
çais, et ne cachait pas son sentiment là-dessus. Je 
lui dis qu'il avait avec lui l'aristocratie des esprits. 
Il en fut très flatté : 

— « Je voudrais beaucoup plaire aux Français, 
mais je pensais jusqu'à présent que, pour leur 
plaire, fallait-il faire une musique de juif allemand ! 
(Meyerbeer). » 

« Après vingt-cinq minutes de pose, Wagner se 
levant brusquement : 

— « C'est assez ! Je suis fatigué. » 

« J'avais eu le temps de terminer mon étude, 

— 118 — 



LES PREMIERS VOYAGES 

que je vendis par la suite à Robert de Bonnières. 
J'en ai fait une copie qui a figuré à la vente Ché- 
ramy. Le portrait de Palerme date de 1881, 
Tannée qui a précédé la mort du musicien. 

— Moi. Et vous n'avez rencontré Wagner que 
cette fois ? 

— Renoir. Oui, mais si je n'ai guère connu 
personnellement Wagner, j'ai, du moins, été très 
lié avec quelques-uns des premiers « pèlerins » de 
Bayreuth, comme Lascoux, Chabrier, et Maître, 
dont je vous ai parlé. 

— Moi. Et Saint-Saëns ? 

— Renoir. Je ne l'ai pas connu. Il paraît qu'à 
un moment donné il n'y avait pas wagnérien plus 
fervent. 

— Moi. M. Maître, précisément, racontait à 
Wyzewa qu'en 1876, se trouvant à Bayreuth, 
dans une brasserie, avec Saint-Saëns, il s'était 
permis d'insinuer que la Tétralogie avait peut-être 
quelques longueurs... Saint-Saëns, en entendant 
cette critique si anodine, brisa son verre sur la 
table et quitta la salle... 

— Renoir. En tout cas, pour le quart d'heure, 
Saint-Saëns a l'air de « débiner » fortement son 
ancien patron. On m'a lu un article de lui dans un 
journal de Nice... 

— Moi. J'ai rencontré chez Wyzewa le directeur 
d'une revue musicale, un M. Ecorcheville, si je ne 

— 119 — 



AUGUSTE RENOIR 



me trompe, lequel tenait d'un ami de Saint-Saëns 
le récit de la brouille survenue entre celui-ci et 
Wagner. 

« La scène se passait également à Bayreuth, 
mais, cette fois, dans la maison de Wagner, où la 
frénésie du culte de Saint-Saëns pour le musicien 
allemand lui avait valu d'avoir ses entrées. Un 
soir, Madame Wagner ayant demandé à l'élève 
français de jouer quelque chose, sur le piano du 
grand salon, de Wahnfried, Saint-Saëns attaqua 
sa Marche funèbre écrite en Vhonneur d'Henri 
Regnault. Sur quoi Wagner, par malice amicale, — 
ou peut-être innocemment, — de s'écrier : 

— « Ah ! une valse parisienne ! » 

« Et prenant par la taille une des dames de l'assis- 
tance, il s'était mis à tourner autour du piano !... 

« Mais, vous-même, monsieur Renoir, je ne vous 
ai pas demandé si vous étiez très emballé sur 
Wagner ? 

— Renoir. J'ai beaucoup aimé Wagner. Je 
m'étais laissé prendre à cette espèce de fluide pas- 
sionné que je trouvais dans sa musique ; mais, 
un jour, un ami m'a conduit à Bayreuth, et dois- je 
dire que je me suis royalement rasé? Les cris des 
walkyries, c'est très bien pour commencer, mais, 
si cela doit durer six heures de suite, c'est à devenir 
fou, et je me souviendrai toujours du scandale 
que je causai quand, dans l'excès de mon énerve- 

— 120 — 



LES PREMIERS VOYAGES 

ment, je fis craquer une allumette avant d'être 
sorti de la salle. 

« Je préfère décidément la musique italienne ; 
c'est moins « pion » que la musique allemande. 
Beethoven lui-même a parfois un côté « profes- 
seur » qui m'horripile. Et, encore, rien ne vaut 
un petit air de Couperin ou de Grétry, n'importe 
quoi, de la vieille musique française. Voilà qui 
est bien « dessiné » ! 

« Je ne fis donc pas long feu à Bayreuth. Au 
bout de trois jours, j'en avais par-dessus la tête, 
et j'éprouvais le besoin de m' offrir en dédomma- 
gement quelque chose d'un peu « chouette ». Si 
bien qu'un beau matin, je pris le train pour 
Dresde où, depuis longtemps, je désirais voir le 
grand tableau de Vermeer de Delft, La Courti- 
sane. Malgré son titre, c'est une femme qui a 
l'air de la plus honnête des créatures. Elle est 
entourée de jeunes gens dont l'un lui met la 
main sur la poitrine, pour qu'on voie bien que 
c'est une courtisane, une main pleine de jeunesse 
et de couleur, qui se détache sur un corsage 
jaune citron, d'une puissance... 

« Il existe un autre Vermeer qui a une renommée 
énorme : Le Peintre dans son Atelier, à Vienne. 
J'aurais tant aimé voir ça !... C'est comme 
Athènes : toute ma vie, j'ai rêvé d'y aller... Mais, 
pour eïi revenir à Dresde, ils ont aussi au Musée 

— 121 — 



AUGUSTE RENOIR 



un Watteau avec un paysage épatant... Quant aux 
monuments, Dresde est plutôt pauvre, à part 
l'église catholique et le Musée, deux édifices d'un 
rococo tout à fait charmant. 

— Moi. Avec votre peu de patience pour les 
longs morceaux de musique, vous ne devez pas 
être un fervent de l'Opéra ? 

— Renoir. Le fait est que l'on aurait de la 
peine à me regarder comme un habitué de cette 
maison. Je n'y ai mis les pieds que deux ou trois 
fois dans ma vie, et toujours entraîné par des 
amis. C'est ainsi que, tout récemment, on m'a 
emmené voir les ballets russes. C'est pas mal, 
mais l'Opéra devrait bien renouveler son personnel 
de femmes : on retrouve dans la salle toutes 
celles d'il y a trente ans. 

— Moi. Monsieur Renoir, vous en étiez resté, 
de vos voyages, à ce séjour en Italie où vous 
avez fait le portrait de Wagner... 

— Renoir. En revenant d'Italie, j'allai en 
Provence. Je proposai à Cézanne, que j'y trouvai, 
de venir peindre avec moi à l'Estaque. 

— « Oh ! n'y allez pas ! se récria Cézanne, qui 
en revenait. L'Estaque n'existe plus! On a mis 
des parapets I Je ne peux pas voir ça. » 

« J'y allai cependant, un peu attristé à la pensée 
de tout ce dégât ; mais j'eus la joie de retrouver 
mon ancien Estaque, et même si je n'avais pas 

— 122 — 



LES PREMIERS VOYAGES 



été prévenu par Cézanne, je ne me serais aperçu 
de rien, car les fameux « parapets », c'étaient quel- 
ques pierres posées les unes sur les autres. 

« C'est de ce voyage à l'Estaque que j'ai rap- 
porté une magnifique aquarelle de Cézanne, les 
Baigneurs que vous voyez là, au mur!... J'étais, 
ee jour-là, avec mon ami Lauth, quand il lui prend 
une terrible colique. Il me dit : 

— « Tu ne vois pas des branches d'arbres, 
autres que des pins ? 

— « Chouette ! du papier ! » que je m'écrie. 
C'était la plus belle des aquarelles que Cézanne 
avait abandonnée dans les rochers après avoir 
bûché dessus vingt séances ! 

« Cependant, comme rien n'est plus traître que 
le climat du Midi, je pinçai à l'Estaque une fluxion 
de poitrine, ce qui me décida à faire un second 
voyage en Algérie. Je fis là un portrait, gran- 
deur nature, d'une jeune fille, Mademoiselle Fleury, 
habillée en Algérienne, dans un décor de maison 
arabe, et tenant un oiseau, des Femmes d'Alger, 
un petit Porteur arabe de Biskra, des Mosquées, et 
une Fantasia. Lorsque je livrai cette dernière toile 
à Durand-Ruel, elle avait l'air d'un tas de plâtras. 
Durand-Ruel me fit confiance et, quelques années 
après, le travail de la couleur s'étant fait, le 
sujet sortit de la toile tel que je l'avais conçu. 

« Voilà les principaux voyages que j'ai faits à 

— 123 — 



AUGUSTE RENOIR 



un moment où j'avaîs encore mes jambes bien au 
complet, et où le voyage signifiait pour moi la 
possibilité de loger dans des auberges vraiment 
« indigènes », de passer des journées à me bala- 
der dans la campagne... 

« Plus tard, j'ai visité d'autres pays, entre autres 
l'Espagne, la Hollande et l'Allemagne. Tout der- 
nièrement encore, je suis allé à Munich : mais, 
cette fois, je ne pouvais plus que me faire porter 
dans les musées... » 

Ah ! si j'avais rencontré le docteur Gautiez * 
avant d'être complètement pris. Vous avez vu cette 
dame qui ne pouvait pas faire un pas sans se 
tordre la cheville et qu'il a guérie simplement en 
lui montrant comment il faut poser son pied par 
terre. Et quand je disais à un très grand méde- 
cin : « Ce docteur Gautiez... » 

— « Oui... mais il guérit sans opérer. Ce n'est 
que de l'empirisme ! » 



* Le docteur Henri Gautiez. Les Bernheim Jeune l'avaient 
amené un jour à l'atelier. Il y avait déjà plusieurs années 
que Renoir n'avait pas quitté son fauteuil. Le D r Gautiez 
arriva à lui faire faire quelques pas sans aide. Et comme 
le médecin disait qu'avec des exercices chaque jour, et en 
concentrant toute sa volonté... 

« Mais, interrompit le peintre, et ma peinture ?... 

Et Renoir se rassit dans son fauteuil qu'il ne devait plus 
quitter. » 

— 124 — 



XII 
LES THÉORIES « IMPRESSIONNISTES » 



Je désirais savoir ce que Renoir pensait des 
théories « impressionnistes » ; mais comme j'étais 
certain que si je lui avais posé la question sous 
cette forme, il m'aurait répondu sans plus : « Vous 
m'embêtez !» je m'avisai de lire ce que les critiques 
d'art moderne avaient écrit sur ce sujet, et, pre- 
nant à mon compte celles de leurs affirmations qui 
m'avaient le plus vivement frappé, un jour que 
j'étais chez Renoir : 

« Quelle chance, lui disais-je, ont les peintres 
modernes, toutes ces couleurs que les anciens ne 
soupçonnaient pas ! 

— Renoir. Heureux anciens, qui ne savaient 
se servir que des ocres et des bruns 1 Ah ! il est 
joli le progrès ! 

— Moi. Du moins, ne pourrez-vous pas nier qu'il 
y a eu progrès véritable dans la manière dont 
l'impressionnisme a abandonné l'usage des « tons 
à plat? qui alourdissent la transparence »!... 

— 125 — 



AUGUSTE RENOIR 

— Renoir. Où avez-vous vu que les tons à plat 
alourdissent la transparence ? Ce sont là encore 
des idées du père Tanguy, qui croyait que, pour 
être moderne, il fallait peindre « épais » ! 

Je fus d'abord tenté de répondre que j'avais lu 
cela dans un ouvrage de critique d'avant-garde * ; 
mais je jugeai plus prudent de laisser tomber le 
sujet, et continuant ma ruse innocente : 

« Ainsi donc, la seule nouveauté de l'impres- 
sionnisme en fait de technique serait la suppression 
du noir, cette non-couleur ** ? » 

Renoir eut un sursaut : 

« Le noir, une non-couleur ? Où avez-vous encore 
pris cela ? Le noir, mais c'est la reine des couleurs ! 
Tenez, voyez donc là cette Vie des Peintres. Cher- 
chez Tintoret... Passez-moi le livre ! » 

Et Renoir lut : « Un jour qu'on demandait à 
« Tintoret quelle était la plus belle des couleurs, 
il « répondit : La plus belle des couleurs c'est le 
noir /... » 

— Moi. Comment, vous prônez le noir, vous qui 
avez « remplacé le noir d'ivoire par le bleu de 
Prusse *** » ?... 



* Georges Lecomte, L'Art Impressionniste , Chamerot et 
Renouard, Paris, 1892, page 22. 

** Georges Lecomte, L'Art Impressionniste, page 16. 

*** Camille Mauclair, L'Impressionnisme, Librairie de 
l'Art Ancien et Moderne, Paris, 1904, page 117. 

— 126 -. 



LES THEORIES « IMPRESSIONNISTES » 

— Renoir. Qui vous a dit cela ? J'ai toujours 
eu en horreur le bleu de Prusse. J'ai bien essayé 
de remplacer le noir par un mélange de rouge et de 
bleu, mais j'employais alors lb bleu de cobalt, ou 
le bleu d'outremer, pour revenir, en fin de compte, 
au noir d'ivoire. » 

Je n'avais décidément pas de chance avec mes 
citations. Je songeai que mes informateurs, n'étant 
pas peintres, pouvaient être ignorants des ques- 
tions de technique, mais que leurs qualités pro- 
fessionnelles de critiques, du moins, leur garan- 
tissaient une haute compétence sur d'autres points, 
comme, par exemple, les influences des artistes 
les uns sur les autres. Ce fut sur ce terrain que 
je transportai la naïve embûche de mes cita- 
tions. J'amenai insensiblement l'entretien sur 
Monet, et, de mon accent le plus convaincu, je 
demandai à Renoir si Watteau, dans son Embar- 
quement pour Cythère, n'avait pas déjà pressenti 
la manière de Monet « avec sa division des tona- 
lités par des couches de couleurs juxtaposées, 
reconstituant à distance sur l'œil du spectateur 
la coloration véritable des choses peintes*»... 

— Renoir. Je vous en prie, assez ! Je me sou- 
viens d'avoir déjà entendu quelque chose d'appro- 



* Camille Mauclair, L'Impressionnisme, page 16. Voir 
aussi Geprges Lecomte, L'Art Impressionniste t page 23. 

— 127 — 



AUGUSTE RENOIR 



chant... Vous n'avez donc jamais regardé Y Em- 
barquement pour Cythère ? On peut prendre une 
loupe, il n'y a là que des tons mélangés ! 

— Moi. Ainsi donc, c'est uniquement Turner, 
dans sa période « lumineuse », qui, avant Monet, 
aurait adopté les « couleurs du prisme » ? 

— Renoir. Turner ?... Vous appelez cela « lumi- 
neux », vous ? Ces couleurs toutes pareilles à celles 
dont les confiseurs se servent pour colorer leurs 
nougats et leurs acidulés!... C'est bien la même 
chose, allez ! que lorsqu'il peignait avec son cho- 
colat ! 

— Moi (continuant à déballer mes réminis- 
cences). Mais Claude Monet et Pissarro ne se firent- 
ils pas les « prosélytes » de Turner ? 

— Renoir. Pissarro est un homme qui a essayé 
de tout, même du petit point, qu'il a d'ailleurs 
lâché comme le reste ; et pour ce qui est de Monet... 
Qui donc m'a rapporté l'avoir entendu dire au 
retour d'un de ses voyages de Londres : « Ce Turner 
« commence à m'embêter » ? La seule influence, au 
reste, que Monet ait ressentie... Jongkind, voyons ! 
qui lui a servi de point de départ. Aussi bien, pour 
ce qui est des influences en peinture, je vais vous 
citer un trait personnel. Dans les commencements, 
je mettais des épaisseurs de vert et de jaune, 
croyant avoir par là plus de « valeurs ». Un jour, 
au Louvre, je m'aperçois que Rubens, avec un 

— 128 — 



LES THEORIES « IMPRESSIONNISTES » 

simple frottis, avait obtenu davantage que moi avec 
toutes mes épaisseurs. Une autre fois, je découvre 
qu'avec du noir Rubens donnait de l'argent. Il va 
de soi que, les deux fois, j'ai profité de la leçon, 
mais cela veut-il dire que j'aie subi l'influence de 
Rubens ? » 

Je commençais à me demander si toutes ces 
choses qui m'avaient tant émerveillé n'étaient pas 
simplement de la « littérature ». Je tentai une 
dernière épreuve : 

« En tout cas, pour ce qui est de peindre « au • 
hasard de la sensation éprouvée et avec la puissante 
clairvoyance de l'instinct * », qui mieux que les 
impressionnistes. . . 

— Renoir (m'interrompant). Hasard de la sensa- 
tion, puissance de l'instinct, comme les bêtes, quoi ! 
Tenez, ceux-là aussi qui nous félicitaient d'avoir 
su donner à nos modèles des poses expressives **. 
Ils ignoraient, ces braves gens, que Cézanne appe- 
lait ses compositions des « souvenirs de musées » ; 
pour moi, mon souci a été toujours de peindre 

* Georges Lecomte, L'Art Impressionniste, page 22. 

**« Il (Renoir) rendit les souplesses câlines de la femme, 
le charme inquiétant de ses regards obliques, les espiègleries 
de son sourire, ses moues, sa félinité, ses grâces minaudières. 
Oh ! les longs regards de velours si narquois, les petits nez 
spirituels et fripons, ces lèvres que le rire fou distend... 
Avec de telles,, qualités M. Renoir devait peindre des por- 
traits d'une expression éloquente reflétant l'intellectua- 

— 129 — 9 



AUGUSTE RENOIR 

des êtres tels de beaux fruits, et le plus grand 
des peintres modernes, Corot, voyez si ses fem- 
mes sont des « penseuses » ? Mais si vous allez 
dire à tout ce monde-la que la chose la plus 
importante pour le peintre est de savoir quelles 
sont les couleurs qui durent, comme pour le 
maçon* de savoir quel est le meilleur mortier... 
Et ces premiers « ouvriers » de l'impression- 
nisme travaillaient sans jamais songer à la 
vente ! C'est la seule chose que ceux qui nous 
suivent oublient de copier sur nous. » 

lité.*. » (G. Lecomte, L'Art Impressionniste, pages 142, 143). 

M. Camille Mauclair arrive à une constatation diffé- 
rente devant l'œuvre de Renoir : « Son type de femme sans 
aucune cérébralité n'invite pas le regard à chercher une 
pensée dans le visage : l'animal heureux a bien la tête qui 
lui sied, des yeux inconscients, les signes de la brute 
douce... » (L' Impressionnisme, page 124). 

M. Mauclair trouve une excuse à ce manque d' « intellec- 
tualité » : « L'impressionnisme a dépensé la moitié de ses 
forces à prouver à ses adversaires qu'ils erraient et l'autre 
moitié à inventer des procédés techniques. Il n'est pas 
étonnant qu'il ait manqué de profondeur intellectuelle... » 
(L' Impressionnisme, page 203). M. Mauclair ne déplore pas 
moins de voir des « symphonies de couleurs magnifiques 
dépensées pour exprimer des canotiers ou un coin de café... » 

— « Nous en sommes venus à un degré d'intellectualité 
complexe qui ne se satisfait plus de ces thèmes rudimen- 
taires » (L'Impressionnisme, page 207). 

* M. Mauclair n'approuve pas cette tendance de l'impres- 
sionniste « à faire du peintre avant tout un ouvrier » (Défauts 
de l'Impressionniste, page 107). 

— 130 — 



LES THÉORIES « IMPRESSIONNISTES » 

Je voyais sur la table un petit livre qui n'était 
pas encore coupé : Les règles de V impressionnisme, 
d'après les Maîtres de la critique. 

— Renoir. Toujours la rage de vouloir vous 
imposer un ensemble immuable de formules 
et de procédés. Il faudrait, pour leur faire plai- 
sir, que nous eussions tous la même palette, le 
socialisme en art, quoi ! La peinture en vingt- 
cinq leçons !.,. » 

Je m'étais mis à feuilleter Les règles de V impres- 
sionnisme et je lisais à haute voix : « Manet mourut 
« avant d'avoir pu mettre à profit tout le pouvoir 
« lumineux de la division du ton * . . . » 

— Renoir, En voilà un veinard, ce Manet, d'être 
mort à temps ! 

— Moi (continuant). « La plupart d'entre eux 
« (les impressionnistes), artistes exceptionnellement 
« doués, eussent certainement laissé de glorieuses 
« œuvres, même s'ils s'en étaient tenus aux mé- 
« thodes traditionnelles * * . . . » 

— Renoir (me faisant taire delà main). Mais 
c'est précisément lorsque j'ai pu me débarrasser de 
l'impressionnisme et revenir à l'enseignement des 
Musées... 

— Moi. Ainsi, le plus clair des « théories impres- 



Geprges Lecomte» L'Art Impressionniste , page 27. 
* Georges Lecomte, L'Art Impressionniste^ page 24, 

— 131 — 



AUGUSTE RENOIR 



sionnistes », c'est la littérature « mettant le grap- 
pin » sur la peinture ; mais vous ne pourrez pas 
nier le profit que certains peintres ont tiré des tra- 
vaux de Chevreul sur le spectre solaire. Est-ce que 
les néo-impressionnistes qui ont appliqué de telles 
données scientifiques... 

— Renoir. Les quoi?... 

— Moi. Vous savez bien, ces tableaux avec des 
tons purs juxtaposés... 

— Renoir. Ah ! oui, la peinture au petit point. 
Mirbeau m'a emmené un jour à une exposition de 
ça... Mais, le plus fort! on vous prévenait dès 
l'entrée que pour comprendre ce que représentait 
la toile, encore fallait-il se mettre à une distance 
de deux mètres cinquante. Et moi qui aime tourner 
autour d'un tableau, le prendre en main ! Et puis, 
ce qui est bien autrement grave, comme tout ça 
a noirci ! Vous vous rappelez le grand tableau 
de Seurat, des Modèles dans un atelier, que nous 
avons vu ensemble, une toile peinte au petit point, 
le dernier mot de la science, quoi ! Le ton lamen- 
table de ça !... Et celui-là qui disait à côté de moi : 

— « Qu'importe ce que c'est devenu, pourvu 
que nous en ayons joui au moment où la toile a 
été peinte ! » 

« Non, mais voyez-vous la Cène de Véronèse 
exécutée au petit point ? 
« Et quand Seurat se servait de la couleur, comme 

— 132 — 



LES THEORIES « IMPRESSIONNISTES » 

tout le monde! Tous ces bouts de toile peints sans 
prétention, sans « tons purs » et qui se sont si bien 
conservés ! 

« La vérité est que, dans la peinture comme dans 
les autres arts, il n'y a pas un seul procédé, si 
petit soit-il, qui s'accommode d'être mis en for- 
mule. Tenez ! j'ai voulu doser, une fois pour 
toutes, l'huile que je mets dans ma couleur : eh 
bien ! je n'ai pas pu y arriver. Je dois, à chaque 
fois, mettre mon huile au jugé ! On croit en savoir 
long quand on a appris, des « scientifiques », que ce 
sont les oppositions de jaune et de bleu qui pro- 
voquent les ombres violettes, mais, quand vous 
savez cela, vous ignorez tout encore. Il y a, dans 
la peinture, quelque chose de plus, qui ne s'expli- 
que pas, qui est l'essentiel. Vous arrivez devant 
la nature avec des théories, la nature flanque tout 
par terre... » 

On avait sonné à la porte : « Monsieur Renoir 
est-il chez lui ? » 

Je m'étais levé. 

— Renoir. Vous pouvez rester, je reconnais la 
voix de Z... 

« Vous savez que c'est le seul aux Beaux-Arts 
qui aime ce que nous faisons, à part, bien entendu, 
Roger Marx. » 

Je ne manquai pas de féliciter M. Z... du courage 

— 133 — 



AUGUSTE RENOIR 

avec lequel il « bataillait » pour l'art moderne, 
risquant, à chaque coup, sa belle « position » de 
Sous- Inspecteur Principal à la rue de Valois. 

Alors Z... : 

« Vous voyez un homme qui n'a pas perdu sa 
journée. Je viens encore, passant pardessus la tête 
de mon Ministère, d'obtenir du « Commerce » la 
promesse formelle de la « rosette » pour Ernest 
Laurent, un de nos meilleurs vulgarisateurs de 
l'art impressionniste avec son « plein air d'apparte- 
ment ». 

Quand M. Z... eut quitté l'atelier : 

— Moi. Le plein air d'appartement... 

— Renoir. Et la vulgarisation de l'art!... Ce 
serait à vous faire lâcher tout... Heureusement 
qu'aucune sottise au monde ne dégoûtera un peintre 
de peindre. 



134 — 



XIII 

LA MANIÈRE « AIGRE » DE RENOIR 

Renoir. — Je voulais vous dire l'autre fois, 
quand Z... est arrivé, que, vers 1883, il s'était fait 
comme une cassure dans mon œuvre. J'étais allé 
jusqu'au bout de «l'impressionnisme», et j'arrivais 
à cette constatation que je ne savais ni peindre, ni 
dessiner. En un mot, j'étais dans une impasse. 

— Moi. Mais tous ces effets de lumière que vous 
avez si bien rendus ?... 

— Renoir. Oui, jusqu'au moment où je m'aper- 
çus que cela faisait une peinture compliquée avec 
laquelle il fallait tricher tout le temps. 

« Dehors, \>n a une variété de lumière plus 
grande que la lumière de l'atelier, toujours la même, 
mais, précisément, dehors, vous êtes pris par la 
lumière ; vous n'avez pas le temps de vous occuper 
de la composition, et puis, dehors, on ne voit pas 
ce qu'on fait. Je me rappelle, un jour, le reflet 
d'un mur blanc sur ma toile : j'avais beau monter 
de ton, tout ce que je mettais était trop clair; 
mais, rentré dans l'atelier, c'était tout noir. 

— 135 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Cette fois, encore, où je peignais en Bretagne, 
sous un dôme de châtaigniers, à l'automne. Tout 
ce que je posais sur ma toile, noir ou bleu, était 
magnifique. Mais c'était la transparence dorée des 
arbres qui faisait ma toile ; une fois dans mon 
atelier, avec un éclairage normal, cela devenait un 
pur navet ! 

« De plus, comme je viens de vous dire, en pei- 
gnant directement devant la nature, le peintre en 
arrive à ne plus chercher que l'effet, à ne plus com- 
poser, et il tombe vite dans la monotonie. Je disais 
un jour à un de mes amis, qui exposait toute une 
série de Rues de Village : 

— « Mais pourquoi donc avez-vous peint des 
rues désertes ? 

— « C'est que, me répondit-il, il ne passait per- 
sonne aux heures où je travaillais ! » 

— Moi. Corot, toute sa vie, n'a-t-il pas peint 
en plein air ? 

— Renoir. Ses études, oui, mais ses composi- 
tions étaient faites à l'atelier. Et puis Corot pouvait 
faire tout ce qu'il voulait, il était encore de l'ancien 
temps ; il corrigeait la nature... Ils étaient tous là 
à répéter que Corot avait tort de retaper ses études 
à l'atelier. J'eus le bonheur de me trouver, un jour, 
en présence de Corot; je lui parle de la difficulté 
que j'avais à travailler dehors : « C'est que, me 
« répondit-il, dehors, on ne peut jamais être sûr 

— 136 — 



LA MANIERE « AIGRE » DE RENOIR 

« de ce que Ton fait. Il faut toujours repasser par 
« l'atelier. » Et cela n'a pas empêché Corot de rendre 
la nature avec une réalité qu'aucun « impression- 
niste » n'a jamais su atteindre ! Ces tons de pierre 
de la cathédrale de Chai très, ces briques rouges des 
maisons de la Rochelle, ce que j'ai peiné à essayer 
de rendre ça comme il le rendait, lui ! 

— Moi. Ces mêmes effets de la lumière n'avaient- 
ils pas déjà préoccupé les anciens ? J'ai lu, dans 
Duranty, je crois, que les Vénitiens, notamment, 
les avaient entrevus ? 

— Renoir. « Entrevu » est un chef-d'œuvre! Allez 
donc voir les Titien du Musée de Madrid ! Et 
même, sans aller jusqu'au Titien, en prenant l'un 
des peintres réputés les plus « noirs », Ribera, eh 
bienl rappelez-vous son Enfant Jésus, au Louvre, 
cet enfant rose, et le jaune de cette paille : connais- 
sez-vous rien de plus lumineux ? 

— Moi. Si vous voulez me permettre un dernier 
mot : J'ai lu quelque part que, « lorsqu'on observe 
« les tableaux des musées, chez ceux-là même qui 
« ont le plus la science de l'établissement des ter- 
ce rains, des fuites de perspectives, des rencontres 
« de nuages, du dessin des choses, des jeux de la 
« lumière, on observe une convention, ou, plutôt, 
« un non-savoir qui produit un assombrissement de 
« la nature. Chez Ruysdaël, chez Hobbema, notam- 
« ment, le feuillage persillé, métallisé, n'est-il 

— 137 — 



AUGUSTE RENOIR 

« pas couleur d'encre ? le soleil n'est-il pas éteint ? » 

— Renoir. Oui, mais, chez d'autres, le feuillage 
n'est pas couleur d'encre, le soleil n'est pas éteint ; 
et cela, bien avant Ruysdaël. Votre auteur choisit 
mal'ses exemples. En Italie, qui est un pays chaud, 
la nature ne sent pas le renfermé. Dans les Noces 
de Cana, dans les Nus du Titien, il y a une lumière 
autrement chouette que dans aucun tableau mo-. 
derne... 

— Moi. Mais quand il s'agit de paysages en 
plein air ? 

— Renoir. Regardez donc la Villa dUEste de 
Vélasquez, ou le Concert champêtre de Giorgione, 
pour ne parler que de ces deux tableaux... Et 
même, si, quittant les pays du soleil, vous retournez 
dans la triste Hollande, éprouverez-vous le besoin, 
devant un Rembrandt, de vous demander s'il a 
été peint dehors ou dans l'atelier ? 

« Pour en finir a\ec ce qu'on a appelé les « décou- 
vertes » des impressionnistes, les anciens ne pou- 
vaient pas les ignorer, et, s'ils ont laissé ça de côté, 
c'est que tous les grands artistes ont renoncé aux 
effets. Et en faisant la nature plus simple, ils l'ont 
rendue plus grande. Devant la nature, on est 
« épaté » par le spectacle du soleil couchant ; mais, 
si cet effet était éternel, il fatiguerait, tandis que, 
là où il n'y a pas d'effet, cela ne fatigue pas. C'est 
ainsi que les sculpteurs anciens ont mis dans leurs 

— 138 — 



LA MANIERE « AIGRE » DE RENOIR 

œuvres le moins possible de mouvements. Mais si 
leurs statues ne font pas de mouvements, on a la 
sensation qu'elles pourraient en faire. Quand on voit 
le David de Mercié, qui met son sabre au fourreau, 
on a envie de l'aider à le mettre : tandis que, chez 
les anciens, le sabre est au fourreau, mais on sent 
qu'il peut en sortir ! » 



Je regardais un nu commencé, sur le chevalet. 

« A vous entendre, monsieur Renoir, il n'y a que 
le noir d'ivoire qui compte, mais comment faire 
croire que c'est avec de la « boue » que vous avez 
peint de pareilles chairs!... 

— Renoir. Sans me comparer à Delacroix... 
ce mot qu'on rapporte de lui : « Donnez-moi de 
« la boue, j'en ferai de la chair de femme ! » 

— Moi. Mais ne sous-entendait-il pas, comme le 
font observer des critiques : en y ajoutant des com- 
plémentaires ? 

— Renoir. Ne faites pas dire à Delacroix ce à 
quoi il n'a jamais songé ! S'il parle de complémen- 
taires, c'est évidemment quand il fait des recherches 
pour un plafond qui doit forcément être vu de loin. 
Alors, oui, on pourra raisonnablement parler de 
couleurs devant se mélanger sur l'œil du spectateur. 
En tout cas, le seul souvenir que, moi, j'ai gardé 

— 139 — 



AUGUSTE RENOIR 



du journal de Delacroix, c'est qu'il parle tout le 
temps du brun rouge... Delacroix, mais à la seule 
idée de passer pour un novateur!... Tenez, pendant 
qu'il peignait le plafond de la Chambre des Députés, 
un employé de la bibliothèque voulant lui faire un 
compliment : 

— « Maître, vous êtes le Victor Hugo de la 
peinture. » 

« Sur quoi Delacroix, d'un ton sec : 

— « Vous n'entendez rien à la peinture, mon 
ami ! Je suis un pur classique. » 

— Moi. Saviez-vous que cette méfiance de 
Delacroix pour les « nouveautés » en art allait jus- 
qu'à la musique ? Guillemet me racontait qu'un 
jour en causant avec Corot : 

— « Papa Corot, demandait Guillemet, que 
pensez-vous de Delacroix ? » 

« Et Corot : 

— « Delacroix, voilà un énorme artiste ! C'est 
le plus fort ! Mais il y a une chose sur laquelle nous 
n'avons jamais pu nous entendre... la musique. 
Il n'aimait pas la musique de Berlioz, la musique 
des révolutionnaires comme il disait, et ça, je le 
regrette beaucoup pour lui. » 

— Renoir. Je vous ai parlé de ma grande 
découverte, vers 1883, que seul vaut pour un 
peintre l'enseignement des musées. J'avais fait 
cette découverte en lisant un petit livre trouvé 

— 140 — 



LA MANIERE « AIGRE » DE RENOIR 

par Franc-Lamy, dans une boîte, sur les quais, 
le livre de Cennino-Cennini, qui donne de si pré- 
cieuses indications sur la façon de procéder des 
peintres du xv e siècle. 

« Il arrive toujours qu'on passe pour un fou, si 
on lâche une manière à laquelle le public est habitué ; 
aussi, mes meilleurs amis me plaignaient-ils à qui 
mieux mieux : « Après ces jolies couleurs, ces cou- 
« leurs plombées!... » 

« J'avais entrepris un grand tableau, des Bai- 
gneuses, sur lequel je restai à patauger pendant 
trois ans... De cette époque, date aussi le portrait 
de Mademoiselle Manet avec son chat dans les bras ; 
on disait devant cette toile : 

— « Quel gâchis de couleurs ! » 

« Je dois avouer, par contre, que certaines de 
mes peintures de ce temps ne sont pas très solides, 
parce que, tout entier à mes recherches de fresques, 
j'avais imaginé d'enlever l'huile de la couleur. La 
couleur devenait alors trop sèche, et les couches 
successives de peinture adhéraient mal. Je ne savais 
pas encore, à ce moment-là, cette vérité élémentaire 
que la peinture à l'huile doit être faite avec de 
l'huile. Et, bien entendu, aucun de ceux qui avaient 
établi les règles de la peinture « nouvelle » n'avait 
songé à nous donner ce tuyau précieux. Ce qui me 
poussait, encore, à ôter l'huile de ma couleur, c'est 
que j'étais également préoccupé de trouver un 

— 141 — 



AUGUSTE RENOIR 



moyen d'empêcher la couleur de noircir ; mais je 
devais découvrir plus tard que c'est précisément 
l'huile qui empêche la couleur de noircir ; seule- 
ment, il faut savoir manier l'huile. 

« Je fis aussi, à cette époque, des peintures sur 
ciment, mais sans pouvoir davantage dérober aux 
anciens le secret de leurs inimitables fresques. Je 
me rappelle encore certaines toiles où les moindres 
détails ont été préalablement dessinés à la plume 
avant d'être peints, des choses d'une extraordinaire 
sécheresse, tant je cherchais à être précis, toujours 
par haine de l'impressionnisme. 

« Lorsque les Baigneuses, que je considérais 
comme mon œuvre maîtresse, furent terminées, 
après trois années de tâtonnements et de recom- 
mencements, je les envoyai à une exposition chez 
Georges Petit (1886). Quelles « engueulades » je 
reçus ! Cette fois, tout le monde, Huysmans en 
tête, était d'accord pour décider que j'étais un 
homme à la mer ; quelques-uns même me trai- 
taient de paresseux. Et Dieu sait combien je tri- 
mais !.. 

« Mais, à propos de l'exposition de 1886 chez 
Petit, il faut que je vous signale un article de 
Wyzewa qui, alors, rendait compte des livres 
dans la Revue Indépendante. Ce jour-là, il délaissa 
les livres pour parler peinture, et écrivit sur 
mon exposition des. choses qui me furent d'un 

— 142 — 



LA MANIERE « AIGRE » DE RENOIR 

grand réconfort. Je fis, à cette occasion, la con- 
naissance de Wyzewa, et, par son intermédiaire, 
Robert de Bonnières devait, plus tard, me com- 
mander le portrait de sa femme. Par exemple, je 
ne me souviens pas d'avoir jamais fait de toile 
qui m'ait plus embêté ! Vous savez si j'aime peindre 
une peau qui ne prend pas la lumière! Par surcroît, 
la mode, à ce moment-là, pour les femmes, était 
d'être pâles. Et Madame de Bonnières était, bien 
entendu, d'une pâleur de cire. Je me disais tou- 
jours : « Si elle pouvait seulement, une fois, se 
« coller un bon beefsteak ! » Mais va te faire fiche ! 
Je travaillais le matin jusqu'au déjeuner ; j'avais 
ainsi l'occasion de voir ce qu'on apportait à manger 
à mon modèle: une toute petite affaire dans le 
fond d'une assiette... Vous pensez si c'était fait 
pour donner du, rouge à la peau. Et les mains ! 
Madame de Bonnières les mettait dans l'eau, avant 
la séance, pour en accentuer la blancheur. Sans 
Wyzewa, qui passait son temps à me remonter, 
j'aurais jeté par la fenêtre les tubes, les pinceaux, 
ma boîte à couleuis, la toile, tout le diable et 
son train. Voyez ! Je tombe sur une des femmes 
les plus charmantes qui soient, eh bien, elle ne 
veut pas avoir des couleurs aux joues I Mais 
quand je disais que je ne connais pas de por- 
trait qui m'ait fait plus enrager, j'oubliais celui 
que je fis de Madame C..., une belle fille dont 

— 143 — 



AUGUSTE RENOIR 

le mari tenait une auberge dans les environs de 
Paris. 

— Moi. Vous aviez chance, pourtant, de trouver 
là un modèle avec des mains qui sentent le travail, 
comme vous aimez tant les peindre ? 

— Renoir. Oui, sans doute; tnais il y avait 
autre chose que je ne trouvais pas. Ce n'était pas 
une de ces figures qui ne pensent à rien comme 
on pouvait s'attendre à rencontrer chez une auber- 
giste. Celle-là avait l'air de porter dans sa tête un 
monde de pensées. Je finis un jour, plus impa- 
tienté que d'ordinaire, par m' écrier : 

— « Mais, N. de D. ! qu'est-ce qu'il y a der- 
rière ce front ? 

— « Hé ! Monsieur, vous êtes bon, vous ! Je 
pense que, pendant que je suis là à rien faire, il y 
a peut-être le navarin qui est en train de brûler ! » 



144 



XIV 



LE VOYAGE EN ESPAGNE 



Renoir. — Après avoir terminé le portrait de 
Madame de Bonnières, je fis, avec mon ami Galli- 
mard, un voyage en Espagne. Il y avait trop long- 
temps que je voulais voir le musée de Madrid ! 
Mais quel pays que l'Espagne! Pendant tout un 
mois que j'ai passé là, je n'ai pas vji une seule 
jolie femme ; et cette absence totale de végétation ! 
Les Espagnols, n'ont pourtant pas, la Répu- 
blique chez eux!... ce délicieux régime qui a aboli 
le droit d'aînesse, et où l'on partage le moindre 
morceau de terre entre autant d'enfants qui suc- 
cèdent aux parents, de sorte qu'avant qu'il soit 
longtemps, il n'y aura plus en France ni un arbre 
dans les champs, ni un poisson dans la rivière, ni 
un oiseau dans l'air. 

— Moi. Et les fameuses danses espagnoles ? 

— Renoir. J'en ai bien vu à Séville, mais, 
comme ce n'était plus la mode, il m'a fallu aller 

— 145 — . 10 



AUGUSTE RENOIR 

dans les plus sales quartiers de la banlieue, et quels 
monstres de femmes ! Et les cigarières, tant vantées 
par les hommes de lettres, de vraies horreurs ! 
J'aurais quitté l'Espagne le jour même de ma 
venue, s'il n'y avait pas eu le musée de Madrid. 
Ah ! les Vélasquez ! 

— Moi. Et les Greco ? 

— Renoir. J'ai reçu, un jour, la visite d'un 
peintre espagnol qui a dit comme vous. Pour 
lui faire honneur, et aussi pour avoir le plaisir 
de parler d'un peintre que j'aime par-dessus 
tout, j'avais prononcé le nom de Vélasquez. Mon 
visiteur riposta aussitôt et sur un ton presque 
agressif : 

— « Et le Greco ? » 

a C'est chose banale de dire que le Greco est un 
très grand peintre, à part peut-être l'éclairage 
d'atelier, des mains toujours les mêmes, des dra- 
peries faites de chic... A cause de cela, et aussi 
par nature, je préfère Vélasquez. Ce que j'aime 
tant, dans ce peintre, cette aristocratie qu'on 
retrouve toujours, dans le moindre détail, dans un 
simple ruban... Le petit ruban rose de l'Infante 
Marguerite, tout l'art de la peinture est là dedans ! 
Et les yeux, la chair près des yeux, quelles jolies 
choses ! Pas l'ombre de sentiment, de sensi- 
blerie ! 

« Je n'ignore pas que les critiques d'art font 

— 146 — 



lE VOYAGE EN ESPAGNE 

à Vélasquez le reproche de peindre trop aisément. 
Quelle meilleure preuve au contraire que Vélas- 
quez était un peintre qui possédait à fond son 
métier ! Ceux-là seuls qui connaissent leur métier 
peuvent donner l'impression que c'est fait du 
coup. Mais, pour parler raisonnablement, quelle 
recherche dans cette peinture si aisée en appa- 
rence ! Et puis, comme il savait se servir du 
noir, celui-là ! Plus je vais, plus j'aime le noir. 
Vous vous échauffez à chercher, vous mettez 
une petite pointe de noir d'ivoire : ah ! que c'est 
beau ! 

— - Moi. A propos du noir d'ivoire, il y a trente 
ans de cela, Emile Bernard suivait les cours de 
Covmon * à l'Ecole des Beaux-Arts : « Com- 
« ment, vous n'avez pas de noir d'ivoire sur votre 
« palette ! s'exclama le maître. Vous voulez faire 
a votre noir avec votre bleu et votre rouge ? Je 
« ne puis vous garder chez moi, car vous seriez 
« un dissolvant pour vos camarades. » 

« Mais ne voilà-t-il pas que, dernièrement, un 
jeune peintre, qui avait pris ses premières leçons 
d'Emile Bernard, — lequel, dans l'intervalle, avait 
appris de Cézanne à changer d'avis sur le noir 
d'ivoire, — alla suivre le cours du même Cormon. 

* Gormon (Fernand), peintre français né en 1845. II 
possède une remarquable puissance de coloris, (Dict. La- 
rousse.) 

— 147 — 



AUGUSTE RENOIR 



Celui-ci, au milieu de son inspection, s'arrêtant 
derrière le nouveau venu : 

— « Qu'est-ce encore, cette saleté que vous avez 
là sur votre palette ? D'où sortez-vous donc, pour 
ignorer que le noir d'ivoire est une non-couleur... 
et qu'il est prouvé aujourd'hui qu'on doit faire 
son noir avec du rouge et du bleu ?... » 

« Mais vous en étiez à vos souvenirs du musée 
de Madrid, monsieur Renoir. Quels sont les Vélas- 
quez que vous avez le plus aimés ? 

— Renoir. Ma foi, je serais bien en peine de 
faire un choix parmi tant de merveilles ! L'exécu- 
tion de ces peintures, c'est divin ! Avec un frottis 
de noir et de blanc, Vélasquez trouve moyen de 
nous donner des broderies épaisses et lourdes... Et 
les Fileuses ! Je ne connais rien de plus beau. Il y 
a là un fond, c'est de l'or et des diamants ! 

« N'est-ce pas Charles Blanc qui disait que 
Vélasquez était trop terre-à-terre ? Toujours ce 
besoin de chercher de la pensée dans la peinture ! 
Moi, devant un chef-d'œuvre, je me contente de 
jouir. Ce sont les professeurs qui ont découvert 
dans les maîtres des défauts. Mais ces défauts 
même peuvent être nécessaires. Dans le Saint 
Michel de Raphaël, il y a une cuisse d'un kilomètre 
de long ! Cela serait peut-être moins bon, autre- 
ment. Et Michel-Ange lui-même, l'anatomiste par 
excellence ! L'autre jour, je craignais que les tétons 

— 148 — 



LE VOYAGE EN ESPAGNE 



de ma Vénus ne fussent trop écartés, et voilà 
que je tombe sur une photographie de V Aurore 
du Tombeau de Julien de Médicis. J'ai pu me rendre 
compte que Michel- Ange, lui, ne s'était pas gêné 
pour mettre encore plus d'écart entre les deux 
seins. Et voyez donc les Noces de Cana... Si ce 
tableau était en perspective vraie, avec les person- 
nages du fond tout petits, il paraitrait vide ; s'il 
est si plein, c'est que les personnages du fond 
sont aussi grands que ceux du premier plan. De 
même, le parquet ne fuit pas selon les règles : 
c'est peut-être pour cela qu'il fait si bien !... 

« Encore une chose, dans Vélasquez, qui me 
ravit : cette peinture qui respire la joie que l'ar- 
tiste a eue à peindre ! 

« C'est qu'il ne suffit pas à un peintre d'être un 
habile ouvrier ; il faut qu'on voie qu'il aime « pelo- 
ter » sa toile. Cela a manqué à Van Gogh. Quel 
peintre ! j'entends dire. Mais sa toile n'est pas 
caressée amoureusement du pinceau... Et puis il 
y a ce côté un peu exotique... Mais tous ces 
gens qui vous « rasent » sur l'art, allez donc leur 
apprendre qtie ce n'est pas seulement une question 
de métier, qu'il faut, en plus, un certain quelque 
chose, dont aucun professeur n'enseigne le secret... 
de la finesse, du charme... et cela, on le porte 
en st)i... 

« Regardez Vélasquez, quand il peint la cour 

— 149 — 



AUGUSTE RENOIR 

d'Espagne ! Tous ces personnages étaient probable- 
ment d'un commun ! Mais quelle suprême dignité il 
leur a donnée ! C'est sa dignité à lui que Vélasquez 
a mise en eux... Son tableau des Lances ! Sans parler 
de la qualité de la peinture, comme le geste de ce 
vainqueur est admirable ! Un autre aurait fait 
un vainqueur prétentieux... Devant cette toile, 
je passais mon temps à m'éloigner, à me rappro- 
cher... Ces chevaux, c'est à embrasser ! 

« Et même en peignant ses personnages tels qu'ils 
sont, on peut donner à une peinture un agrément 
indéfinissable, si l'on a soi-même un tempérament 
de peintre. La Famille Royale de Goya, qui, à 
«lie seule, vaut le voyage de Madrid, quand on est 
devant ça, est-ce qu'on remarque seulement que 
le roi a l'air d'un marchand de cochons, et que la 
reine semble échappée de chez un mastroquet, 
pour ne pas dire plus ! Les diamants dont elle est 
couverte ! Personne n'a rendu les diamants comme 
Goya ! Et les petits souliers de satin qu'il vous 
faisait ! 

« Il y a de lui, en Espagne, dans une petite 
église, un plafond représentant des gens regardant 
en bas. J'étais « épaté » devant ça, lorsque le 
guide dit qu'un « grand peintre de Paris » (Jules 
Ch...) avait passé là quelque temps avant et 
qu'après avoir levé les yeux au plafond, il était 
sorti de l'église en haussant les épaules ! 

— 150 — 



LE VOYAGE EN ESPAGNE 

— Moi. Vous ne m'avez pas parlé des Titien du 
musée de Madrid ? 

— Renoir. Le Titien ! Il a tout pour lui. D'abord 
le mystère... une profondeur... Rubens, à côté, est 
extérieur, c'est de la surface. 

« Cette cuirasse de Philippe II, on a envie de se 
regarder dedans ; et, en même temps, ce n'est pas 
du trompe-l'œil ; et puis, il y a ces chairs... Venus 
et VOrganiste, la limpidité de cette viande, on a 
envie de caresser ça ! Comme on sent devant ce 
tableau toute la joie du Titien à peindre... 
Quand je vois, chez un peintre, la passion qu'il 
a ressentie à peindre, il me fait jouir de sa 
propre jouissance. J'ai vécu vraiment une seconde 
vie, avec cette jouissance que me donne la vue 
d'un chef-d'œuvre ! 

« Vous voyez à quel point j'aime le Titien : 
mais, malgré tout, je revenais toujours aux Vélas- 
quez. Loin de moi de vouloir mettre Vélasquez au- 
dessus du Titien ; mais, à Madrid, c'est tout Vélas- 
quez réuni, tandis que les beaux Titien, il y en a 
ailleurs. Et, pour ne parler que du portrait de 
François I er au Louvre, quelle richesse, quelle 
simplicité, quelle distinction ! En voilà un qui a 
vraiment l'air d'un roi ! Et il y a là des manches, 
des crevés en satin 1... 

« Une chose, encore, qui m'a extrêmement 
frappé au musée de Madrid, c'est un Poussin qui 

— 151 — 



AUGUSTE RENOIR 

est resté frais comme un Boucher, alors qu'au 
Louvre et ailleurs, les Poussin sont si cras- 
seux !... 

— Moi. A quoi attribuez-vous un tel état de 
conservation ? 

— Renoir. Je m'étais dit que c'est peut-être 
parce que Madrid est situé sur une hauteur où l'air 
est pur : à Munich aussi, où il y a un si bon air, 
la peinture se conserve bien, tandis qu'au Louvre, 
qui est près de la Seine, les tableaux rancissent. 
Mais je crois que la vraie raison, c'est qu'en Espagne 
ils n'ont pas de conservateurs de musées !... » 

J'étais très étonné. Alors Renoir : 

« C'est que vous prenez « conservateur » dans 
le sens habituel du mot. Roujon *, aussi, prit 
ma remarque dans le même sens que vous et s'en 
froissa. Mais, par ce mot de conservateur, je ne 
veux pas dire le monsieur qui ne fait que se 
promener dans les salles ; celui-là n'est pas dange- 
reux. Je prends conservateur dans son vrai sens, 
dans le sens de restaurateur de toiles. L'Espagne, 
qui est un pays pauvre, ne devait pas pouvoir 
s'en payer ; et les tableaux, une fois accrochés, 
restaient tranquilles. 

— Moi. En votre qualité d'exécuteur testamen- 
taire de Caillebotte, vous avez dû avoir plus d'une 

* Roujon (Henry), le Directeur des Beaux- Arts. 
— 152 — 



LE VOYAGE EN ESPAGNE 

querelle avec Roujon quand il s'est agi de faire 
entrer au Luxembourg les « impressionnistes » ? 

— Renoir. A vrai dire, je ne me suis jamais 
entendu avec Roujon sur rien, non qu'il manque 
d'esprit, ni qu'il ne soit pas d'un commerce agréable ; 
mais, pour m'entendre avec lui, il ne fallait pas 
que fût prononcé par moi un seul nom des peintres 
que j'aimais. 

« Vous pouvez imaginer quelles furent nos dis- 
cussions devant la collection Caillebotte. Roujon 
acceptait bien les Degas, et aussi les Manet ; 
pas tous cependant, il en rejeta un ou deux... 
Ma peinture, par contre, était, pour lui, un sujet 
d'inquiétude, qu'il ne cherchait pas à dissi- 
muler. 

« La seule toile de moi qu'il admît de con- 
fiance, était le Moulin de la Galette, parce que 
Gervex y figurait. Iï regardait la présence de ce 
maître, parmi mes modèles, comme une sorte de 
garantie morale. Il était, d'autre part, assez disposé 
à goûter, sans trop d'exagération pourtant, Monet, 
Sisley et Pissarro, qui commençaient à être acceptés 
par les « amateurs ». Mais quand il arriva devant 
les Cézanne ! Ces Paysages qui s'équilibrent comme 
des Poussin, ces tableaux de Baigneurs dont les 
couleurs semblent avoir été ravies aux anciens 
faïenciers, enfin tout cet art suprêmement sage... 
J'entends encore Roujon : 

— 153 — 



AUGUSTE RENOIR 



— « Celui-là, par exemple, s'il sait jamais ce 
que c'est que la peinture ! » 

En quittant l'atelier, je m'arrêtai devant des 
Roses ébauchées. « Ce sont, me dit Renoir, des 
recherches de tons de chair que je fais pour un 

Nu. » 



— 154 — 



XV 
LONDRES, LA HOLLANDE, MUNICH 

Moi. — Vous ne m'avez encore rien dit de 
l'École anglaise ? 

— Renoir. L'École anglaise, ça n'existe pas. C'est 
une copie de tout : tantôt ils font du Rembrandt, 
tantôt du Claude Lorrain. Il n'y en a qu'un d'in- 
téressant, et dont on ne parle pas beaucoup, 
Bonnington. 

« Chose curieuse, c'est par les Turner que j'ai 
été attiré, la première fois, à Londres. J'avais vu, 
un jour, la reproduction d'un Portrait de Turner 
jeune ; c'était tout à fait moi. Mais quand je me 
suis trouvé devant cette peinture... Quelle diffé- 
rence entre Turner et Claude Lorrain qu'il a tant 
cherché à copier ! Turner, ce n'est pas bâti. Ce 
qu'on appelle ses audaces... ces gondoles sous un 
ciel de Londres ! On ne découvrirait pas, dans 
toute son œuvre, pour deux liards de sincérité. 
Comme j'aime mieux un primitif qui copie tout 
bêtement une draperie ! Voyez-vous, l'imagination 

— 155 — 



AUGUSTE RENOIR 



ne va pas loin quand elle ne s'appuie pas sur 
la nature ! Heureusement, j'étais dédommagé des 
Turner, des Lawrence et même des Constable, par 
les Claude Lorrain que j'ai pu admirer à Londres. 

« J'ai lu quelque part que Claude Lorrain pei- 
gnait d'instinct comme l'oiseau chante. Ce serait 
bien extraordinaire chez un homme qui montre 
une telle puissance de métier. Tout est d'ailleurs 
étrange dans ce qu'on lit sur Claude Lorrain ; 
n'a-t-on pas été jusqu'à prétendre qu'il faisait 
faire ses figures «par d'autres ! Mais s'il est vrai 
que, quelquefois, ses personnages ne semblent pas 
être très dans le tableau, la plupart du temps, par 
exemple, ça y est joliment ! Et ses bateaux ! Mais 
aussi, le veinard, il vivait à une époque où il 
y avait des bateaux à faire autrement amusants 
qu'aujourd'hui... Les navires de guerre qu'on avait 
alors, quelle chose merveilleuse à peindre ! 

« Il n'y a que les architectures, dans les tableaux 
de Lorrain, qui soient quelquefois un peu ennuyeuses ; 
mais, là encore, comme l'air circule bien entre les 
colonnades ! 

« Et les peintres de ce temps, ce qu'ils étaient 
simplement peintres ! Ils ne se préoccupaient même 
pas de trouver pour leurs tableaux un titre appro- 
prié ! Voyez le tableau de Lorrain au Louvre, 
le Siège de La Rochelle ! II n'y a là que des 
soldats qui causent entre eux sous de beaux arbres ! 

— 156 — 



LONDRES, LA HOLLANDE, MUNICH 

Cela me rappelle une toile que j'avais intitulée 
Lavoir, et il n'y avait pas l'ombre de lavoir, 
pas même trace d'eau ! J'avais d'abord mis ce 
titre — que j'ai oublié d'enlever ensuite — parce 
que j'avais peint la toile ayant derrière moi un 
lavoir, et que je voulais me rappeler l'endroit. 

« Un tableau de Lorrain que je vous recommande 
si vous allez un jour à Londres, c'est VEmbar- 
quement de Sainte Ursule, à la National Gallery. 
Quelle chose épatante ! 

« Mais ceux qui disent que Lorrain ne savait 
rien auraient pu signaler aussi que tout le monde 
a puisé dans son œuvre à pleines mains... Prenez 
n'importe quoi de lui. Vous connaissez au Cabinet 
des Estampes son Bouvier. Rousseau n'a été qu'un 
suiveur, encore que Rousseau ait fait quelquefois de 
beaux dessins. Constable, de même que Turner, 
connaissait Lorrain à fond. Et Corot, donc ! Mais 
je ne vous cacherai pas que j'aime encore mieux 
Corot que Lorrain. Corot a une telle personna- 
lité ! En voilà un qui a créé un arbre à lui, 
tandis que les arbres de Claude Lorrain sentent 
un peu le convenu. Mais il reste tout de même, 
chez Claude Lorrain, l'air pur de ses paysages, et 
ces ciels, d'un lointain!... 

— Moi. Lorsque vous êtes arrivé en Hollande, 
les Rembrandt vous ont-ils donné le même « coup » 
que les Vélasquez à Madrid ? 

— 157 — 



AUGUSTE RENOIR 

— Renoir. Vous savez à quel point j'aime 
Rembrandt ; mais je le trouve un peu « meuble ». 
Moi, je vais de préférence à la peinture qui donne 
de la joie* à un mur. Et quand je me trouve 
devant la Finette... On vient vous dire : Rembrandt 
est autrement fort que Watteau... Je le sais bien, 
parbleu ! Mais le plaisir que vous donne un tableau, 
ça ne se mesure pas... Et puis, moi, quand je suis 
devant un tableau j'oublie tous les autres peintres. 
Un avec qui on ne peut pas admirer tranquille- 
ment, Gallimard. A Madrid, je l'avais toujours dans 
mon dos, à dire : « J'aime mieux Rembrandt. » 

— « Vous m'emm. .dez avec Rembrandt ! que je 
finis par m'écrier. Quand je suis en Espagne, laissez- 
moi me pâmer devant les Vélasquez ; lorsque je serai 
en Hollande je me pâmerai devant Rembrandt. » 

— Moi. La Ronde de nuit ? 

— Renoir. Si j'avais ce tableau, je découperais 
la Femme au Poulet... et je bazarderais le reste. 
Ce n'est pas comme la Sainte Famille ! ou encore, 
tenez, cette Femme du Menuisier, au Louvre, qui 



* Renoir me disait un jour : « Un mot de Joyant qui m'a 
fait joliment plaisir. Quelqu'un regardait ma toile de la 
Source t 

— « Ce Renoir ! Jamais de la peinture sérieuse... Toujours 
en fête... 

— e Parbleu, fait Joyant, quand il peint une femme, 
celui-là, ça l'excite plus encore que s'il la caressait !... » 

— 158 — 



LONDRES, LA HOLLANDE, MUNICH 

donne à téter ! Il y a là un rayon de soleil qui passe 
à travers les barreaux des fenêtres et qui vient 
dorer le sein !... 

— Moi. Dans un voyage que j'ai fait en Hol- 
lande, le tableau qui m'a le plus emballé : la 
Fiancée Juive !... 

— Renoir. La Fiancée Juive, voilà un Rem- 
brandt comme je les aime ! Mais il faut payer cher 
le plaisir de voir ces musées de Hollande, et je ne 
comprends pas qu'il y ait des gens bien portants 
dans un pays pareil avec tous ces canaux qui empoi- 
sonnent ! Et puis, à part trois ou quatre grands 
peintres, quels « raseurs » que tous ces Hollandais ! 

« C'est comme Téniers et les Petits Flamands. 
Il n'était pas si bête, Louis XIV, quand il disait : 

— « Enlevez tous ces magots ! » 

« C'est pourtant dans cette triste Hollande que 
j'ai trouvé le modèle qui a posé pour cette toile, 
là au mur : une vraie Madone ! Et quelle peau de 
vierge ! Vous n'imaginez pas le téton de cette fille, 
lourd et ferme... Et le joli pli au-dessous avec une 
ombre dorée... Elle n'avait malheureusement guère 
le temps de poser, à cause de son travail, qu'elle 
ne voulait pas lâcher ; mais j'étais si content de sa 
docilité et de cette peau qui prenait si bien la 
lumière, que je voulais l'emmener à Paris, et je 
me disais déjà : « Pourvu seulement qu'on ne me 
« la dépucelle pas tout de suite, et qu'elle conserve 

— 159 — 



AUGUSTE RENOIR 



« quelque temps ce teint de pêche ! » Je demandai 
donc à sa mère de me la confier, en lui promettant 
que je veillerais à ce que les hommes ne tou- 
chassent pas à sa fille. 

— « Mais qu'est-ce qu'elle fera donc à Paris, 
si elle ne « travaille » pas ? » me demanda la mère 
stupéfaite. 

« Je compris quel genre de « travail » faisait 
ma vierge ! Inutile de vous dire que j'en restai 
là de mes projets. 

- — Moi. Vous ne m'avez pas parlé de votre 
voyage à Munich ? 

— Renoir. C'est le dernier voyage que j'ai fait. 
Je suis allé à Munich vers 1910. J'y ai peint quelques 
portraits. Ils ont, là-bas, un Rembrandt très cé- 
lèbre, une Descente de Croix : mais, malgré la 
réputation énorme de ce tableau, j'avoue que je 
le trouve un peu crayeux... Je n'aime pas non plus 
l'effet de noir dans le bas de la toile... Mais, par 
contre, j'ai vu à la Pinacothèque une chose qui 
m'a énormément intéressé : une Tête de femme de 
Rubens, un Rubens peint épais, non pas lisse comme 
d'habitude... Encore, en fait de Rubens, n'avons- 
nous rien à envier à personne, avec Hélène Four- 
ment et ses enfants au Louvre. Il y a, là, une robe 
blanche qui, avec tous leurs sales vernis, est main- 
tenant pleine de m.... Ça reste tout de même magni- 
fique ! Voilà de la peinture ! Sur de splendides cou- 

— 160 — 





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LONDRES, LA HOLLANDE, MUNICH 

leurs, on peut mettre tout ce qu'on veut... Ah! 
Rubens, quel peintre généreux ! Comme on sent 
que cela ne le gêne pas de mettre cent figures dans 
une toile! En voilà un qui n'est pas à une fesse 
près!... Et, à ce propos, quelle surprise j'ai eue 
quand on a ouvert, au Louvre, la nouvelle salle 
des Rubens ! On m'avait dit : « Ils ont mis de l'or 
« trop neuf autour des toiles... » Eh bien, il n'y a 
pas à dire, avec toutes ces « dorures * » ça fait 
mieux qu'autrefois. Et les Rubens ont tellement 
gagné de n'être plus présentés penchés, d'être 
accrochés droit comme de la fresque ! » 



* Renoir recommande pour ses propres toiles : « Surtout 
une bordure d'or brillant ». 



— 161 — 11 



XVI 
RENOIR A PONT-AVEN 

Renoir. — Vers 1892, j'allai avec Gallimard à 
Pont-Aven. On m'en avait parlé comme un des 
plus jolis coins de Bretagne, et, en plus, Pont- Aven 
est assez loin de la mer. Je vous ai déjà dit que 
l'air des plages ne m'a jamais réussi ; c'est même 
pendant un séjour à la mer que j'ai commencé à être 
pris sérieusement de rhumatismes. 

« Je croyais aussi, n'est-ce pas ? si loin de Paris, 
pouvoir prendre quelques jours de repos sans 
entendre parler peinture : eh bien ! en arrivant à 
Pont- Aven je tombe en pleine Exposition Interna- 
tionale de peinture ! Et le fait est que jamais expo- 
sition ne mérita mieux son titre, car on pouvait 
voir chez Julia et chez Gloannec, les deux auber- 
gistes du pays, des peintres venus de tous les 
coins du monde. 

« J'avais remarqué, chez Gloannec, un jeune 
homme qui travaillait à des tapisseries bien cu- 
rieuses, Emile Bernard. Il y avait aussi là Gauguin, 

— 162 — 



RENOIB A PONT-AVEN 



lequel s'était mis en tête de « débrouiller » les 
peintres qui faisaient noir. C'est ainsi qu'il entraîna 
dans la voie de la « peinture de l'avenir » un mal- 
heureux bossu, un nommé de Haan, qui jusque là 
avait gagné sa vie à faire du Meissonier ; mais il 
devait cesser de se vendre du jour où, cédant aux 
conseils impérieux de Gauguin, il remplaça son 
bitume par du vermillon. Mais l'être le plus éton- 
nant que je vis à Pont- Aven, un certain... n'im- 
porte ! C'était un de ces petits bourgeois habillés 
comme au temps de Louis-Philippe. A force d'en- 
tendre parler peinture, il avait voulu, lui aussi, 
en faire ; mais, faute de dispositions naturelles, 
devait-il se contenter de mettre son nom sur les 
toiles mal venues qu'on lui abandonnait. Bien 
entendu, à cette Exposition Internationale figurait 
une de « ses » œuvres : un paysage où quelqu'un, 
par farce, avait ajouté un bateau au sommet d'un 
arbre, et le bonhomme, qui était bien certain 
d'avoir livré aux organisateurs de l'exposition un 
paysage sans bateau, n'arrivait pas à s'expliquer 
comment un bateau avait pu venir s'échouer là. 

« Pendant le temps que je restai à Pont- Aven, 
je ne fis guère que du paysage, l'unique modèle du 
pays ayant abandonné son métier pour celui de 
femme publique. 

« Je retrouvai chez Julia, où j'étais descendu, 
une Américaine qui faisait un peu de peinture et 

— 163 ~ 



AUGUSTE RENOIR 



qui m'avait déjà demandé des conseils à Paris. 
Je ne pouvais lui être d'aucun secours, car elle se 
sentait davantage portée vers Puvis de Chavannes, 
et, bien entendu, c'était moi qu'elle rendait respon- 
sable du peu de progrès qu'elle faisait « dans le 
sens » de ma peinture ! Je la prenais toujours à 
« fouiller » dans ma boîte à couleurs : 

— « Je suis sûre que vous me cachez quelque 
chose!... » 

« Un jour, je m'étais blessé avec mon couteau à 
palette. Je n'ai jamais pu voir couler le sang, sur- 
tout le mien. Il me sembla que j'allais me trouver 
mal. Mon « élève » se précipita à mon secours, mais, 
au moment de m'envelopper le doigt, comme ses 
yeux se portaient sur ma palette, elle laissa tomber 
la bande de toile, et avec de l'indignation dans la 
voix : 

— « Comment, je vois là le rouge de Venise que 
je ne vous connaissais pas ! » 



— 164 



XVII 
LE PORTRAIT DE MADAME MORISOT 



Je m'étais mis à regarder dans le casier où 
Renoir rangeait ses toiles : 

« Le pastel que vous avez en main, Vollard, 
c'est en plein de ma « manière aigre ». On m'a 
demandé plus d'une fois à l'acheter, depuis que 
les amateurs se moquent bien comment une chose 
est faite et ne considèrent plus que la signature, 
mais je ne peux vraiment pas vendre cela : c'est 
le portrait de Madame Morisot et de sa fille. 

— Moi. Avez-vous beaucoup connu Madame 
Morisot ? 

— Renoir. Oui, et je dois même dire que 
Madame Morisot a été une des amitiés les plus 
solides que j'aie rencontrées. Je me rappelle aussi 
les bonnes soirées que j'ai passées chez elle avec 
Mallarmé, que j'avais tant plaisir à voir; car si je 
n'ai jamais compris grand'chose à ce qu'il écrivait, 
quel régal de l'entendre parler ! 

— 165 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Et quant à Madame Morisot elle-même, la 
curieuse chose que la destinée ! Un peintre d'un 
tempérament aussi prononcé qui va naître dans le 
milieu le plus austèrement « bourgeois » qui ait 
jamais été et à une époque où un enfant qui 
voulait faire de la peinture n'était pas loin d'être 
regardé comme le déshonneur de la famille ! Et 
quelle autre anomalie, de voir apparaître, dans 
notre âge de réalisme, un peintre si imprégné de 
la grâce et de la finesse du xvin e siècle ; en un mot, 
le dernier artiste élégant et « féminin » que l'on ait 
eu depuis Fragonard, sans compter ce quelque 
chose de « virginal » que Madame Morisot avait à 
un si haut degré dans toute sa peinture. 

« Vous savez que le premier professeur de 
Madame Morisot a été Corot. Il l'avait prise 
en grande amitié, si bien qu'un jour où elle lui 
demandait le prix d'une de ses toiles, un Corot qui 
vaudrait aujourd'hui des deux cent mille francs r 

— « Pour vous, lui avait-il répondu, ce sera 
mille francs ! » 

« Vous voyez d'ici la tête des parents lorsque la 
jeune fille, toute joyeuse, vint leur annoncer cette 
« faveur » que lui faisait son professeur.., 

« Un trait qui vous montrera à quel point le 
père Corot respectait la nature. Un jour que son 
élève lui apportait une copie qu'elle avait faite 
d'après lui : 

— 166 — 



LE PORTRAIT DE MADAME MORISOT 

— « Vous allez me recommencer cela, lui dit-il : 
dans mon tableau, l'escalier a une marche de moins 
que dans votre étude I » 



« Dites, Vollard, reprit Renoir, voulez-vous me 
rendre un service ? On m'a fait savoir que la 
Société des Amis du Luxembourg voudrait m'aeheter 
quelque chose. Il est vrai que la plupart de ces 
gens-là n'aiment guère ce que je fais. L'un d'eux... 
enfin un collectionneur très connu, ne me disait-il 
pas : 

— « Je ne sais pas pourquoi, mais votre peinture 
me rend malade ! » 

« Ils n'ont d'ailleurs que plus de mérite, ne 
trouvez-vous pas ? à vouloir m'admettre parmi 
leurs « protégés »... Et donc, je leur ferais bien 
cadeau de ce Portrait de Madame Morisot ; mais 
j'aurais trop l'air de vouloir forcer la porte d'un 
musée. Vous connaissez le président de la Société 
des Amis du Luxembourg, un monsieur Chéramy. 
Il a des Corot. Je me souviens même d'avoir vu 
chez lui Les terrasses de Gênes, un diamant : cela 
est peint comme un Titien... Bref, voulez -vous 
bien porter à ce monsieur Chéramy mon pastel 
et lui dire que je le vendrais aux Amis du Luxem- 

— 167 — 



AUGUSTE RENOIR 



bourg pour... mettons cent francs... Comme cela, 
je serai plus à mon aise ! » 

Je vais chez M. Chéramy avec le Renoir. A peine 
avais-je prononcé le nom du peintre : 

— M. Chéramy. Beaucoup de talent ! Il vou- 
drait sans doute que je le recommande aux ama- 
teurs de notre Société ? Assurez-le de ma bienveil- 
lance ; je connais ses beaux dessins de V Illustra- 
tion. 

— Moi. Mais c'est du Renoir peintre qu'il s'agit ! 

— M. Chéramy. Beaucoup de talent aussi, en 
tant que coloriste ! Assurez-le de ma bienveil- 
lance ! Je connais le Moulin de la Galette et j'ai 
même déjà encouragé votre Renoir par un achat 
personnel, un Portrait de Wagner. Ah ! Wagner, 
quel talent encore, celui-là ! » 

J'exposai le but de ma visite. Lorsque j'eus 
énoncé le chiffre de cent francs : 

— M. Chéramy. Evidemment, cent francs ce 
n'est pas le diable... Seulement, un achat de notre 
Société, cela ne se décide pas comme ça, au pied 
levé ! Que M. Renoir fasse une demande ! Ne 
connaît-il personne de l'entourage de Bonnat ? 
C'est lui qui juge en dernier ressort de nos achats. 
Et il est très sévère pour le dessin... » 

Comme je prenais congé, on apporta un cadre 
soigneusement enveloppé que M. Chéramy aida 
lui-même à placer sur un chevalet. 

— 168 — 



LE PORTRAIT DE MADAME MORISOT 

S'adressant à moi : 

« Vous allez voir l'œuvre d'un maître qui sait 
joindre le dessin à la couleur ! » 

Et, de deux mains précautionneuses, le président 
de la Société des Amis du Luxembourg ayant décou- 
vert le tableau, j'aperçus une Scène de Nus de La 
Touche... 



169 — 



XVIII 
LA FAMILLE 

« Tu n'as pas besoin de Gabrielle et de la Boulan- 
gère *, demandait Renoir à sa femme. Je voudrais 
faire un tableau de Baigneuses. » 

Et Madame Renoir « s'arrangeait ». 

« C'est extraordinaire, me disait, un jour, Caille- 
botte, le frère du collectionneur, je n'ai jamais pu 
avoir chez moi de la bouillabaisse comme celle que 
nous mangeons chez les Renoir... Pourtant, j'ai 
une vraie cuisinière. La cuisinière de Renoir, on 
lui demande seulement « d'avoir une peau qui prend 
bien la lumière... » 

Oui... mais il y avait Madame Renoir... 

Et sait-on pareillement que c'est grâce à sa 
femme que Renoir a peint tous ces beaux bou- 
quets de fleurs ? Madame Renoir savait le plai- 
sir qu'il avait à peindre des fleurs, mais que 
l'obligation seule d'aller les chercher... Aussi avait- 

* Les deux bonnes de la maison. 
— 170 — 



LA FAMILLE 

elle toujours à la maison des fleurs dans ces pots 
à quatorze sous, d'un si joli vert que Renoir aimait 
tant regarder aux étalages. Et quelle n'était pas 
sa joie, quand le peintre disait, devant un de 
ces bouquets arrangés avec un si grand soin : 

« Comme c'est joli, des fleurs mises n'importe 
comment 1 Je vais peindre ça ! » 

Une autre partie non moins importante de 
l'œuvre de Renoir, les études faites avec ses enfants, 
tout cela serait-il sorti de son pinceau si, à la place 
de « modèles » à qui le lait de la mère avait donné 
de si belles joues, il n'avait eu que des enfants de 
« nourrice », ou de biberon, comme ces petits 
riches qu'il a peints à l'époque où il était obligé 
d'accepter les commandes ! 

« C'est épatant, comme vous vous tirez toujours 
de tout ! disais-je à Madame Renoir, un jour que 
je la trouvais en train d'écosser des petits pois, 
avec, sur les genoux, Jean, qui n'était pas très 
sage, car il faisait ses dents. 

« Et quand je pense que vous trouvez encore 
le temps pour aller à la messe. » 

Car, venant voir Renoir, d'habitude, le dimanche 
matin, j'entendais toujours, vers les onze heures, 
un : 

« Tu n'as besoin de rien, Renoir ? Je vais à la 
messe... » 

Madame Renoir s'était levée brusquement : 

— 171 — 



AUGUSTE RENOIR 

« Ah ! mon Dieu 1 les pinceaux qui ne sont pas 
nettoyés ! » 

Et lâchant les petits pois et Jean, qui se tut 
soudain, — car, avec la prescience des enfants, 
il vit tout de suite que cela ne lui servirait de rien 
de faire le méchant, que sa mère ne l'entendrait 
pas..., — Madame Renoir s'était précipitée dans 
la pièce voisine. Elle revint avec un paquet de 
pinceaux. 

« Renoir trouve que je sais mieux nettoyer ses 
pinceaux que Gabrielle... » 

Et puis, ce fut pour Renoir la célébrité *, la 
grande aisance, la fortune même. Mais, en même 
temps, il commençait à être pris des rhumatismes 
qui devaient, au bout de si peu d'années, le clouer 
sur son fauteuil. 

Madame Renoir parlait, un jour, devant moi, de 
leur voyage en Italie. 

« Combien, disait-elle, je regrette ce temps !... » 

J'allais répondre : 

« Mais Renoir ne se vendait pas ?... » 

Je m'arrêtai, comprenant le sens du regret : 
Renoir à ce moment-là se portait si bien 1 

Enfin, Renoir lui-même, tout entier à son art, 
qui se développait malgré ses infirmités, — et, 

* A la vente Doria en 1899, La Pensée faisait 22.100 francs. 
Renoir l'avait vendue 150 francs moins de 20 ans aupara- 
vant. 

— 172 — 



LA FAMILLE 



n'était-ce le paradoxe, peut-être même à cause 
de ses infirmités, comme il disait lui-même (car, 
devant rester sans bouger, il n'était distrait par 
rien et ne pensait plus qu'à sa peinture), Renoir 
avait fini par prendre son parti * de ses mains qui 
se fermaient, de ses jambes qui se raidissaient chaque 
jour un peu plus... Et les souffrances si vives des 
premiers temps ayant presque disparu, la santé 
générale de Renoir s' étant même raffermie, Madame 
Renoir pouvait se dire presque heureuse lorsque 
la guerre éclata... 

Les deux fils aînés, Pierre et Jean, partirent 
aussitôt. 

J'étais allé prendre de leurs nouvelles. Renoir 
avait des visites. Tout le monde était à l'optimisme. 

Un ami de la maison, l'acteur Dorival, venait 
d'apporter une « édition spéciale » qui annonçait 
une avance « foudroyante » en Lorraine... 

On était encore sous le coup de l'heureux événe- 
ment, que survenait un deuxième porteur de nou- 
velles, un député, M. Z... 

« Je quitte le ministère de la guerre, disait Z... 
encore un peu essoufflé d'avoir monté quatre à 
quatre les escaliers ; il vient d'avoir conseil des 

* Je me rappellerai toujours rétonnement de M. Bérard : 
« Si vous saviez l'état dans lequel je viens de trouver 
Renoir. Eh bien, est-ce que dans la conversation il ne m'a 
pas dit : — « En somme, je suis un veinard i » 

— 173 — 



AUGUSTE RENOIR 

ministres, le gouvernement estime que le rouleau 
compresseur russe passera sur Berlin dans les pre- 
miers jours d'octobre* au plus tard... » 

Quand les gens furent partis : 

« C'est maintenant, dit Renoir, que je commence 
à avoir peur... On devient fou... 

— Moi. Il est exact cependant qu'ils se sauvent... 

— Renoir. C'est justement pour cela... Vous 
n'avez donc jamais été voir les Horace et les Curiace 
au Théâtre- Français ?... C'est vrai que ce doit 
être si mal joué... 

— Moi. Mais le rouleau compresseur russe, ce 
n'est pas de la « blague » ! Tous les journaux en 
parlent depuis les premiers jours de la guerre. 

- — Renoir (haussant les épaules). Regardez 
donc sur une caite la distance à parcourir... 

« C'est comme mon ami N... Encore un qui 
voulait, tout le temps, piendre un fusil et courir 
à Berlin... Un jour je le rencontre près de 
l'Opéra : 

— « Il fait si bon se promener, que je lui dis, si 
nous allions faire une ballade à Asnières. 

— « Comment ! vous voulez aller à Asnières à 
pied ? » 

Renoir avait pris ses pinceaux, mais il 'était si 
tourmenté de ses enfants qu'il ne pouvait venir à 

* Il s'agissait d'octobre 1914. 

— 174 — 



LA FAMILLE 



bout d'une petite nature morte : Une tasse et deux 
citrons, 

« Je ne ferai plus de peinture ! » dit-il tout à 
coup, en laissant retomber le bras... 

Madame Renoir, qui tricotait un cache-nez de 
soldat, releva ses lunettes, regarda son mari, et>, 
sans dire un mot, étouffant un soupir, baissa la 
tête sur son ouvrage. Renoir, qui, de son côté, vou- 
lait cacher ses appréhensions, se remit à sa toile, 
et, tout en travaillant machinalement, — c'était la 
première fois que je le voyais peindre sans passion, 
— pour se donner le change, il se mit à fredonner 
un de ses airs de prédilection : un air de la Belle 
Hélène. Mais l'accent n'y était pas. 



Cependant, les nouvelles des « enfants » arrivaient 
régulièrement, et les lettres de circonstance qu'ils 
écrivaient à leurs parents, confirmaient ce que les 
journaux disaient de la vie joyeuse des « poilus ». 
Si bien que Renoir et sa femme commençaient à se 
remettre un peu, lorsque, tout à coup, on apprit 
que l'aîné des fils, Pierre, était dans un hôpital à 
Carcâssonne, l'avant-bras fracassé. 

« Avec ce qui aurait pu arriver, je dois encore 
m' estimer avoir de la chance, disait Madame 

— 175 — 



AUGUSTE RENOIR 

Renoir en revenant de Carcassonne ; et si Jean de 
son côté... » 

Mais voilà que, ne pouvant se faire à l'inaction 
à laquelle était condamnée la cavalerie, Jean passait 
dans les chasseurs alpins ! 

« Pense donc, maman, j'ai le béret..., » le béret 
dont étaient si fiers les « diables bleus, » mais qui 
n'était pas la tranquillité des parents. 

Et puis, un jour, on reçut la nouvelle que Jean 
était à l'hôpital de Gérardmer. 

« Au moins, il n'est pas trop blessé ! disait Ma- 
dame Renoir en lisant la lettre à son mari. 

— Tu as raison, » fit Renoir en s' efforçant de 
paraître calme. 

Jean prenait à la « rigolade » sa cuisse traversée 
d'une balle. 

« Le médecin, écrivait-il, me promet pour quelque 
temps une petite raideur de la jambe. Quelle veine ! 
J'aurai le « chic » officier ! » 

Ce même jour, Madame Renoir partait pour 
Gérardmer. 

« Vous verrez, dit Renoir : si je reçois une 
dépêche avec beaucoup de détails, c'est qu'on 
voudra me cacher quelque chose!... » 

Une très brève dépêche rassurante arriva ; mais 
Renoir n'était pas le moins du monde tranquillisé. 

« Je suis sûr qu'ils vont lui couper la jambe... 
Si j'écrivais à Clémentel... Vous riez parce que je 

— 176 — 



LA FAMILLE 



veux demander l'appui du Ministre du Commerce 
pour empêcher qu'on coupe une jambe ? Vous savez 
bien que dans cette guerre personne n'est à sa 
place * : ce directeur de théâtre qui est médecin- 
chef d'un hôpital... Et le docteur Abel Desjardins 
qui a reçu un blâme du Sous-Secrétaire d'Etat du 
Service de Santé parce qu'à nombre égal de lits il 
n'avait pas à son tableau autant de bras et de 
jambes coupés que dans le secteur à côté... » 

Ma chambre à coucher était voisine de celle de 
Renoir ; je l'entendis se plaindre toute la nuit. A 
la moindre préoccupation, il n'arrivait pas à trouver 
le sommeil et, à l'état de veille, ses infirmités le fai- 
saient particulièrement souffrir, mais sans abattre 
son énergie. A 78 ans, après une nuit passée à gémir, 
il se faisait porter à l'atelier : il reprenait des 
forces en travaillant. 

On appelait au téléphone. C'était le bureau de 
postes de Cagnes qui, assez éloigné des Collettes, 
faisait savoir la teneur d'une dépêche qui venait 
d'arriver pour Renoir. Jean gardait sa jambe. Il 
était tombé sur un major qui aimait mieux laisser 
guérir que couper, un major sans ambition qui se 
« foutait » des mauvaises notes. 



* Renoir exagérait. Il y a les maîtres d'hôtel et les chefs 
cuisiniers qu'on a toujours mis à leur place. 

— 177 — 12 



AUGUSTE RENOIR 



Après toutes les émotions qu'avaient données 
Pierre et Jean, le calme était revenu aux « Collettes », 
Madame Renoir avait repris du goût à soigner ses 
poules et ses lapins. 

On était au moment de la récolte des fleurs 
d'oranger. Je me rappelais que Renoir m'avait dit, 
en achetant les « Collettes », qu'avec seulement le 
produit de la « fleur » on pourrait très bien vivre. 
Je demandai à Madame Renoir où elle en était 
avec le « rapport » de la propriété. 

« il est évident, me répondit-elle, que si Renoir 
était plus jeune, en travaillant le j ar din à nous deux. . . 

« Mais c'est encore sur la peinture de mon mari qu'il 
faudrait tout de même, je crois, le plus compter ! » 



178 



XIX 
ESSOYES, CAGNES 

Un jour, vers 1912, Renoir me parlait d'un mer- 
veilleux endroit à deux pas de Paris. 

« Mais il ne faut pas le dire... C'est un lieu unique 
pour un peintre : un étang avec, tout autour, du 
sable, du vrai sable, vous entendez, et les nénu- 
phars sur l'eau ! Avec cela, presque pas de monde 
à l'hôtel, un hôtel très bien ! Je serai là étonnam- 
ment pour faire des chefs-d'œuvre. » 

Cet endroit, qu'il s'imaginait si bien caché, n'était 
autre que Chaville, le rendez-vous des Parisiens, 
le dimanche. Et, étant allé y voir Renoir, qui déjà 
n'avait plus l'usage de ses jambes, je le trouvai 
dans une auberge avec un escalier tel, qu'il fallait 
le faire descendre, le matin, à force de bras, et, 
plus péniblement encore, le hisser chaque soir. 

Il n'avait décidément pas l'instinct du confort, 
du chez-soi. Mais son entourage, heureusement 
l'avait pour lui ; et c'est ainsi que, dès 1898, il était 
devenu propriétaire d'une maison dans un village 

— 179 — 



AUGUSTE RENOIR 

champenois, le pays natal de Madame Renoir. 

« Une véritable occasion ! avait dit celle-ci à 
son mari. Une bonne maison de paysan, construite 
en moellons !... » 

Renoir s'est toujours méfié des « occasions », 
suivant ce principe, que la sauce coûte plus cher 
que le poisson. Cette fois, pourtant, avec sa vieille 
haine du « bourgeois », il se laissa séduire à cette 
annonce d'une « maison de paysan » ; mais il devait 
apprendre encore à ses dépens ce que cachait la 
« véritable occasion », car, pour rendre logeable 
cette habitation, encore fallut-il la refaire presque 
en entier. 

Quoi qu'il en soit, une fois devenu propriétaire 
à Essoyes, il fut amené à aller y passer un ou 
deux mois chaque année ; et, avec sa facilité à 
s'adapter partout, il fut, en très peu de temps, 
regardé, par les gens du pays, comme un des 
leurs, ce qui est bien la plus grande marque d'es- 
time que l'homme des champs puisse donner au 
citadin. 

Et si Ton était unanime, à Essoyes, pour trouver 
que Renoir ne savait pas « tirer le portrait » aussi 
bien que le photographe de la ville voisine, du 
moins, pour la chose d'être de bon conseil, les 
« Essoyens » n'étaient pas moins d'accord pour 
proclamer que « l'artiste » en savait aussi long 
que Firmin, le métayer du château. 

— 180 — 



ESSOYES, CAGNES 

J'allais oublier de parler d'une qualité de la 
terre d'Essoyes : elle produit un vin qui rivalise 
avec les plus grands crus de Champagne. Aussi, 
lorsqu'il fut question de « délimitation vinicole », 
la joie des habitants fut grande ; mais, en fin 
de compte, les représentants du pays n'ayant pas 
eu assez d'influence pour faire déclarer que du 
vin récolté en Champagne serait appelé « vin de 
Champagne », on peut penser si Renoir dut avoir à 
se défendre contre les sollicitations de ses nou- 
veaux concitoyens, qui ne doutaient pas qu'un 
homme parlant si bien ne pût, en disant un 
mot à Paris, faire rendre à leur vin son véritable 
nom... 

Et, une autre fois, des personnes d'un village 
voisin ne vinrent-elles pas se plaindre au peintre que 
leur institutrice allait être déplacée parce qu'elle 
refusait de « coucher » avec le maire ! Cette fois, 
Renoir croyait bien pouvoir se rendre utile, car 
il connaissait un membre du Parlement qui déjà 
lui avait fait des offres de services. 

Rentré à Paris, Renoir exposa les faits au repré- 
sentant du peuple ; et celui-ci, se frottant les 
mains : 

« Ce que je le ferai « sacquer », ce maire, par mon 
ami Briand * ! . . . » 

* Le Président du Conseil. 

— 181 — 



AUGUSTE RENOIR 



Quelques jours après, le parlementaire revint 
chez Renoir, et, tout naturellement : 

« Rien à faire pour votre institutrice! Le maire 
appartient au Parti!... » 



Jusqu'au jour où les médecins ordonnèrent à 
Renoir de vivre l'hiver dans le Midi, il allait Pété 
à Essoyes ; mais lorsqu'il fut forcé, par ordonnance 
de la Faculté, d'habiter d'octobre à juin les pays du 
soleil, il partagea ses étés entre la Champagne et 
Paris. 

« Si je n'allais pas me retremper un peu à Paris... » 
disait-il un jour. 

— Moi. Mais une fois à Paris, vous ne mangez 
plus ; vous ne pouvez pas travailler avec la cha- 
leur... 

— Renoir. Tout ce que vous voudrez ; c'est 
tout de même l'air de Paris. » 

Quand il regagnait le Midi, le peintre aimait à 
« flâner » en route, s'arrêtant là où ça lui disait. 
C'est ainsi qu'ayant aperçu, par la vitre d'un train, 
les deux petits arcs d'un pont romain à Saint - 
Chamas, il n'avait pas eu de cesse qu'il ne fût venu 
peindre là. 

Lorsque Renoir se trouva forcé de résider presque 

— 182 — 



ESSOYES, CAGNES 



complètement dans le Midi, ce fut à Magagnosc qu'il 
se fixa tout d'abord. Magagnosc est une bourgade 
provençale avec des vestiges qui font penser à 
une ville espagnole, et étrangement accrochée au 
flanc de la montagne. Renoir pouvait encore, à ce 
moment, se servir de ses jambes. Quelles bonnes 
promenades nous avons faites ensemble dans la 
montagne, et ces grives de vignes que Madame 
Renoir faisait rôtir à la broche, une broche qui 
tournait devant un feu de sarments ! 

Au bout de deux ou trois ans de Magagnosc, 
Renoir, se plaignant du froid de la montagne, 
alla demeurer au Cannet, puis, définitivement, à 
Cagnes, dont on lui avait vanté le bon air. Mais cet 
air si pur, c'est l'air qu'on respire dans le haut 
Cagnes et Renoir n'alla-t-il pas s'échouer dans la 
plaine marécageuse du bas Cagnes ! Et comme, une 
fois installé quelque part, il ne peut pas se décider 
à « démarrer », c'est encore là qu'il passerait ses 
hivers, si, un jour, on n'avait mis en vente un terrain 
planté d'oliviers, à mi-côte, « Les Collettes ». Ne 
disait-on pas que ces oliviers — des arbres qui 
avaient au moins mille ans, affirmaient les gens du 
pays — allaient être, avant peu, convertis en cuillers, 
ronds de serviettes, presse-papiers, et autres « souve- 
nirs de Jérusalem » ? Une telle idée fut insuppor- 
table à un artiste, et Renoir acquit les Collettes 
pour sauver les oliviers. Mais lorsque la propriété 

— 183 — 



AUGUSTE RENOIR 



fnt achetée, on songea à bâtir une maison, cette si 
agréable demeure dont Madame Renoir devait être 
l'habile architecte. 

Arrivant, un jour, à Cagnes, pendant qu'on 
construisait la maison, — le « Château des Col- 
lettes », comme on disait dans le pays, — je 
trouvai Renoir, qui déjà n'avait plus l'usage de ses 
jambes, son fauteuil roulé près de la fenêtre et, à 
travers la vitre, ne pouvant détacher ses yeux du 
paysage. 

« Vous voudriez faire un tableau d'ici ? lui deman- 
dai- j e. 

— Ce n'est pas ça : on m'a fait espérer qu'au- 
jourd'hui je verrais pointer ma maison derrière ces 
arbres, là-haut ! » 

Mais qui peut échapper à l'emprise des choses ? 
Lorsque le « château » fut construit, Renoir, peu 
à peu, trouva qu'il était bon d'avoir ses aises, de 
telle sorte que les Collettes ne ressemblent pas à 
la maison du bas Cagnes, qu'il avait dû même 
partager avec le bureau de poste. Encore, dans sa 
nouvelle demeure si bien aménagée, mais isolée, 
devait-il arriver au peintre de regretter la Maison 
de la poste avec ce va-et-vient qui donnait de la 
vie. Enfin, malgré son horreur de la « mécanique », 
le châtelain improvisé se résigna à avoir son auto- 
mobile. Il voyait là surtout un moyen com- 
mode pour aller au paysage, — ce qu'il avait 

— 184 — 



ESSOYES, GAGNES 

continué de faire, depuis la perte de ses jambes, 
avec quelles difficultés ! 



« Vous voyez tout le mal que se donne mon 
mari ! me disait Madame Renoir, un jour que le 
peintre revenait « du paysage » dans une poussette 
que le caoutchouc des roues n'empêchait pas de 
sauter à chaque caillou. Le public l'apprécie ; 
ces marchands qui sont là tout le temps à vou- 
loir lui acheter ses toiles... Pourquoi alors quand 
on écrit sur lui... On vient encore de me mon- 
trer un journal... Et même, quand on ne s'y con- 
naît pas... Tenez, lorsque je suis arrivée hier, je me 
disais : comme la salle à manger est triste !... 
J'avais rapporté de Paris trois ou quatre bouts de 
toiles, des Roses, une Tête de Gabrielle... des 
choses sur lesquelles Renoir avait travaillé une 
heure! Quand j'eus piqué ça au mur, la salle à 
manger avait changé d'aspect ; on s'y plaisait ! » 

Madame Renoir se tut ; je ne l'avais jamais 
entendue en dire aussi long sur la peinture. 



— 185 — 



XX 



LES MODELES ET LES BONNES 

Renoir. — Gabrielle ! Gabrielle!..., Elle est 
encore partie ! Et ma palette qui n'est pas faite ! 

— Moi. Voulez-vous me permettre... ? 

— Renoir. Zut, je ne travaillerai pas ce matin. 

— Une vieille dame en visite. Elle est donc 
toujours sortie, cette fille ?... 

— Renoir (après le départ de la dame). Elles 
sont extraordinaires les « patronnes » ! et même 
les moins mauvaises... Cette Madame J..., tout le 
monde vous dira : « C'est un ange. » Eh bien! essayez 
donc de faire comprendre à un ange qu'une bonne 
a les mêmes besoins qu'une autre femme... 

« Il faut bien dire que Gabrielle en prend à son 
aise ! Et si, encore, elle n'essayait pas de me mettre 
dedans ! Voulez-vous parier que, tout à l'heure, 
en rentrant, elle tombera de son haut, lorsque je 
lui demanderai pourquoi elle est restée si long- 
temps dehors ? « Mais, Monsieur, je ne suis pas sortie • 

— 186 — 



LES MODELES ET LES BONNES 

« J'ai été seulement prendre des nouvelles de la 
« mère Machin qui revient de l'hôpital. » 

« Vous connaissez bien la mère Machin, ma femme 
de ménage, et son mari, le père Machin avec sa 
ceinture rouge et son chapeau tyrolien. 

— Moi. La première fois que je suis venu chez 
vous, j'entendais la mère Machin qui disait à Ga- 
brielle : « Oui, ma petite, le père Machin a quitté 
« son travail pour montrer aux autres le chemin 
« du devoir... Il a un patron qui oblige les ouvriers 
« à aller à la messe... « Papa * » a dit aux copains : 
« Moi, je ne mange pas de ce pain-là... Vous êtes 
« des feignants de rester à travailler... » 

On entend un bruit de pas dans, l'escalier. 

— Renoir. C'est Gabrielle ! Il faut, cette fois, 
que je me fâche ! 

— Gabrielle (voyant que le « patron » se force 
à prendre un air sévère). Mais, Monsieur, je ne 
suis pas sortie ; je suis descendue seulement cinq 
minutes prendre des nouvelles de la mère Machin 
qui revient de l'hôpital, même que je ne l'ai pas 
rencontrée... 

— Renoir. Cinq minutes ! Elle en a du toupet ! 
Gabrielle, je vous ai dit cent fois : vous n'êtes pas 
faite autrement que les autres, et je n'ai pas la 
prétention de vous tenir ici prisonnière... » 

* Appellation familière qui désignait ie père Machin. 

— 187 — 



AUGUSTE RENOIR 

Mais voilà qu'arrivait la mère Machin elle-même. 
Pendant qu'à quatre pattes, dans l'atelier, elle 
rangeait les soldats de plomb de Claude : 

« Eh bien, lui dit Renoir, votre fille doit être 
contente de la place que je lui ai fait avoir chez 
mon ami ? 

— La mère Machin. Non, Monsieur, vu que 
Monsieur votre ami ne s'est pas conduit en galant 
homme ! Il a dit, l'autre jour, à ma fille, à brûle- 
pourpoint : « Il faudra, demain, faire les confi- 
tures. » Ma fille, qui n'avait pas été prévenue de 
ce capiice, lui a répondu du tac au tac : « Ce sera 
« pour une autre fois, attendu que demain je suis 
« invitée à aller déjeuner à la campagne. » Alors, 
Monsieur votre ami lui a dit : « Non, ma petite, ce 
« ne sera pas pour une autre-fois, car vous allez f... 
« le camp tout de suite de chez moi ! » Et voilà 
comment on parle à une jeune fille bien convenable, 
oui, Monsieur ! 

— Cela doit beaucoup ennuyer votre mari de 
rester à rien faire, depuis que les otivriers couvreurs 
ont déclaré la grève ? demanda Gabrielle à la mère 
Machin. 

— La mère Machin. Non, ma petite, même 
que « papa » se fatigue beaucoup, en ce moment, 
« rapport » que les camarades lui ont confié le soin, 
pendant la grève, de prendre en main les intérêts 
des veuves et des orphelins, ce qui n'est pas une 

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LES MODELES ET LES BONNES 

petite affaire avec tous les assassinats que les « flics » 
commettent sur les ouvriers sans défense... Mais, 
quand le père Machin paraît, les « cognes » le sa- 
luent bien respectueusement, vu que le père Machin 
n'a pas l'air d'un ouvrier... Oui, ma petite... 11 a 
les mêmes penchants que les gens de la « haute », il 
lui faut tous les dimanches son petit gigot bien 
frotté d'ail. » 

On entend soudain : Ga... Ga... C'était le petit 
Claude qui appelait Gabrielle. 

— Renoir (resté seul avec moi, la mère Machin 
ayant suivi Gabrielle). Vous avez entendu la mère 
Machin... Mais j'aime cent fois mieux toutes ces 
imbécillités que d'avoir affaire à une « penseuse ». 
Tenez, celle-là que je rencontre, un jour, dans un 
hôtel de ville d'eaux... Comme je disais que ça 
manquait un peu de « résonance », de vie, elle, de 
se précipiter sur le piano !... » 

On sonne à la porte, et aussitôt la voix de Ga- 
brielle criant à la cuisinière : 

« La grande Louise, si c'est un petit avec une 
drôle de tête, et qui parle du nez, foutez-le à la 
porte ! Il demande tout le temps après Monsieur ! 
C'a l'air d'un peintre ! 

— Renoir. Allez vite voir, Vollard ! Non, res- 
tez ! c'est « la Boulangère ». Cette Gabrielle est 
extraordinaire avec sa rage de vouloir « fiche dehors » 
les gens qui ressemblent à des peintres. Si je la 

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AUGUSTE RENOIR 

laissais faire, la jolie collection de « gourdes » qu'elle 
me fourrerait dans les jambes ! Et savez-vous 
le beau coup qu'elle m'a encore fait, l'autre 
jour ! 

— « Il est venu, me dit-elle, quelqu'un qui 
voulait à toute force voir Monsieur, mais, malgré 
qu'il avait coupé sa barbe et mis son costume des 
dimanches, je l'ai bien reconnu : c'était le garde 
champêtre ! Je ne l'ai pas laissé entrer ! » 

« Et ce garde champêtre n'était autre que Mon- 
sieur de J..., le préfet. 

« Et cette fois encore qu'elle écrit à Z... qui 
venait d'être décoré, qu'on avait appris à la mai- 
son, avec grand plaisir, qu'il avait été fait che- 
valier de la légion étrangère... » 

Une visite arrivait au même instant. C'était le 
petit monsieur qui parlait du nez. Il tenait d'une 
main un lys, et de l'autre un face-à-main. S'adres- 
sant à Renoir : 

« Je voudrais me faire peindre par vous... La 
ressemblance, ça m'est égal, pourvu que je garde 
mon caractère... » 

Je m'étais levé, mais Renoir : 

« Ne vous en allez pas, Vollard ; il va venir quel- 
qu'un que vous aurez plaisir à voir... » 

Puis, brusquement, à l'homme au lys : 

« Allez donc chez Besnard. Les portraits que je 
fais, moi, ne plaisent pas. » 

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LES MODELES ET LES BONNES 

Et comme l'autre, déjà, un peu gêné de cet 
atelier qui n'avait rien du musée, prenait congé 
avec, dans la bouche, un de ces « maître » qui hor- 
ripilait tant Renoir, voilà qu'arriva cet ami que 
Renoir attendait, mon compatriote de l'île Bour- 
bon, le poète Léon Dierx, que je ne connaissais 
pas encore. 

Renoir m'avait dit un jour : « Ce qui est tout 
Dierx*, c'est qu'il n'a jamais rien désiré pour lui- 
même, ni envié rien à personne ! Une seule fois je 
l'ai entendu débiner quelqu'un : 

— « Je ne connais pas de « raseuse » plus terrible ». 
C'était de Madame de Sévigné qu'il parlait ! » 

Dans l'œuvre de Renoir, Dierx admettait plei- 
nement la première manière du peintre. 

« Quel beau tableau que la Loge, disait-il un 
jour ; ah ! si Renoir, maintenant, ne donnait pas 
tant dans le rouge!... » 

Et quelqu'un faisant observer que cette nouvelle 
manière de Renoir était très appréciée du public : 
« J'ai un ami, fit le poète, un peintre aussi, et qui a 

* Dierx, après trente ans de fonctionnarisme, était tou- 
jours expéditionnaire. Et comme quelqu'un s'en indignait, 
le « Prince des Poètes », avec un sourire : 

— « Croyez-moi, un poète, ce n'est pas bon à grand'- 
chose. Tenez, une fois, on me demande, dans le service, 
d'écrire une lettre. Nous recevons tout de suite une protes- 
tation indignée. La lettre était adressée à un archiviste ; 
j'avais mis : « Monsieur l'anarchiste... » 

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AUGUSTE RENOIR 

une femme si charmante ! Il peint avec beaucoup 

de rouge comme Renoir ; ce sera donc bientôt 

son tour de se vendre. » 

Dierx entra dans l'atelier, l'air radieux : 

« Renoir, si vous' saviez la belle chose que je 

viens d'entendre !, Un jeune poète me récitait des 

vers où il était question d'un adolescent vierge. 

Ma femme de ménage, du coup, s'arrête, comme 

en extase : 

— « Monsieur, je vous demande pardon de me 
mêler de ce qui ne me regarde pas, mais j'entends 
parler d'un jeune homme qui a encore son pucelage, 
et ça me rappelle le plus beau souvenir de ma vie ! 
Telle que vous me voyez, excepté que c'était il y 
a plus de quarante ans, j'ai eu, moi aussi, le puce- 
lage d'un jeune homme! 

— « Et quel effet cela fait-il, lui ai- je demandé, 
d'avoir le pucelage d'un jeune homme ? » 

« Alors, elle : 

— « Eh bien ! Monsieur, c'est pas pour dire, 
mais on est éblouie ! » 

Gabrielle ne me paraissait pas tout à fait disposée 
à partager le sentiment de la femme de ménage du 
poète ; elle tenait apparemment les hommes pour 
des trompeurs, mais elle n'en était pas moins 
pitoyable au sexe fort. 

Un soir que j'étais allé dîner chez Renoir à Lou- 
veciennes : 

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LES MODÈLES ET LES BONNES 

« Regardez Gabrielle et ses soldats ! » me dit 
Madame Renoir. 

Et je vois deux soldats qui s'étaient hissés sur 
l'entablement de la fenêtre de la cuisine, et, à 
travers les barreaux, Gabrielle leur passant des 
tartines de confitures. 

Un instant après, Madame Renoir, étant allée 
à la cuisine, trouve Gabrielle qui faisait manger 
aux militaires de la soupe. 

« Mais, Gabrielle, vous êtes folle ; de la soupe 
après les confitures ! » 

Déjà, Gabrielle s'inquiétait. Je la rassurai en lui 
disant qu'il y avait des gens qui mangeaient la 
soupe au dessert, que c'était, notamment, une cou- 
tume lyonnaise. 

« Justement, repartit un des soldats, le régiment 
est désigné pour aller à Lyon. » 

Et, désormais, sans craindre pour leur santé, 
Gabrielle tendit aux militaires la cuillerée de soupe 
restée en suspens derrière le grillage. 

Renoir avait demandé du marc après le café : 
le carafon était vide. 

« J'ai donné une goutte aux soldats, expliqua 
Gabrielle. 

— Mais comment voulez-vous, dit Madame Re- 
noir, qu'ils puissent retrouver leur fort au milieu 
de la forêt, maintenant qu'ils ont bu ? » 

Gabrielle s'était enveloppé la tête d'un fichu : 

— 193 — 13 



AUGUSTE RENOIR 

* — (( Où allez-vous ? s'informe Renoir. 
— Eh ! je vais rejoindre les soldats. A trois, 
nous retrouverons mieux le chemin du fort I » 



Gabrielle aimait beaucoup les couleurs vives. 
Un jour, Renoir lui avait demandé un foulard, 
et Gabrielle de lui attacher au cou un grand mou- 
choir rouge à pois blancs. Ainsi « arrangé », Renoir 
alla au Crédit Lyonnais, accompagné de Gabrielle, 
laquelle n'était pas non plus sans être un peu 
voyante. Lorsque Renoir présenta le chèque qu'il 
était venu toucher, l'employé refusa de payer. 

« Mais, protestait Gabrielle, puisque c'est Mon- 
sieur Renoir ! Même qu'il est décoré ! » 

Et, ouvrant son porte-monnaie, elle en retirait 
une rosette d'officier de la légion d'honneur. 

J'arrivais au même moment. Renoir tenait tou- 
jours le chèque à la main, mais il était surtout 
intéressé par une petite ouvrière qui attendait à 
un guichet voisin. 

« Regardez donc, Vollard. C'est tout à fait le 
type de Marie, vous savez bien, quand elle avait 
encore son teint de pêche ! Je voudrais tant peindre 
cette peau-là. Vous ne pourriez pas voir un peu si 
elle consentirait à venir poser ? » 

Gabrielle s'élançait déjà, mais Renoir la retint. 

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LES MODELES ET LES BONNES 

Il craignait qu'une trop grande précipitation ne 
mît en fuite la jeune personne. 

Quant à moi, assez embarrassé sur la façon 
d'engager les pourparlers, je trouvai seulement à 
dire : 

« Mademoiselle, je viens pour un bon motif ! 

— Quel bon motif ? me demanda - la petite, 
méfiante. 

— Ce Monsieur que vous voyez là-bas voudrait 
tirer votre portrait en couleur. 

— Monsieur, je suis encore sage... » 

Je l'assurai que sa vertu ne courait aucun 
danger. 

« On dit toujours ça, pour commencer... Je vais 
voir avec « Grande Sœur »... 

J'étais à l'atelier lorsqu'elle arriva, raide comme 
un pieu... 

« Je ne ferai jamais rien de ça, me dit Renoir ; 
elle a avalé une barre de fer... » 

Mais voilà qu'un modèle, qui arrangeait un 
chapeau, s'étant piqué le doigt, cria : m... Ce mot, 
apparemment, mit en confiance la nouvelle venue, 
car elle changea incontinent son maintien de jeune 
empalée en une pose pleine de naturel. 



— 195 



AUGUSTE RENOIR 



Je voyais Gabrielle, un jour, contemplant à son 
doigt un diamant. 

« Regardez, Madame, comme ça brille ! Ca vient 
de la rue de la Paix. C'est écrit dans la boîte ! 

— En effet, je n'ai jamais eu une aussi belle 
bague, » dit Madame Renoir, laquelle ne se sou- 
ciait pas de posséder des bijoux. 

Renoir regardait la bague avec attention, ce qui 
n'était pas sans m'étonner. 

« Voyez donc, Vollard, on ne sait même plus 
monter une pierre aujourd'hui ! » 

Et s'adressant à Gabrielle : 

« C'est encore E... qui vous a donné cette bague ? 
Voilà ! j'ai ajouté en supplément son petit garçon 
dans le tableau qu'il m'avait commandé et c'est 
vous qui avez eu la bague !... » 

Et se mettant à rire : 

« Vous ne trouvez pas, Vollard, que je suis en 
train de faire comme ce peintre hollandais, le Van 
der... Chose enfin, qui, ayant peint un Pâturage 
avec un mouton de plus que le nombre convenu, 
et ne pouvant pas arriver à se le faire payer en 
sus, l'avait effacé avant de livrer son tableau ! » 

Madame Renoir était la seule qui se préoccupât 
du « devenir » de la bague. 

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LES MODELES ET LES BONNES 

« Que voulez-vous en faire, Gabrielle ? Vous allez 
la perdre, et ça vaut pas mal d'argent. 

On m'a même dit en me la donnant, répliqua 
Gabrielle, que si je la rapportais au marchand, il 
me la reprendrait pour mille francs ! 

— Ah ! j'en suis bien aise pour vous, Gabrielle ! 
Il faut courir rue de la Paix; vous placerez cet 
argent à la Caisse d'épargne, ou bien vous achèterez 
une vigne dans votre pays. » 

Mais Gabrielle : 

« Je n'ai pas confiance dans le Gouvernement. 
Je me méfie aussi de la vigne : il y a trop de mala- 
dies sur cette plante-là ! Et puis c'est si joli à 
regardei un diamant ; comme ça étincelle ! » 

Et, la bague au doigt, Gabrielle se remit à frotter 
les meubles... 

C'est que la prévoyance n'était pas la qualité 
maîtresse de Gabrielle. Un jour, aux Collettes, elle 
fait entrer deux chemineaux dans la cuisine et leur 
coupe de larges tranches de pâté. 

« Mais vous n'y pensez pas, Gabrielle, dit Ma- 
dame Renoir. Après, ils n'auront pas de plaisir 
à manger leur pain et leur fromage, et ils ne trou- 
veront plus de pâté. » 

En quoi Madame Renoir se trompait. Les vaga- 
bonds revinrent au milieu de la nuit dans la cuisine, 
qui fermait avec un simple loquet, et mangèrent 
le reste du pâté. Mais, comme c'étaient de bons 

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AUGUSTE RENOIR 



bougres, ils ne mirent pas le feu à la maison en 
s'en allant. 



Un soir, M me Edwards était venue chercher 
Renoir pour lui faire voir les ballets russes. Renoir 
était déjà pris par les rhumatismes et pouvait à 
peine marcher. 

Il va sans dire qu'on ne demanda pas au peintre 
de se mettre en habit : il n'aurait pas été, même 
pour voir dès ballets russes, jusqu'à s'affubler d'un 
costume qu'il trouvait ridicule et gênant. 

Mais on imagine la surprise dans la salle en 
voyant, au premier rang, dans une loge, quelqu'un 
en veston gris, avec une casquette de cycliste... 

A un moment donné, la porte de la loge s'ouvrit : 
c'était Gabrielle. 

« Là-haut, où l'on m'a mise, je vois mal. Ici, 
je serais mieux ! On ne peut pas dire que je suis 
tape-à-1'œil, n'est-ce pas ?... » 

Et Gabrielle, en robe noire montante, prit place 
à côté du « patron ». 



Si Renoir prend ses modèles parmi ses bonnes, 
c'est qu'il ne déteste rien tant que le modèle « pro* 
fessionnel ». 

— 198 — 



LES MODELES ET LES BONNES 

Et quand un modèle lui est bien « entré dans le 
pinceau », c'est une gêne pour lui d'en changer. 
L'âge même lui est indifférent. Un jour, il s'était 
emballé sur une belle fille qu'il .voyait pour la 
première fois. 

« Je vais peindre un nu épatant ! » 

Il exécute son tableau, mais la pose était décidé- 
ment trop rigide. Prenant une autre très jolie fille, 
il repeint un deuxième nu sur le premier, mais cela 
ne le satisfait pas encore. 

« De guerre lasse, me dit-il, je vais retourner 
chercher Louison... Ce qui m'embête, c'est qu'elle 
n'a plus de fesses... plus de tétons, et ce ventre 
qui tombe... Quand je pense, la première fois que 
je l'ai rencontrée sur le boulevard de Clichy, avec 
un petit ruban bleu au cou... Il y a trente ans de 
ça ! Quelle ligne de ventre!... » Et Renoir reprend 
Louison, retrouve la ligne de ventre sous l'empâ- 
tement des chairs et fait son plus beau nu. 

Gabrielle posa un très grand nombre de fois, 
soit seule, soit tenant dans ses bras Jean et, plus 
tard, Claude. Elle figure également dans le grand 
tableau de La Famille. 

Un jour, je vois Gabrielle dans l'atelier, avec, sur 
la tête, un bonnet phrygien, les cheveux lui tom- 
bant dans le dos. 

Renoir. Regardez, Vollard, comme elle ressemble 

— 199 — 



AUGUSTE RENOIR 



à un garçon ! Depuis toujours, je voulais faire un 
Paris, je n'avais jamais pu trouver de modèle. Quel 
Paris j'aurai là ! » 

Et, en effet, il a fait, avec Gabrielle, quelques 
dessins et deux ou trois toiles représentant Paris 
offrant la pomme à Vénus. C'est ainsi que ces 
recherches l'ont conduit à faire son bas-relief du 
Jugement de Paris et une grande statue : Vénus 
victorieuse. 

Toute sa vie, la sculpture l'avait tenté. De mon 
côté, je lui demandai, un jour, devant un Nu> 
pourquoi il ne ferait pas de la sculpture. 

« Je suis bien trop vieux, » me répondit-il. 

Mais quand Renoir avait une chose en tête... 



Un jour que j'étais avec Renoir à l'atelier, il 
me parlait des surprises que l'on peut avoir au 
déshabillage du modèle. Des femmes que l'on croit 
bien faites et qui ne donnent rien, à côté d'autres 
très « toc », qui, une fois nues, deviennent des 
déesses. 

A ce moment, on sonnait à la porte de l'ate- 
lier. 

Un modèle venait se présenter : un vrai paquet ! 
Elle se tenait devant Renoir, les mains dans les 
poches de son tablier : 

— 200 — 



LES MODELES ET LES BONNES 

« Monsieur, « je fais » les Halles, mais le turbin 
ne va pas, rapport aux « Mœurs » et à la concur- 
rence des femmes mariées ! Alors, comme on m'a 
dit que le métier de modèle était un bon métier... 

— Eh bien, on verra ça un jour, fit le peintre 
pour s'en débarrasser. 

Et Renoir, quand elle eut disparu : 

« Je ne suis pas difficile, mais tout de même il y 
a des limites... » 

Mais voilà qu'on entend une toux discrète der- 
rière un paravent, au fond de l'atelier, en même 
temps que la tête du futur modèle se montrait. 

« Qu'est-ce que vous faites là ? s'écrie Renoir. 

— Eh bien, Monsieur, vous m'avez dit qu'on 
verrait ça ; je me suis déshabillée... » 

Je laissai Renoir. Le lendemain, étant retourné 
à l'atelier, je trouve le peintre à son chevalet... 

« J'attends le modèle : vous savez bien, la femme 
que vous avez vue hier. 

— Moi. Cette horreur!... 

— Renoir. Une horreur?... C'est Vénus elle- 
même !... » 



Depuis quelques années, Gabrielle avait quitté 
le « patron », et, de même, la mère Machin, qui était 
devenue concierge. Un jour que je passais à Mont- 

— 201 — 



AUGUSTE RENOIR 



martre, je rencontre cette dernière qui prenait le 
frais devant la porte de « sa » maison. 

« Votre immeuble a l'air bien convenable, lui dis- 
je en manière de compliment. 

— Non, Monsieur... La maison manque de 
comme-il-faut. La petite dame du sixième fait cocu 
son mari, un homme très bien, ma foi ; le vieux 
du premier est un satyre ; le locataire du troisième 
a lâché sa femme... Oui, Monsieur ! 

— Et Gabrielle, demandai-je, l'avez-vous revue? 

— Non, Monsieur... Gabrielle habite Athènes, 
une petite ville très bien... Et on dit dans le quar- 
tier que Gabrielle a une bonne et un manteau de 
velours... Oui, Monsieur! » 



202 



XXI 
RENOIR ET LES AMATEURS 

Rien « n'embête » plus Renoir que de vendre sa 
peinture. Ce n'est pas qu'il tienne outre mesure 
à la garder : mais il faut revoir les toiles, boucher 
les blancs, signer... 

Lorsque Sacha Guitry vint lui demander de 
se laisser prendre avec un appareil cinématogra- 
phique (j'aurai à parler de son incapacité à rien 
refuser) : 

« Si je pouvais, lui dit Sacha, vous avoir le pin- 
ceau à la main ! » 

Renoir avait justement un tableau à signer. Il 
le fait mettre sur le chevalet et fait apporter sa 
boîte à couleurs. 

Du fond de la pièce, je le voyais agiter le pinceau 
sur la toile... Lorsque l'opérateur eut cessé détour- 
ner, Renoir tendit la main au petit Claude pour 
qu'il lui détachât le pinceau des doigts. 

« Mais, papa, tu n'as pas signé le tableau ?... » 

Alors, Renoir : 

— 203 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Ce sera pour une autre fois... 

— Moi. A voir les mouvements de votre main, 
je pensais que vous aviez signé deux fois plutôt 
qu'une ? 

— Non, fait Renoir ; j'ai ajouté une petite 
rose... » 

Et lorsque Renoir se décide à donner le dernier 
coup à ses toiles et que les marchands croient enfin 
les tenir, voilà qu'entre en scène l'Amateur... 
Comme Renoir a la réputation de ne pas vouloir 
vendre « directement », ledit amateur, pour avoir 
un pied dans la place, commencera à solliciter le 
portrait de sa dame ou de sa demoiselle, — beau- 
coup plus rarement de son petit garçon, car les 
enfants mâles en peinture sont d'une vente moins 
avantageuse. 

« Si vous saviez, Monsieur* Renoir! .Depuis tan- 
tôt trois ans, ma femme économise sur ses toilettes 
pour avoir de vous son portrait dans votre « nou- 
velle manière ». Elle vient de briser sa tirelire et 
y a trouvé trois mille francs !... Certes, pour ce prix, 
nous n'oserions pas rêver un portrait à l'huile!... 
Mais un simple pastel nous rendrait si heureux ! » 

Et en demandant un pastel, on sait bien qu'avec 
ses doigts paralysés Renoir ne peut plus manier 
des crayons de pastel, et qu'après avoir « traité » 
pour un dessin, de soi-même, il prend une toile et 
des pinceaux. 

— 204 — 



RENOIR ET LES AMATEURS 



Dois-je ajouter que, lorsque le coup a réussi, la 
dame ne manquera pas d'arriver en grand décolleté : 
plus on montre de peau, plus la toile vaudra cher... 
Sans compter qu'il y a des chances qu'elle vienne 
accompagnée de « sa fillette » (il n'est pas sans 
exemple que celle-ci ait été empruntée à une amie), 
et une nouvelle « campagne » s'engage pour obtenir 
que l'enfant soit peinte avec la « mère »... 

Pendant qu'on fait ainsi le siège du peintre, 
on peut penser si les marchands sont loin de son 
esprit, et ils ne peuvent même pas se rappeler à 
lui, car la première condition pour un marchand 
d' « attraper » quelque chose à Renoir, c'est qu'on 
ne l'embête pas. Et comme les bonnes, pour n'avoir 
pas à se déranger, laissent la clef sur la porte, 
s'en remettant à la cuisinière du soin d'opérer le 
« filtrage » des arrivants, si la « Grande Louise » 
est occupée à surveiller le fricot, les « amateurs » 
entrent comme dans un moulin. 

Enfin, quand les marchands ont eu la chance 
pour eux, quand les lots sont faits et signés, Renoir, 
avec un peu l'air de donner sa malédiction : 

« Allons ! emportez ça... » 

Et, sans même avoir besoin de regarder les toiles 
qu'on vient de « décrocher », c'est toujours la même 
phrase : 

« Monsieur Renoir, une autre fois, comptez-moi 
plus cher, et donnez-m'en plus ! 

— 205 — 



AUGUSTE RENOIR 



— Vous n'aimez pas, hein, que je vende aux 
amateurs ? 

— Puisque nous vous offrons de payer plus cher 
qu'eux... » 

Alors Renoir, qui ne s'est jamais laissé impres- 
sionner par l'afgent : 

« Attendez donc un peu ; au train où ils vont, 
ils seront vite gavés... » 

Mais l'amateur n'est jamais gavé, un tableau 
n'étant pas autre chose pour lui qu'un titre en 
portefeuille... Que Renoir se « refroidisse » à son 
égard, vite il lancera à l'assaut du peintre d'autres 
« amateurs » qu'il engage à son compte. 

On arrive chez Renoir avec les mêmes idées que 
lui en politique, en religion, en littérature, — en 
exagérant même au besoin : tel qui, un jour, a 
cru répondre à la passion du peintre pour Dumas, 
en mettant la Dame de Monsoreau au-dessus de 
Y Iliade ! — Et celui-là qui, en outre de ce bagage 
d'opinions « renoiresques », jugeait qu'il pouvait 
opérer avec encore plus de profit en montrant une 
connaissance approfondie de la « manière » du 
« Maître ». Il apportait une toile dont il avait pris 
soin d'effacer la date et la signature : 

« Monsieur Renoir, voilà un tableau de vous non 
signé ! Je l'ai trouvé au « marché aux puces». Dès que 
je l'ai vu, je me suis écrié : Un Renoir ! Et je mettrais 
ma main au feu qu'il a été peint en telle année. » 

— 206 — 



RENOIR ET LES AMATEURS 

Et Renoir ayant confirmé le dire de « l'amateur », 
ayant resigné et redaté la toile, que de remercie- 
ments avec la petite pointe d'émotion : 

« Ainsi donc j'ai pu parvenir jusqu'à Renoir !... 
Vous m'autorisez à dire Renoir ? L'habitude qu'on 
a de dire le Titien, Vélasquez, Watteau!... (Un 
bon «démarcheur)) doit connaître les goûts de sa 
victime, et notre homme n'ignore pas que le Titien, 
Vélasquez, Watteau sont les dieux de Renoir, 
comme aussi il n'est pas sans savoir que si, au lieu 
de dire « Renoir », il avait donné du « Maître », il 
se serait fait marquer un mauvais point.) Depuis 
que j'avais trouvé ce tableau, je ne faisais qu'aller 
et venir de chez moi à chez vous, mais, arrivé, 
à la porte, le courage m'abandonnait. Une fois, je 
suis monté jusque sur votre palier... Au moment de 
sonner, je suis redescendu. Aujourd'hui, j'ai pris 
mon courage à quatre mains, tout en me disant : 
« Je connais quelqu'un qui va se faire joliment 
« .mettre à la porte !... » 

Comment mettre à la porte un si brave homme?... 
Et « l'amateur » parle, avec des larmes dans la voix, 
du bonheur de sa femme s'il pouvait revenir un 
jour chez lui avec un autre Renoir, et c'est le coup 
du portrait : 

« Vous me permettez d'amener ma femme avec 
moi. Depuis qu'elle a vu une exposition de vous 
chez Durand-Ruel, elle n'en dort pas ! ce Si je 

— 207 — 



AUGUSTE RENOIR 



« pouvais avoir mon portrait par Renoir !... » J'ai 
beau lui répéter : « Mais tu dégoûteras peut-être 
« M. Renoir quand il te verra !... » 

Et, très gêné à la pensée que cette « pauvre 
femme » puisse s'imaginer qu'elle le « dégoûterait », 
Renoir finit par accepter la présentation, en souhai- 
tant seulement que la pénitence ne soit pas trop 
dure ; que le modèle ne soit pas vieux et ait une 
peau qui ne «repousse» pas la lumière... Est-il 
besoin de dire que ce sont là de vaines craintes ? 
On lui amène tout ce qu'il y a de mieux comme 
« blond », ce « blond » que Renoir aime tant à 
peindre ! 

Mais ces habiletés n'égalent pas l'astuce d'un 
Chinois qui écrivit à Renoir quel serait son 
bonheur « céleste » s'il pouvait obtenir un simple 
trait du « Maître » (Renoir supporte plus facile- 
ment « Maître » par écrit qu'en paroles), pour 
la modeste somme de... 

Renoir lisait à haute voix. Arrivé là, et avant de 
tourner la page : 

« Vous verrez, Vollard, qu'on m'offrira trois cents 
francs. Mais pour avoir une toile en Chine... » 

C'était cinq cents livres sterling que proposait 
le « compère ». Et Renoir lui donna pour ce prix 
une toile dont il avait refusé le double. 



— 208 — 



'" . f' 1 



frllul 




PORTRAIT DE M. AMBROISE VOLLARD PAR RENOIR 
(Fac-similé en réduction d'une lithographie originale). 



RENOIR ET LES AMATEURS 



« Quelle sympathique figure, cet homme qui sort 
d'ici ! » disais-je un jour à Renoir. 

On était venu apporter au peintre la plus mer- 
veilleuse bordure Louis XIV : 

« Un cadre qui me vient de famille... Ce portrait 
de ma femme que vous m'avez promis, comme il 
ferait bien là dedans... » 

Il avait été convenu d'une toile plus petite, 
mais Renoir n'en est pas à ça près. 

« Oh ! celui-là, Vollard, je trouve de plus en plus 
que c'est un second Monsieur Chocquet ! » 

Le lendemain, j'étais chez un antiquaire. Je vis 
le même amateur entrer avec le même cadre 
« familial ». 

« Je vous rapporte le cadre que j'avais pris pour 
faire voir... » 

Comme Renoir est à jamais cloué dans son fau- 
teuil par ses rhumatismes, « l'amateur » ne courait 
pas le risque d'a\oir la visite du peintre venant 
juger de l'effet de sa toile dans le cadre. Mais on 
ne pense pas à tout... La surprise de Renoir fut 
grande lorsque, peu de temps après, il trouva dans 
le catalogue d'une vente le portrait qu'il s'était 
laissé arracher par le « second » M. Chocquet. 



— 209 — 14 



XXII 
UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 



A côté des « amateurs » toujours à courir après 
la bonne affaire, et sans parler de certains « types » 
comme les Chocquet, les de Bellio, les Caillebotte 
(pour ne citer que les morts), qui aiment les ta- 
bleaux qu'ils achètent, — il existe une « espèce » 
de collectionneurs qui, nonobstant leur indiffé- 
rence invincible, voire leur dégoût, pour les arts, 
ont des collections, comme d'autres ont des écuries 
de courses. A cette classe de « grands amateurs » 
appartenait, notamment, M. Chauchard, lequel, 
soucieux d'affirmer jusqu'au bout ses millions, 
avait demandé qu'on portât devant son corbillard 
eelui de ses tableaux qui avait coûté le plus cher... 
Mais ce « grand amateur » est mort avant que la 
peinture de Renoir eût atteint des prix assez 
élevés pour être admise à figurer dans « ses galeries », 
de telle sorte que je me trouve empêché de parler 
de M. Chauchard. Par contre, le comte Isaac de 
Camondo a sa place ici, non parce qu'il a possédé 

— 210 — 



UNE FIGURÉ DE « GRAND AMATEUR » 

quelques Renoir, achetés d'ailleurs à contrecœur, 
mais à cause de ses efforts pour arriver à goûter 
cette peinture. 

Vers 1910, je vis entrer chez moi le comte Isaac 
de Camondo. Je m'imaginais que le célèbre collec- 
tionneur avait été « raccroché » par un Nu de 
Renoir exposé à la vitrine de mon magasin, mais 
c'était un dessin de Degas qui me valait sa visite. 
Il examina le Degas, d'un air ennuyé, et m'en de- 
manda le prix, entre deux bâillements. Pendant 
que j'enveloppais le dessin, — qu'il avait fini par 
acheter : 

« Et ce Nu de Renoir ? » hasardai- je... 

En même temps, je retournai le chevalet qui sup- 
portait la toile. M. de Camondo avait reculé de 
deux pas : 

« Si « votre » Renoir était plus jeune, peut-être 
pourrait-il se guérir de cet excès de couleur, et 
apprendre à dessiner ; mais, lorsqu'un peintre, 
à soixante ans passés, dessine un bras comme ça, 
une cuisse comme ceci... et regardez-moi la couleur 
de ces joues !... (Et, du bout de sa canne, il indi- 
quait des parties de la toile.) Et puis, savez-voiis 
ce qui manque encore à Renoir ? . . . La tradition ! 
On sent que cet homme ne doit pas aimer le Louvre ! 
Ce n'est pa£ comme son « homonyme >> le dessinateur 
Renouard, que j'ai rencontré, l'autre jour, au musée, 
en contemplation devant un Holbein. » 

— 211 — 



AUGUSTE RENOIR 



Je me trouvais, précisément, avoir des choses de 
ce Renouard-là, notamment un Camérier du pape, 
que je montrai à mon client, avant des dessins de 
Degas qu'il avait désiré voir. 

« J'ai des Degas beaucoup plus importants, » 
fit M. de Camondo en regardant avec attention le 
Renouard, et en se remettant à bâiller. Cette fois, 
il n'était pas difficile de deviner que, par ses bâil- 
lements, M. de Camondo cherchait à simuler l'indif- 
férence, encore que je n'arrivasse pas à m' expliquer 
pour quelle raison il me parlait de ses Degas quand 
je lui présentais un Renouard... 

Je n'en voyais pas moins tous mes Renouard 
vendus... Et tendant la main vers un casier : 

« Je n'ai pas que ce dessin-là du Renouard qui sait 
dessiner ! » 

Le bâillement s'arrêta net, et le visage de M. de 
Camondo revêtit une expression de mécontente- 
ment. Malgré la signature, comme aussi malgré le 
sujet du dessin, il avait pris le Renouard pour 
un Degas. 

Pour parler d'autre chose, je demandai à M. de 
Camondo s'il avait toujours goûté l'impression- 
nisme. 

« Non, certes ! De vieilles traditions de famille 
avaient fait de moi, dès ma jeunesse, un classique 
à tous crins. Encore que je sois maintenant dans le 
moderne jusqu'au cou, je ne puis me défaire de 

212 



UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 

mon admiration pour les œuvres que nous ont 
laissées nos pères *, telles nos grandes cathédrales, 
et même les moins célèbres de nos églises, comme 
Saint -Germain- F Auxerrois ! Combien de fois me 
suis -je arrêté devant, en allant au Louvre, ou 
encore lorsque mon ami Frantz Jourdain m'emme- 
nait voir sa Samaritaine ! Frantz Jourdain avait 
beau me pousser amicalement par le bras, mes 
jambes prenaient racine devant le vieux monu- 
ment. 

« Et cette parenté de l'ancien et du moderne si 
réelle, encore que longtemps mystérieuse pour 
moi, devait-elle se révéler pleinement, la fois où, 
Frantz Jourdain m' entraînant sur les toits du 
Louvre, du même coup d'œil je surplombai Saint- 
Germain-1' Auxerrois et la Samaritaine... 

« Pour en revenir à l'impressionnisme, j'en ai eu 
la première révélation, il y a quelques années, 
chez une princesse de mes amies, en contem- 
plant, des fenêtres d'un château Henri II, un effet 
de soleil couchant sur un étang. J'avais précisé- 
ment emmené avec moi Frantz Jourdain ; je lui 
avais promis depuis longtemps de le présenter à 
une authentique princesse. Sur ses indications, 
le premier valet de pied de mon aimable hôtesse 



* M. de Camondo avait un tel goût pour la culture fran- 
çaise, qu'il en arrivait à oublier son origine turque. 



— 213 



AUGUSTE RENOIR 

apporta un cadre Louis XVI du plus pur style, 
que Frantz Jourdain voulut lui-même tenir entre 
les montants de la fenêtre ; et, en prenant le recul 
nécessaire, la portion de l'étang découpée par le 
cadre me fit l'effet d'un tableau impressionniste! 
À peu près vers le même temps, j'eus l'occasion 
de Voir, à mon cercle, des toiles de La Touche, 
qui me rappelèrent, avec quelle vérité ! ma vision 
de l'étang. 

— Moi. La Touche ?... 

— - M. r>E Camondo. ... Un « grand moderne » ! 
ainsi que l'a écrit je ne sais plus quel critique. 
Et c'est par La Touche que je suis arrivé à Monet, 
comme j'ai commencé par aime* Saint-Saëns 
avant de comprendre Wagner. « On ne parvient 
« pas à la Mecque en un jour, » dit le proverbe 
turc. Et, une fois entré dans l'impressionnisme, 
je n'ai plus éprouvé le besoin d'en bouger ; mais 
encore faut-il que l'impressionnisme reste de la 
peinture ; or, il n'y a pas de peinture sans dessin ! » 

En jurant qu'il ne pourrait jamais avoir des 
Renoir chez lui, M. de Camondo oubliait que, 
suivant un proverbe — qui n'est pas d'origine 
turque — on ne doit pas dire : « Fontaine, je ne 
boirai pas de ton eau. » 

Il arriva un moment où l'art de Renoir commença 
à l'inquiéter. Il ne s'agissait plus de déterminer 
si Renoir savait ou ne savait pas dessiner, mais si 

— 214 — 



UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 

une collection d'impressionnistes pouvait être com- 
plète sans des Renoir. Il faut rendre cett& justice 
à M. de Camondo : il savait, au besoin, faire le 
sacrifice de ses goûts personnels, s'il reconnaissait 
que certains noms étaient nécessaires à une grande 
collection. 

« Je finirai par acheter quelques échantillons 
de ce que ce Renoir a fait de plus fou ! » déclarait-il,, 
un jour, à un de ses familiers, qui en resta coi. 

M. de Camondo expliqua son plan : 

« Quand j'aurai réussi à regarder ce vitriol en 
face, je pourrai avaler n'importe quoi ! » Les 
Renoir « fous » furent achetés *. Cependant M. de 
Camondo ne parvenait toujours pas à « digérer » 
leur excès de couleur, joint à une telle absence de 
dessin... 

« Si vous essayiez, lui insinuai- je, un jour, d'une 
autre tranche de l'œuvre de Renoir ? 

— Mais pas des 1900, ni même des 1896 ! » pro- 
testa M. de Camondo. 

Je lui suggérai un magnifique « 89 », le Portrait 
de Madame de Bannières. 

« Je ne veux pas non plus des 89, car c'est en 
plein l'époque aigre, cette époque dont un célèbre 
critique d'avant-garde a dit : « Ces Renoir-là sont 
« des fruits qui n'arriveront jamais à maturité. » 

* Les Renoir de la Collection Camondo au Louvre. 
— 215 — 



AUGUSTE RENOIR 



Mais j'ai décidé d'avoir des Renoir ; trouvez-moi 
donc de bons 70, même des 65, — des Renoir 
« femme », bien entendu ! Prenez garde aux 
mains ! Pas de ces mains de cuisinières, comme 
il aime tant à faire. Et attention aussi au genre 
de robe, et soignez bien, dans votre choix, le 
côté morbidesse ! Il va de soi, n'est-ce pas, que 
ce ne devra pas être des Renoir trop Renoir ! 
Ayez toujours présent à l'esprit que ce sera pour 
être donné au Louvre, plus tard !... Je ne vous 
empêche pas de descendre jusqu'aux 1860 ! Ce que 
je veux avant tout, c'est un peu de dessin. 

— Moi. Je connais un 1858 d'un fini extraor- 
dinaire, le premier tableau que Renoir a peint ! 

— M. de Camondo : Un Renoir Femme ? 

— Moi. Non, un Renoir Nature Morte. 

— Pas de nature morte ! Je viens encore de 
refuser un Poisson de Manet... Il n'y a plus de 
place dans ma salle à manger... Vous ne pourriez 
pas savoir habilement de Renoir s'il n'existe pas, 
de son ancienne manière, un Nu de grande dame ? 
Je sais bien que ces dames du Faubourg ne sont 
pas... 

— Toujours très appétissantes, allais-je con- 
tinuer, lorsque M. de Camondo ajouta : 

— D'un abord facile!... J'ai ouï dire pourtant 
que Renoir était reçu chez un parent de Roth- 
schild !... Vous avez quelque chose à me dire ? » 

— 216 — 



UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 

J'allais, en effet, parler... 

« Ne pourrais-j e pas vous soumettre des œuvres 
de jeunes ? 

— M. de Camondo (avec un sourire). Je vous 
vois venir ! Et vous n'êtes pas le seul ! Tout le 
monde semble s'être donné le mot pour me dire : 
« Puisque vous allez, de préférence, aux œuvres 
« de jeunesse des grands peintres, pourquoi n'ache- 
« tez-vous pas des œuvres de peintres jeunes 
« actuellement ? » On devrait pourtant savoir 
que je ne puis pas admettre dans mes galeries 
des choses encore discutées. Je sais bien ce que 
vous allez m' objecter : « Et la Maison du pendu 
de Cézanne ? » Eh bien, oui, là, j'ai acheté un 
tableau qui n'est pas encore accepté par tout le 
monde ! Mais je suis couvert : j'ai une lettre 
autographe de Claude Monet, qui me donne sa 
parole d'honneur que cette toile est destinée à 
devenir célèbre. Si, un jour, vous venez chez 
moi, je vous ferai voir cette lettre. Je la con- 
serve dans une petite pochette clouée derrière la 
toile, à la disposition des malintentionnés qui vou- 
draient me chercher des poux dans la tête avec ma 
Maison du pendu. » 

Ajoutons que, plus tard, le comte de Camondo, 
désormais certain de ne pas se tromper sur les. 
Cézanne, avec les prix qu'ils faisaient, en acquit 
quelques autres. Il en aurait acheté bien davantage, 

— 217 — 



AUGUSTE RENOIR 



mais, chez Cézanne, c'était surtout le« naturiste 
mortier » qui avait la grosse cote, et l'on a déjà vu 
que M. de Camondo estimait qu'un tableau de 
nature morte était fait pour décorer une salle à 
manger. Et sa salle à manger était pleine de natures 
mortes. 

M. de Camondo s'apprêtait à sortir ; il se retourna : 
« Je veux tout de même faire quelque chose pour 
vos « jeunes ». Comme ils adorent Renoir, je vous 
autorise à dire que je vous ai demandé de me mon- 
trer des Renoir ! 

— Moi. J'ai déjà dit que vous aviez pris un 
Degas. 

— M. de Camondo. Ah ! il ne faut jamais 
révéler mes achats sans ma permission ! Vous ne 
voyez donc pas que tout le mondé a les yeux fixés 
sur moi, et que chaque fois que j'achète une pein- 
ture, ça fait monter le peintre, et me gêne pour 
mes acquisitions ultérieures... car ces marchands 
d'aujourd'hui sont d'un « sémitisme » ! 

« Mais si vous me promettez de ne pas dire 
les acquisitions que je fais, et aussi de ne pas 
me traiter en Arabe, je vous amènerai des 
amis. Tenez, pour commencer, je vais faire signe 
à ces deux-là qui passent sur le trottoir en face. Ils 
n'achètent jamais ; mais c'est toujours quelque 
chose qu'on voie dana votre boutique un baron et 
un marquis... » 

— 218 — 



UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 

Quand les deux personnages furent entrés : 

— M. de Camondo. Cela ne va pas, marquis ? 
Vous avez un air... 

— Le Marquis. Il me tombe une de ces tuiles... 
Mon fils Jacques a hérité Tan dernier d'un million 
cinquante mille francs de sa mère. Croyez-vous 
que mon agent de change vient de m'inforroer 
qu'il ne reste plus à son crédit que trois francs 
quatre-vingt-cinq centimes !... Un enfant avec qui 
j'étais si tranquille ! Je lui avais donné, le jour de 
ses dix-huit ans, un petit faire-valoir pour le mettre 
en contact avec les réalités de la vie ; eh bien ! il 
obligeait ses trois vaches à se serrer le ventre quand 
le foin était cher ! 

— M. de Camondo. Si, au lieu de faire la noce, 
il avait acheté de l'impressionnisme, en quelques 
années il triplait son million. 

— Le Marquis. Vous savez combien je porte 
d'intérêt à la peinture claire ; vous ne m'avez 
j aimais vu manquer une exposition de che2 Durand- 
Ruel ; mais, là, franchement, j'aime mieux encore 
que tout cet argent soit allé à des cocottes qu'à 
des Renoir, des Manet, des- Pissarro, des Monet, 
des Guillaumin, des Sisley... Vous avez observé 
tous ces gens qui achètent l'impressionnisme- ? 
Notre ami F..., qui est devenu à ce point neu- 
rasthénique depuis qu'on craint une baisse sur 
les Sisley, que, par ordre des médecins, il va 

— 219 — 



AUGUSTE RENOIR 

faire une vente de sa galerie *. Et l'autre, D..., cet 
air inquiet, même quand il parle de la hausse 
inespérée de ses Manet Mon Jacques a mangé un 
million, il a manqué d'en gagner trois... Mais, du 
moins, il est resté gai... Quand il me saute au cou 
et me dit : « Mon vieux papa, je t'aime bien ! » 
c'est toujours ses bons yeux, son front pur... » 

Quelqu'un était entré, le vicomte de J..., que 
je reconnus pour avoir vu sa silhouette dans un 
album de Sem. Il serra la main au baron. 

« Tous mes compliments, Philippe, pour votre 
Pâté en croûte à l'exposition de YEpatant. Quel 
vécu ! 



* Différemment, l'amateur de la « mauvaise » peinture 
n'achète pas un tableau pour gagneT dessus, il achète par 
amour et d'un amour qui se doublera de tellement de respect 
pour l'objet possédé qu'on a vu un patron de maison publique 
vendre son fonds pour ne pas avoir à rougir devant ses 
Bouguereau ! 

A l'étranger, on observe un phénomène inverse. Le fait 
d'acheter de la « mauvaise » peinture ne donnera pas l'élé- 
vation des sentiments, mais tel qui n'aura pas cessé d'être 
un vilain mosnieur en collectionnant Bouguereau devient 
un gentleman accompli s'il touche à l'impressionnisme. 

J'ai connu un Munichois, grand collectionneur de Picot, 
de Delaroche, de Meissonier, de Bouguereau, et, avec cela, 
tous les vices... Je retrouve, au bout de quelque temps, 
un père de famille acompli, un mari modèle... Et comme 
je restais stupéfait : 

« Oh, fait son épouse, Fritz, maintenant, achète Cé- 
zanne... » 

— 220 — 



UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 

— Le Baron. Avant de prendre mes pinceaux, 
j'étais allé étudier la manière de Bonnat dans son 
Portrait de Coignet. Avoir trouvé cette harmonie 
rouge et noir, un vermillon aussi ensorcelant, et 
quels bitumes profonds ! Et la sacrée armature 
qu'on sent sous tout ça !... 

— Le Vicomte de J. Moi aussi, je suis très féru 
du dessin et de la couleur de Bonnat, encore que 
je reproche au maître, dans ses dernières œuvres, 
de sacrifier un peu trop à l'impressionnisme *. » 

Le langage du vicomte de J... n'était pas sans 
m' étonner : n'avait-il "pas acheté un Cézanne à la 
vente Théodore Duret, dix ans avant ? 

A mes premiers mots là-dessus : 

* C'était déjà la crainte de Coignet de voir Bonnat « mal 
tourner ». Une vieille demoiselle, la chevalière de Z,.., 
évoquait un jour devant moi le souvenir d'un dîner où elle 
se trouvait avec Coignet : 

« Le maître avait l'air de porter un mort en terre, et 
comme ses hôtes le pressaient affectueusement : 

« J'ai fait un rêve affreux, chers amis... Je regardais 
mon élève favori, Léon Bonnat, faire un dessin sur un mur... 
« Petit, lui disais-je, ton tuyau de cheminée n'est pas droit, 
« observe la nature... » — Et lui de me répondre : « Ce n'est 
« pas un tuyau de cheminée, c'est une Tête de jeune 
« Italienne... » 

Et Coignet, à un des convives qui tournait vers lui des 
regards anxieux : 

« Je vous dis, mon cher Abel de Pujol, que le moder- 
nisme nous guette. Si vous aviez vu « Léon », pas plus loin 
que ce tantôt, mettre sur sa toile un vermillon pur î » 

— 221 — 



AUGUSTE RENOIR 

« Ce n'est pas moi, c'est la vicomtesse. 

— Moi. Mais vous, monsieur le vicomte, com- 
ment trouvez-vous cette toile de Cézanne ? 

— Le Vicomte de J. Je ne l'ai pas vue, la vicom- 
tesse Ta dans sa chambre à coucher. » 



* 



M. de Camondo me voulait décidément du bien. 
Il arriva, un jour, à mon magasin avec M. B..., 
un client « sérieux ». Les deux collectionneurs se 
rencontrèrent avec des « confrères » : le roi Milan 
de Serbie, un « éclectique » (il allait de Bougue- 
reau à Van Gogh), et M. Sarlin, un amateur « spé- 
cialisé » dans les 1830 (les 1830 « de grande classe »). 
On lui avait dit, par erreur, avoir vu chez moi un 
Daubigny « avec canards ». 

M. de Camondo (à M. Sarlin). On parlait au 
cercle de votre dernière acquisition : un Corot... 
, Avec eau, cela va sans dire ? 

— M. Sarlin (un peu gêné). Non, un Corot 
sans eau... 

* — M. de Camondo et M. B... (ensemble). Un 
Corot sans eau ?... 

— M. Sablin. Sans eau, il est vrai, mais d'un 
ton... 

— Moi. La couleur fait passer sur bien des 
choses... 

— 222 — 



UNE FIGURE DE « GRAND AMATEUR » 

— M. de Càmondo. Il faut prendre garde à la cou- 
leur... Quand on a une fois mis le pied dedans... » 

Le roi Milan regardait avec intérêt une lorgnette 
en bandoulière, que portait M. B... 

« Vous allez aux courses ? s'informa Sa Majesté... 
Vous avez des tuyaux ? 

— Cette lorgnette, répondit M. B..., me sert à 
examiner les tableaux qu'on me soumet ! » 

Devant une explication aussi imprévue, le roi 
Milan resta coi. 

« Voilà ! continua M. B... En regardant la toile 
par le gros bout de la lorgnette, je juge mieux du 
dessin, par le rapetissement de l'objet... Je ne suis 
pas de ceux qui achètent avec les oreilles, moi... 
Il faut toujours penser à sa vente. 

— Vous songeriez à réaliser ? s'enquit M. de 
Camondo. 

— Cela va dépendre du mariage que ma fille 
fera un jour ! Ce n'est point que nous n'ayons pas 
de quoi la doter, si elle épousait un duc, un prince, 
voire un fils de roi... » (Ici une légère grimace se des- 
sina sur la placide figure du roi Milan.) Mais, dans 
ce dernier cas, mes Renoir, mes Meissonier, mes 
Cézanne, mes Besnard, mes Rembrandt, ne me ser- 
viraient plus de rien... Vous ne me voyez pas, 
avec un gendre roi, obligé d'avoir une galerie de 
tableaux pour attirer du monde chez moi ! » 

Avec une curiosité qui ne laissa pas de me sur- 

— 223 — 



AUGUSTE RENOIR 

prendre, après la grimace que je venais d'observer, 
le roi Milan s'enquit discrètement de l'âge de la 
fille. 

« Oh ! fit M. B..., la petite n'a pas encore fait 
ses dents ! Vous voyez que je n'ai pas fini de 
collectionner ! » 



~ 224 — 



XXIII 

RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

(1915) 

J'avais déjà posé plusieurs fois devant Renoir. 
Il avait fait d'après moi une lithographie et trois 
études peintes dont une très poussée, où il me 
représentait accoudé à une table et tenant à la 
main une statuette de Maillol (1908). 

Avec cela je croyais avoir mon compte. Mais 
Renoir n'avait pas encore exécuté le portrait de 
Bernstein (1910), cette toile dans une si extraordi- 
naire harmonie bleue. 

Depuis ce moment, mon plus vif désir fut d'avoir 
un portrait de moi dans une pareille harmonie 
bleue. 

Renoir avait accepté, mais en y mettant une 
condition : « Lorsque vous aurez un costume d'un 
ton bleu qui me dise : vous savez bien, Vollard, ce 
bleu métallique avec des reflets d'argent. » 

Je me vouai donc au bleu ; mais, à chaque nou- 

— 225 — 15 



AUGUSTE RENOIR 



veau vêtement que je me commandais : « Ce n'est 
pas encore ça ! » me disait Renoir. 

En 1915, j'étais allé passer quelques jours aux 
Collettes. Je ne pensais plus au portrait. Comme je 
traversais le champ d'orangers qui va de la route 
jusqu'à la maison : 

« Hé, Voïlard ! » m'entendis-je appeler. 

C'était Renoir qui revenait du paysage, porté 
dans un fauteuil à bras par la « Grande Louise », 
et Baptistin, le jardinier. Le modèle marchait 
devant, avec la toile en train. 

Les deux porteurs s'étaient arrêtés. 

« N'allez pas si vite, Madeleine, cria Renoir au 
modèle ; je regarde mon tableau. » (S'adressant à 
moi :) « Voilà quinze jours que je n'avais pas pu 
sortir ; j'avais joliment besoin de me décrasser 
l'œil... Il me restait seulement quelques coups de 
pinceau à donner à ma toile ; je comptais com- 
mencer quelque chose avec Madeleine ; mais on 
avait oublié d'installer mon parasol. Quel magi- 
cien que le soleil ! Un jour, dans la campagne 
d'Alger, avec mon ami Lauth, nous apercevons 
tout à coup un personnage fabuleux monté sur un 
âne. Il s* approche : c'était un simple mendigot ; 
mais, au soleil, ses haillons étaient des pierres pré- 
cieuses. » 

Le modèle avait posé le tableau par terre, contre 
un arbre. 

— 226 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

« Ce n'est pas mal, n'est-ce pas ? me dit Renoir, 
avec un petit clignement d'œil... Le malheur c'est 
que dans la lumière de l'appartement ma toile va 
être toute noire, mais quand ça aura « repassé » 
par l'atelier, avec une petite séance, tout le bril- 
lant que je lui redonnerai ! » 

Quand nous fûmes arrivés à l'atelier : 

« Vollard, appelez donc ma « médecine » ! 

Et devant mon air étonné : 

« Je ne peux absolument pas m'habituer à ce 
mot d'infirmière!... Votre chapeau est épatant! 
Il faut que je fasse quelque chose d'après vous... 
Asseyez-vous là sur cette chaise... Vous êtes dans 
un éclairage vraiment bizarre ; mais un bon peintre 
doit s'accommoder de tous les éclairages!... Vous 
ne savez que faire de vos mains ; tenez, vous 
avez là le tigre en carton de Claude, ou, si 
vous aimez mieux, ce chat qui dort devant la che- 
minée. » 

J'optai pour le chat, et m'ingéniai à m'assurer 
les bonnes grâces de la bête que j'eus la chance, 
après quelques ronrons, de voir s'endormir sur mes 
genoux. 

La « médecine » préparait la palette. Renoir 
disait les couleurs, elle pressait les tubes. 

Une fois la palette prête, et comme l'in- 
firmière allait lui glisser le pinceau entre les 
doigts : 

— 227 — 



AUGUSTE RENOIR 

« Et mon « pouce * » que vous oubliez ! » s'écria 
Renoir. 

Je voyais déjà mon portrait compromis ; mais la 
« médecine » retrouva le « pouce » dans la poche 
de son tablier. 

Renoir « attaque » toujours sa toile sans la 
moindre recherche apparente de mise en place. 
Ce sont des taches, encore des taches, et, subite- 
ment, de ce « barbouillage » quelques coups de 
pinceau font « sortir » le sujet. Même, avec ses 
doigts morts, il lui arrive, comme jadis, de faire 
une tête en une séance**. 

Je ne pouvais détacher mes yeux de la main 
qui peignait. Renoir s'en aperçut : « Vous voyez 
bien, Vollard, qu'on n'a pas besoin de main pour 
peindre ! La main c'est de la « couillonnade » I 



A la différence de Cézanne, qui exigeait de ses 
modèles l'immobilité et le silence, Renoir per- 
met aux siens de parler et de remuer. Il lui 
arrive de renvoyer des modèles parce qu'il les 
trouve trop immobiles à son gré. C'est dire que, 

* Bande de toile roulée où Ton devait introduire le pouce 
du peintre. 

** Le portrait de Wagner a été peint en vingt- cinq 
minutes. (Voir page 118.) 

— 228 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

tout de suite, on s'était mis à causer. Soudain, des 
voix chantèrent sur la route : 

Liberté, Liberté chérie, 
Combats avec tes défenseurs ! 

— Renoir. Les entendez-vous ?... 

« Et cette même « liberté » qu'ils acclament, 
qu'ils gravent sur les monuments et inscrivent dans 
les livres, si vous saviez quelle horreur ils en ont 
au fond d'eux-mêmes ! Je demandais, un jour, à 
quelqu'un : « Mais dites-moi donc franchement ce 
« qui vous déplaît tant dans ma peinture ? » 

« Il me répondit : « C'est qu'il y a là dedans une 
« liberté !... » 

« Une autre fois, je voyais dans un journal, qu'à 
un certain congrès, le parti socialiste unifié avait 
rejeté « de son sein » un de ses «membres», malgré 
les protestations enragées de ce dernier. 

« Je pensais, à voir cette résistance de « l'unifié » *, 
qu'il s'agissait d'un pauvre diable à qui on retirait 
le pain de la bouche ; mais voilà que j'apprends 
que c'était un socialiste riche et qui aidait le parti 
de sa poche ! Voyez un peu ! On lui rendait sa 
liberté, et le pauvre homme ne pouvait se faire à 
l'idée de n'être plus le domestique de personne ! 

* On ne peut savoir exactement ce que signifie « unifié ». 
Sous une étiquette qui implique unité de doctrine i on trouve 
des majoritaires et des minoritaires. 

— 229 — 



AUGUSTE RENOIR 



« Il n'y a que sous les « tyrans » qu'on ait jamais 
été libre ! Ce pape qui a trouvé tout naturel de 
laisser Raphaël peindre l'histoire de Psyché ; allez 
donc aujourd'hui, dans une commande de l'État, 
mettre l'histoire de la Vierge ! Tenez, l'autre jour, 
j'ouvre les Fables de La Fontaine que Claude avait 
rapportées du collège : eh bien ! dans Le petit 
poisson deviendra grand, au lieu de : Si Dieu lui 
prête vie, on avait mis : Si Von lui prête vie... C'est 
vraiment agaçant ! Je vois partout écrit : Liberté, 
et immédiatement au-dessous : L'instruction laïque 
est obligatoire... Dans l'ancien temps, où il n'y 
avait pas de Liberté, il n'y avait pas d'instruction 
obligatoire ; et l'on savait parler français... et 
l'écrire... » 

Renoir se mit à rire. 

« Et, pour vous montrer quel dégoût tout le 
monde éprouve pour la « liberté », voyez nous- 
mêmes ! Lorsque nous avons établi le règlement 
de nos premières expositions, après avoir reven- 
diqué, pour chacun, le droit de peindre à sa 
guise, nous décrétâmes, tout de suite après, qu'il 
était interdit d'exposer au salon officiel !... » 

Un coup à la porte : c'était un médecin de Paris, 
de passage dans le Midi, qui venait dire bonjour à 
Renoir : 

— « Il vient de m'en arriver une bien bonne! nous 
dit-il. Un de mes malades, un « avarié », qui me 

— 230 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

déclare que, pendant tout le temps de la guerre, il 
ne veut plus être piqué au 606, attendu que c'est 
une invention allemande !... 

— Vous croyez, vous, interroge Renoir, à tous 
ces remèdes modernes ? 

— Si j'y crois ? c'est-à-dire que, si le 606 avait 
été trouvé de son temps, François I er ne serait pas 
mort ! 

— Renoir. Je me rappelle un livre de mon ami 
G.,, sur le Lou\re ; la façon dont il traitait Fran- 
çois I er ! « Ce satyre, ce bellâtre »... Voyez-vous, 
ces républicains qui ne veulent pas que les rois 
couchent avec des femmes ! » 

Il parut au docteur que les paroles de Renoir 
atteignaient le «régime »... Avec un regard de supé- 
riorité au peintre : 

« Moi, je ne suis pas pour les curés ! » 

— Renoir. A la première communion de Pierre, 
je voyais une femme qui venait de recevoir le Bon 
Dieu, elle s'en retournait à sa place, le chapeau de 
travers, butant dans les petits bancs, ne s' appar- 
tenant plus... J'ai compris le pouvoir des curés 
pour vous mettre dans des états pareils. Les francs- 
maçons, les protestants, toute la bande, enfin, 
voudraient bien choper les femmes aux curés, 
mais ils ne sont pas de force : de là leur rage... 
Et puis, moi, j'aime ce qui est net : les curés ont 
un costume, on les voit venir, on peut ficher le 

— 231 — 



AUGUSTE RENOÎB 

camp... Tous vos sacrés socialistes, avec leur 
veston comme tout le monde, on ne se méfie pas, 
et, quand ils vous tiennent, ils vous rasent à fond ! » 

La porte de l'atelier s'était ouverte. Madame 
Renoir entra, un papier bleu à la main : 

« Renoir, une dépêche de Rodin ; il est à Cannes. 
Il déjeunera avec nous ce matin. Tu sais que tu as à 
faire un portrait de lui pour le livre des Bernheim. 
Mais ce n'est pas pour cela qu'il vient. Il télégraphie 
qu'il arrivera vers midi et qu'il n'a que très peu 
de temps à rester. J'ai dit que l'on prépare l'auto ; 
je vais aller à Nice prendre un poulet, du foie gras, 
une langouste. Dans une heure je serai de retour. » 

Et se tournant vers moi : 

« Renoir aura beau dire, l'auto a du bon ! » 

Le médecin s'était levé : « Je vais précisément à 
Nice, je profiterai de l'auto. 

— Madame Renoir. Une lettre de la Triennale, 
Renoir, que j'rllais oublier de te remettre. C'est 
sans doute pour que tu envoies à leur exposition*. » 

* A l'exposition suivante de la Triennale (l'année de la 
mort du peintre, 1919), Renoir me dit : « Vollard, la Trien- 
nale organise une Exposition pour l'Amérique ; ils me 
demandent quelque chose. Ces pauvres gens m'ont nommé 
leur président d'honneur. Voulez-vous vous charger de leur 
l'aire porter ma statue de Vénus ? » 

Lorsque j'arrivai au Grand Palais : 

« Ces Messieurs sont en train de juger la sculpture, » me 
dit un gardien. 

J'entrai dans une salle où derrière un bureau étaient 

— 232 — 



BENOIR FAIT MON PORTRAIT 

Quand nous fûmes seuls : 

« Je suis sûr, me dit Renoir, que vous pensez 
comme ma femme... Mais songez que si Ton ne 
connaissait ni les autos, ni les chemins de fer, 
ni le télégraphe, Rodin serait venu par la diligence, 
j'aurais été prévenu un mois à l'avance, le poulet 
aurait été engraissé dans la basse-cour, le pâté fait 
ici ; pensez s'il serait meilleur que le carton peint 
que ma femme rapportera tout à l'heure de Nice ! 
Il ne m' arriverait pas non plus, comme l'autre 
jour, de trouver de l'acide borique dans l'intérieur 

assises trois personnes. Sur une balance à côté on pesait des 
bronzes : 

« Vingt-cinq kilogs. 

— Accepté. 

— Trente-cinq kilogs. 

— A réviser. 

— Quarante kilogs. 

— Refusé. 

— Combien pèse le Renoir ? demandent les trois juges 
ensemble. 

— « Je crois dans les cent soixante-quinze kilogs. 

— Cent soixante-quinze kilogs pour le transport en Amé- 
rique d'une seule statue ! se récrie un des examinateurs ; 
mais c'est cinq ou six camarades qui seraient sacrifiés 
avec la limite de poids que nous ne devons pas dépasser. » 

Comme je m'en allaisj le Président du Jury : 
« Eh bien, voyez, je prends sur moi de faire une injus- 
tice. Nous irons pour M. Renoir jusqu'à soixante-quinze 
kilogs. » Et levant l'index : « Surtout n'allez pas le répéter, 
nous venons encore de recaler un « soixante-dix kilogs » 
d'un Membre de l'Institut ! » 

— 233 — 



AUGUSTE RENOIR 



d'une volaille... Et aussi, je ne serais pas, tout le 
temps, rasé par un tas de gens qui resteraient bien 
tranquillement chez eux, si nous vivions à une 
époque normale, à une époque sans chemin de fer, 
ni tramway, ni auto ! 

« Avec le tramway, Madame L... en a pour 
quarante minutes à venir de Nice chez moi. Et 
elle ne s'en fait pas faute, la « bougresse » ! {Imitant 
le parler du nez de Madame L...) : « Mon mari m'a 
« fait jurer, quand j'ai quitté Paris, de venir très 
« souvent vous voir !... » Chérie, va ! Et voyez-vous 
son toupet ! Cette bonne protestante qui blague 
la somptuosité des cérémonies catholiques!... Vous 
me connaissez, Vollard, je ne suis pas un sectaire ; 
mais, à me trouver en face d'un protestant, je 
deviens d'un catholicisme enragé ! Si vous aviez 
entendu Madame L... : « La religion protestante, 
« monsieur Renoir, a, au moins, cette qualité d'être 
« une religion simple ! . . . » 

« Une religion simple ! Elle avait trouvé ça, 
la bécasse ! 

— « Mais, Madame, que je lui fais, vous voulez 
dire, sans doute, une religion « terne » ? Le sauvage, 
on ne peut pas dire qu'il n'est pas simple, celui-là. 
Eh bien ! voyez avec quelles couleurs brillantes il 
s'habille ! » 

« Et après m' avoir bien agacé avec sa « religion 
simple », ne voilà-t-il pas qu'elle se met à parler 

— 234 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

musique ! La musique de son ami B... Ce n'est pas 
ma faute, moi, si je n'aime pas la musique de litté- 
rateur. 

« Gallimard, un jour m'emmena, à un opéra 
de B... Le lendemain, il vient me voir ; j'étais en 
train de peindre un Nu. 

— « Et la musique de B... ? me dit Gallimard. 

— « Eh bien, que je lui réponds, ça ne m'amuse 
pas autant que de peindre une fesse ! » 



« Cette pauvre cathédrale de Reims ! reprit 
Renoir. Quelle misère, ces anges décapités, qu'on 
voit dans les journaux ! Et le malheur, c'est qu'on 
va, après la guerre, reconstruire tout ça!... Il 
suffit de voir la façade de l'église de Vézelay, comme 
ils l'ont arrangée!... 

« Prenez une colonnade gothique dont le motif 
est une feuille de chou ; eh bien ! je vous défie de 
trouver une seule des feuilles qui soit juste en face 
de l'autre et tournée pareillement. De même, pour 
les colonnes : aucune n'est jamais tout à fait en 
face de l'autre, ni exactement pareille. Pas un 
architecte moderne, à commencer par Viollet-le-Duc, 
n'a compris que l'esprit du gothique c'est l'irré- 
gularité. Ils ont mieux aimé décider que ceux-là 
ne savaient pas. J'ai fait, un jour, pouffer de rire 

— 235 — 



AUGUSTE HENOIR 



un tas d'architectes en leur disant que le Parthé- 
non était l'irrégularité même. J'avais dit ça au 
hasard, mais je sentais bien qu'il ne pouvait en 
être autrement. J'ai vu, plus tard, que j'étais 
dans le vrai. Mais jamais un architecte ne voudra 
admettre que la régularité doit être dans l'œil, et 
non dans l'exécution. Il y a, à Rome, une église 
neuve Saint-Paul qui est ignoble parce que les 
colonnes sont faites au tour. Quand on voit des 
colonnes semblables au Parthénon, on est trans- 
porté de leur régularité ; mais, si l'on s'approche, 
on s'aperçoit qu'il n'y a pas deux colonnes pareilles. 
Cette irrégularité, on la retrouve dans tous les 
primitifs, même en Chine et au Japon. C'est l'esprit 
moderne et les professeurs qui ont inventé la régu- 
larité au compas... 

« Avez-vous lu l'article de Pelletan qui propose 
de faire reconstruire, par les prisonniers allemands, 
une cathédrale de Reims toute neuve à côté de 
l'ancienne ? Et, en lui-même, ce bon Pelletan est 
persuadé qu'elle sera plus belle que l'autre 1 

« Je me rappelle, sur l'un des portails de la 
cathédrale de Reims, deux prophètes, avec un 
motif de feuilles au-dessus de l'un d'eux : quelle 
étonnante fantaisie il y a là dedans ! Et, de chaque 
côté de l'autre prophète, deux petites têtes ; quelle 
grâce délicieuse ! 

« La richesse de ces portails, c'est à ne pas y 

— 236 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

croire ! Cette matière lourde, rendue si légère, qu'on 
dirait de la dentelle 1 Avoir pu donner à une masse 
pesante tant de richesse unie à tant de légèreté... 
Et si vous dites à tous les Pelletan de la terre 
qu'avec des milliards et encore des milliards on ne 
peut rien faire qui approche cela de loin, ils vous 
répondront en chœur : 

— « Et le progrès ?... » 

« Il y a, au milieu de tant de chefs-d'œuvre de 
la cathédrale de Reims, trois figures, la Religion 
chrétienne, la Reine de Saba et le Sourire de Reims. 
C'est d'une beauté qui vous affole ! C'est quand 
on voit des choses pareilles qu'on sent pleinement 
la tristesse et, par -dessus tout, la sottise de la 
sculpture moderne ! Tenez, ces chevaux sur le 
Grand Palais, qui tirent chacun de son côté, des 
chevaux fous 1 C'est là-dessus, qu'on voudrait voir 
tomber une bombe, mais pas de danger que nous 
ayons cette veine ! 

« Et ces La Tour qu'on reproduit tout le temps 
à côté des choses de Reims ! Il suffit qu'un tableau 
ait souffert des Allemands pour qu'on en fasse 
tout de suite un chef-d'œuvre ! 

— Moi. Ce n'est donc pas un grand peintre, La 
Tour ? 

— Renoir. Si vous voulez... 

— Moi. La même chose que Nattier ? 

— Renoir. Tout de même plus fort... Mais 

— 237 — 



AUGUSTE RENOIR 



c'est bien « rigolo » un peintre qui n'aimait pas faire 
des mains !... » 



Je regardais une toile posée sur une chaise : 
il y avait plusieurs petits sujets peints côte à côte : 
des Figues, une Tête au profil d'oiseau et un petit 
Nu inachevé. 

— Renoir. Ce Nu commencé que vous voyez là, 
j'ai essayé ça avec un petit modèle que m'avait 
envoyé Madame Frey. « Je peux vous garantir, 
« m'écrivait-elle, que cette jeune fille est morale- 
« ment très bien. » 

« Seulement quand elle se fut déshabillée, j'aurais 
accepté volontiers qu'elle fût « moralement » très 
mal, mais qu'elle eût des tétons un peu plus fermes! 
Ce qui m'intéresse dans cette toile et qui fait que je 
l'ai gardée, ce n'est pas les Figues, ni le Nu, mais 
cette étude de Tête de femme : une étrangère dont 
j'ai fait plus tard un grand portrait. 

« Cet air doux et cruel, c'est tellement ça ! Je 
n'ai pas pu le rendre aussi bien dans le tableau 
fini. 

« Un détail amusant. Le mari de la dame ne 
faisait que dire : 

— « Je voudrais que vous fassiez ma femme 
tout à fait indime ! » 

— 238 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

« Alors, moi, je ne mets que deux doigts de nu 
au-dessous du cou. 

— « Encore plus indime, » me dit le mari. 

« Je supprime le peu de peau, et j'ajoute une 
collerette. 

— « Mais, monsieur Renoir, je vous dis indime, 
drès indime : qu'on lui voie, au moins, une ma- 
melle!... » 

« Ah ! je n'ai plus d'huile. Tenez, Vollard, la 
petite bouteille dans le coin de ma boîte. 

« J'ai beau y fourrer de l'huile, j'ai toujours 
peur que ce que je peins ne reste trop mince ! Quelle 
éternelle difficulté de faire éclatant et gras, pas 
maigre comme peignait Ingres ! Le temps a travaillé 
pour lui, mais quand il venait de faire ses tableaux, 
quelle impression désagréable on avait ! Ça vous 
entrait dans les yeux comme des lames d'acier ! 

— Moi. Avez-vous connu Ingres ? 

— Renoir. J'avais douze ou treize ans lorsque 
mon patron, le faïencier, m'envoya un jour à la 
Bibliothèque Nationale prendre un décalque d'un 
portrait de Shakespeare pour être reproduit sur un 
fond d'assiette. En cherchant une place pour m'as- 
seoir, j'arrivai dans un coin où se tenaient plusieurs 
messieurs, entre autres l'architecte de la maison. 
Je remarquai, dans le groupe, un homme court, 
rageur, en train de faire le portrait de l'architecte : 
c'était Ingres. Il avait à la main un bloc de papier, 

— 239 — 



AUGUSTE RENOIR 



faisait un croquis, le jetait, en recommençait un 
autre, et enfin, d'un seul coup, il fit un dessin aussi 
parfait que s'il y eut travaillé huit jours ! 

« Quand Ingres était assis, il devait paraître 
grand, mais, debout, les genoux avaient l'air de 
toucher les pieds. 

« Pour en revenir aux tableaux d'Ingres, je ne 
connais rien d'assommant comme son Œdipe et le 
Sphinx, et, par surcroît, il y a là une oreille... Une 
chose rudement belle, par exemple, le Napoléon 
assis sur son trône : quelle majesté ! Mais le chef- 
d'œuvre d'Ingres, c'est Madame de Senones : la 
couleur de ça... c'est peint comme un Titien. Seu- 
lement, pour bien le connaître, il faut aller à Nantes ; 
ce n'est pas comme tant d'Ingres que la photogra- 
phie rend bien ; celui-là, il faut absolument le 
voir... 

« J'aime beaucoup moins le Martyre de Saint 
Symphorien : il y a là dedans des choses très belles, 
mais il y en a aussi de très « toc ». C'est devant 
des œuvres comme celle-là, ou comme la Thétis 
implorant Jupiter (quel étrange tableau !), qu'on a 
pu trouver Ingres absurde : mais il ne suffit pas 
de dire d'un peintre qu'il est tantôt absurde, tantôt 
génial : il faut encore chercher pourquoi ! 

« Ingres, chose curieuse, c'est lorsqu'il se laisse 
trop emporter par sa passion qu'il peut sembler 
friser l'imbécillité. Ainsi, dans Francesca di Rimini> 

— 240 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

il a voulu mettre tellement de passion dans l'atti- 
tude du jeune homme, qu'il lui a démesurément 
allongé le cou. Et Dieu sait s'il savait dessiner 
un cou ! . . . Le cou de Madame Rivière au Louvre 1 
Eh bien, dans Roger et Angélique, le cou de la 
femme... c'est au point que les gens vous diront : 
« Mais cette femme a un goitre ! » C'est qu'Ingres 
lui a tellement replié la tête en arrière pour faire 
voir la douleur, qu'il lui a dérangé les muscles du 
cou ! Et l'on vient, après cela, vous dire qu'il pei- 
gnait sans passion ! 

« Je vous disais que Madame de Senones était 
son chef-d'œuvre. Mais il y a aussi La Source : quelle 
chose délicieuse ! Voilà des petits seins qui sont 
jeunes, et ce ventre, et ces pieds, et cette tête qui 
ne pense à rien ! 

— Moi. Et le Bertin ? 

— Renoir. Bien sûr, c'est magnifique, mais je 
donnerais dix Bertin pour une Madame de Senones. 
A côté de Madame de Senones, Bertin c'est du cho- 
colat ! 

« Seulement, lorsque j'entendais Henner bêcher 
cette toile... 

— Moi. G... me racontait que se trouvant chez 
Corot : 

— « Papa Corot, lui demandait-il, que pensez- 
vous d'Ingres ? » 

« Alors Corot : 

— 241 — 16 



AUGUSTE RENOIR 



— « Bien sûr, beaucoup de talent, mais il était 
dans une voie déplorable ; il croyait que la vie 
réside dans le contour, et c'est le contraire qui est 
vrai, car le contour fuit sous l'œil. » 

— Renoir. Vous avez entendu cet imbécile de 
Z... l'autre jour, qui, pour faire croire qu'il enten- 
dait quelque chose à la peinture, s'était mis à 
opposer Delacroix à Ingres ! 

— Moi. G... me racontait aussi que Delacroix, 
pendant qu'il faisait ses décorations de l'Hôtel de 
Ville, se promenant, un jour, avec Chasseriau, dans 
la salle d'Ingres : 

— « C'est bien, c'est très bien, disait Delacroix. 
Il y a évidemment des défauts ; mon Dieu, c'est 
comme moi, c'est bien, mais c'est plein de défauts... 
Ah ! je me figure que, morts tous les deux, nous 
irons bien un peu au purgatoire pour ces défauts-là ; 
mais si on donnait pour tâche à Ingres de faire 
ma peinture, et moi la sienne, eh bien ! je parierais 
que c'est encore moi qui sortirais le premier... » 

« Mais vous, monsieur Renoir, votre homme, 
c'est surtout Delacroix ? 

— Renoir. Par nature, évidemment, je suis 
porté vers Delacroix... Les Femmes d'Alger, il n'y 
a pas de plus beau tableau au monde. Comme ces 
femmes sont vraiment des Orientales... Celle qui- 
a une petite rose dans les cheveux... Et la négresse ! 
C'est tellement un mouvement de négresse ! Ce 

— 242 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

tableau sent la pastille du sérail ; quand je suis 
devant ça, je m'imagine être à Alger. Mais est-ce 
une raison pour que je ne m'épate pas devant 
Ingres ? » 



Renoir avait décidément renoncé à me peindre 
plus avant ce jour-là. Il avait entr'ouvert un 
journal qui se trouvait devant lui, mais le rejetant 
tout de suite avec colère : 

« Allons ! bon, voilà qu'ils recommencent avec 
leurs sports ! Aujourd'hui, c'est le tennis... 

« Comprenez-moi bien, ce n'est pas que j'en 
veuille particulièrement au tennis, mais je voyais, 
un jour, des jeunes gens qui se lançaient des balles : 
quel air niais et prétentieux ! De mon temps, on 
jouait au volant, au jeu de grâces, et s'il y en avait 
qui pratiquaient le jeu de paume, ils ne s'imagi- 
naient pas faire quelque chose d'extraordinaire et 
se trouvaient très bien d'une raquette de trois 
francs. L'autre jour, le fils de mon ami C... qui 
demande à son père soixante-quinze francs pour 
une raquette de tennis !... Le plus épatant de tout, 
parlez-moi du jeu de bouchon ! Il vous force à vous 
baisser tout le temps, ça presse le foie et fait sortir 
les poisons. Mais si l'on s'avisait aujourd'hui de 
proposer de jouer au bouchon... Et encore si 

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AUGUSTE RENOIR 



on n'avait pas dévoyé aussi les filles ! Je faisais, 
l'autre jour, le portrait d'une enfant de dix ans. 
Je cherchais à l'intéresser avec l'histoire d'un 
petit bossu qui se métamorphosait en prince char- 
mant et épousait la fille du roi... 

— « C'est pas vrai, me dit-elle. A quoi ça sert ?... 

— « Alors, qu'est-ce que tu lis ? 

— « Mais, monsieur Renoir, des choses qui in- 
struisent : les Oraisons funèbres de Bossuet... V Art 
Poétique de Boileau. 

« Au fait, Vollard, remontrez-moi donc ce jour- 
nal ; il m'a semblé qu'avant l'article sur le ten- 
nis, il y en avait un consacré à l'Art, avec un 
grand A. » 

Mais à peine Renoir avait-il jeté les yeux dessus : 
« C'est trop fort ! avec leur sacrée manie de faire 
écrire sur la peinture par les mêmes qui sont 
chargés de la chronique des chiens écrasés... Et 
puis allez donc leur dire que l'art, c'est une chose 
indéfinissable * et que si ça pouvait s'analyser ce 
ne serait plus de l'art ! » 

* Lorsque Renoir sut que je faisais un livre sur lui : 
« Tout ce que vous voudrez, Vollard, mais, je vous en prie, 
pas un mot sur ma peinture : je serais moi-même bien 
en peine de l'expliquer. 

— Moi. Monsieur Renoir, je rencontrais dernièrement 
V..., il venait de chez M... : « Je n'y comprends rien, me dit- 
ce il ; une toile terminée, voilà qu'il change le fond... » 

— Renoir. C'est comme moi, ma toile de baigneuses, 

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RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

De nouveau, Renoir avait rejeté le journal. Il 
ne m'avait pas nommé l'auteur de l'article et sans 
doute ne s'était-il pas soucié de le regarder. 

Je pus saisir à temps la feuille qui, tombée dans 
la cheminée, commençait à brûler, et je vis que 
l'article * était signé : Henry Bergson. Mais ce nom 
n'apprit rien à Renoir. 

je marchais depuis quinze jours avec un fond rouge ; ce 
matin, j'ai essayé un fond bleu. 

— Moi. On disait de Degas qu'il était l'éternel essayiste. 

— Renoir. Nous ne sommes tous que ça. Et quand on 
vient me demander combien de manières j'ai eues !... » 

— Moi. M. Georges Lecomte a trouvé quatre manières 
dans votre œuvre, et M. Camille Mauclair trois manières... 

— Renoir!!!!!! 

* « Quel est l'objet de l'Art ? Si la réalité venait frapper 
directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions 
entrer en communication immédiate avec les choses et avec 
nous-même, je crois bien que l'Art serait inutile, ou plutôt 
que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors 
continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés 
de notre mémoire, découperaient dans l'espace et fixeraient 
dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard sai- 
sirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps 
humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de 
la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de 
nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent 
plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de 
notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela 
est en nous, et pourtant rien de tout cela n'est perçu par 
nous distinctement. Entre la Nature et nous, que dis-je ? 
entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, 
voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque 

— 245 — 



AUGUSTE RENOIR 



— Moi. Voilà qui vous plaira : je vois dans ce 
journal l'annonce d'un roman d'Anatole France. 

— Renoir. Non... Il n'a pas la petite fleur bleue. 

— Moi. Un que j'aime bien, J.-H. Rosny. 

— Renoir. Un jour, en voyage, j'entends dire 
à côté de moi : « Est-ce que le train s'arrête ? J'ai 
envie de manger un petit gâteau. » A l'arrêt, je vois 
celui qui avait parlé revenir du buffet, tenant 
quelque chose pendu à une ficelle. A la façon dont 
il portait son petit paquet, je me dis : « C'est sûre- 
« ment un littérateur, » et voilà que j'entends 
appeler : « Par ici, Rosny ! » 

Un ronflement d'auto. C'était Madame Renoir 
qui revenait de Nice. 

Au même moment, la « médecine » vint prévenir 
qu'il était midi passé. Elle rangea les pinceaux et 
ferma la boîte à couleurs... 

Derrière la « médecine » étaient entrés Baptistin 
et la grande Louise, avec le fauteuil à bras : 

« Il faudra, me dit Renoir pendant qu'on le 



transparent pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce 
voile ? Fut-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, 
et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le 
rapport qu'elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir... 

(Extrait du Rire, par Bergson ; Alcan, éditeur. 
— 246 — 



RENOIR FAIT MON PORTRAIT 

soulevait, que je me pénètre bien de Rodin ; j'ai 
déjà fait des choses d'après lui... Mais Rodin a 
une tête assez particulière.,. 

— Moi. Lorsque Falguière fit le buste de Rodin : 

— (t C'est si difficile à rendre, disait-il, un visage 
dans lequel il y a, à la fois, du Jupiter et du chef 
de bureau ! » 

— Renoir (à la bonne). Louise, faites-moi penser, 
ce marchand de pipes qui doit revenir... Encore un 
qui ne pourrait pas vivre sans avoir des toiles de 
moi ! Et quand je dis à l'autre... là qui me l'amène 
tout le temps : « Mais faites-lui donc comprendre 
« que ça m'embête de vendre... — « Oh monsieur 
Renoir, il est si bon ! » 

« La bonté, moi, d'abord, je déteste ça ... Je ri- 
golerais si mes toiles se mettaient à baisser *. — ■ 
« Ce cochon de Renoir, avec l'argent que j'ai 
donné pour la peinture, tout le bois de bruyère ** 
que j'aurais pu avoir! » 



* Et même quand la peinture ne baisse pas... Un écrivain 
célèbre avait vendu ses Renoir achetés au peintre quelques 
mois avant. Les toiles avaient rapporté trois fois le prix 
payé. « Eh bien ! disait-il à un ami qui le félicitait, comme 
je n'ai pu rien produire de toute une année où je n'avais la 
tête qu'à la peinture, tout compte fait, c'est au bas mot 
250.000 francs que cela me coûte d'avoir connu Renoir ! 
(Note de l'Auteur.) 

** Bois très recherché pour la fabrication des pipes. 

— 247 — 



XXIV 
LE DÉJEUNER AVEC RODIN 

Comme on quittait l'atelier, une auto lança une 
note de musique. 

C'était Rodin qui arrivait, un Rodin tout sou- 
riant. 

— Renoir. Vous non plus vous n'avez pas pu 
« couper » à l'auto. C'est comme moi, je suis tout 
le temps à crier après, et puis je suis bien content 
de l'avoir quand il me faut seulement aller à 
Nice. 

— Rodin. C'est l'auto d'une de mes admira- 
trices, la comtesse de X... 

— Renoir. Une femme des plus remarquables, 
n'est-ce pas ? 

— Rodin. Le cœur et l'esprit réunis. Pour vous 
citer son dernier trait : j'étais, ces temps-ci, avec la 
comtesse à l'atelier, je me faisais tailler les che- 
veux ; nous disions combien il fallait aller pru- 
demment dans les restaurations de cathédrales et, 
en général, quand on touche à quelque chose qui 

— 248 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

est propriété nationale, lorsqu'un ministre de mes 
amis vint m'annoncer que l'Etat allait accepter 
ma « donation »... 

— « Jules, s'écrie alors Bonne Amie, s'adressant 
au barbier, faites bien attention à ce que vous 
coupez ; le Maître va devenir propriété natio- 
nale ! » 

Madame Renoir faisait voir à Rodin les portraits 
de Jean et de Claude tout petits. 

— Rodin. Comme vous avez de beaux enfants, 
madame ! Avec quoi les avez-vous nourris ? 

— Madame Renoir. Mais avec mon lait! mon- 
sieur Rodin. 

— Rodin. Quand on nourrit soi-même, les 
devoirs mondains ?..> 

— Madame Renoir (se retenant de rire). Nous 
pouvons nous mettre à table. Vous allez manger, 
monsieur Rodin, des olives des Collettes. » 

Rodin tenait une olive entre le pouce et l'index. 

« Voilà de quoi vivaient les Grecs ! Avec un 
morceau de pain noir, un fromage de chèvre, et 
l'eau du ruisseau voisin ! Les Grecs, qu'ils étaient 
heureux dans leur pauvreté, et quelles merveilles 
ils nous ont laissées ! Ce Parthénon !... 

« Je crois bien que j'ai enfin découvert de quoi 
sont faits tous ces chefs-d'œuvre. Le secret des 
Grecs, c'est dans leur amour de la nature... 

« La nature ! Et c'est en l'observant à genoux 

— 249 — 



AUGUSTE RENOIR 



que j'ai toujours sculpté mes plus beaux morceaux !.. 
On m'a souvent reproché de n'avoir pas donné de 
tête à mon Homme qui marche ; mais, est-ce que 
c'est avec la tête qu'on marche ? 

— Renoir. Vous avez vu les ballets russes ? 

— Rodin. Quels danseurs que ces Russes ! J'en 
ai fait poser un, sur une colonne... une jambe 
repliée, les bras en avant. Je voulais faire un génie 
prenant son vol... Mais, ce jour-là, j'avais l'esprit 
ailleurs, je rêvais aux Grecs... Et, peu à peu, je 
tombai dans le sommeil, ma boule de glaise entre 
les mains. Soudain, je me réveille : mon modèle 
avait quitté la pose... tout simplement! 

« Où est-il le temps où l'artiste avait des droits !... 
Qui donc m'a raconté cette histoire d'un sculpteur 
de l'antiquité qui, voulant faire un Actéon déchiré 
par les chiens, avait lâché sur son modèle une meute 
affamée... Non, mais voyez-vous tout ce tapage 
si j'avais fait seulement... 

— Renoir. Et le pape ? Est-ce que vous avez 
été content de lui ? A-t-il bien posé ? » 

Rodin, secouant la tête : 

« Ce pape-là * ne comprend rien à l'art. J'avais 
voulu attraper un petit bout d'oreille. Mais mon 
modèle avait pris la pose qu'il trouvait le plus 
avantageuse : impossible de rien voir de cette 

* Benoît XV. < 

— 250 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

sacrée oreille ! J'ai bien essayé de me déplacer, 
mais, à mesure que je tournais, lui aussi tournait... 
Nous sommes loin de François I er ramassant les 
pinceaux du Titien!... » 

Rodin regardait un Nu accroché en face de lui. 
Tout à coup : 

« Je comprends, Renoir, pourquoi vous avez fait 
le bras droit de cette femme plus gros que le bras 
gauche : le bras droit c'est le bras de l'action ! 

— Moi. Maître, me serait-il permis un jour de 
visiter votre ermitage de Meudon, et votre cellule 
de l'Hôtel Biron ? 

— Rodin. Oui*... On n'ignore donc aucun 

* On pense si, dès mon retour à Paris, je profitai de la 
permission qui m'avait été si gracieusement octroyée. Je 
rencontrai chez Rodin Madame de Thèbes, M. Camille 
Flammarion et la Loïe Fuller. Dans Fatelier, une jeune 
femme sans chapeau allait et venait comme chez elle. 

« Voilà au moins deux ans, baronne, que je vous fais 
attendre, » fit Rodin. 

Et, prenant un bonnet phrygien, il l'en coiffa : 
« J'aurai à dessiner un jour un attribut pour ma Répu- 
blique. . . » 

Au milieu de l'atelier se dressait une statue entourée de 
linges. Rodin défit les bandelettes et je vis apparaître une 
femme nue intacte. Le sculpteur avait pris un marteau et 
un ciseau : il fit tomber les bras, la tête, les jambes. 

Le Maître contemplait les débris qui jonchaient le sol : 
« Et maintenant, il faudra trouver des titres pour tout 
ça ! Heureusement que je pense facilement. » 
Il ramassa un morceau de ventre : 
« Comme c'est beau !... Quel nom donner à ça ? 

— 251 — 



AUGUSTE RENOIR 

des détails de ma vie d'artiste ? Moi qui fuis 
tellement la réclame ! 

— Moi. On dit que, malgré tout votre génie, 
vous ne dédaignez pas de manier en personne le 
marteau et le ciseau, à l'instar des anciens tailleurs 
de pierre ! » 

— Maître, osai-je dire, si vous appeliez simplement 
une tête, tête ; une main, main ; un ventre, ventre ; un pied, 
pied... Voilà un groupe de femmes nues, comment dire 
autrement que femmes nues ? 

— Rodin. Sans doute, mais c'est trop à la portée de 
tout le monde d'appeler les choses par leur nom. Je trou» 
vai d'abord, pour ces femmes nues, Evocation, et, en y 
réfléchissant, La Musique... » 

A ce moment, une femme entrait, avec, dans les bras, un 
petit enfant. Elle se précipita, en versant des larmes, aux 
genoux de Rodin. Elle avait quitté la Sibérie à pied pour 
apporter au Maître le salut d'un groupe de déportés intel- 
lectuels. Un enfant lui était né en route... Elle le tendit à 
Rodin : 

« Bénissez-le, Maître... » 

Et Rodin imposa à l'enfant une de ses mains. 

Mais voilà qu'un monsieur arrivait, avec un camion 
chargé d'un groupe en bronze : c'était un Enlacement qu'on 
venait demander au Maître d'authentifier. 

« L'admirable bronze ! s'exclama Rodin. 

— Le Monsieur. J'avais vu tout de suite que c'était 
un vrai... 

— Rodin (vivement). Non, c'est un faux !... N'importe 
qui, connaissant un peu le métier, verra, tout de suite, à la 
finesse du grain, que c'est sur un plâtre qu'on a moulé le 
creux qui a servi pour la fonte. Or, c'est un bronze que 
j'avais remis comme modèle... L J Enlacement devait être 
exécuté en série pour l'Amérique, et le plâtre a l'inconvé- 

— 252 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

Rodin passait sa main dans sa barbe : 
« Quel plus beau rêve, pour un sculpteur, que 
d'attaquer lui-même la pierre et le marbre ! 



nient de mollir après qu'on a moulé dessus un certain nom- 
bre de fois. 

— Moi. Ainsi, le vrai, c'est quand l'artiste a donné 
l'autorisation ; le faux, c'est quand l'artiste n'a pas auto- 
risé ; il peut donc arriver qu'un faux soit plus beau qu'un 
vrai... Et l'amateur qui veut avoir du vrai, comment doit-il 
manœuvrer dans tout ça ? 

— Rodin. Il doit m'apporter l'objet... Une seule fois, 
je me suis trompé, là ou il était vraiment impossible qu'on 
ne se trompât point. On vient me dire : « On a vu, dans un 
« magasin, quelque chose de vous, Le Chaos... » Je consulte 
ma Table des titres, je ne trouve rien. Je vais examiner la 
statue par acquit de conscience... Bref, je dépose une plainte, 
en faux et en dommages-intérêts, et voilà qu'on retrouve 
mon reçu... Oui, mais j'avais mis comme titre : L'En- 
volée !... » 

Un jour, j'entendais un sculpteur faisant allusion à toutes 
ces statues vendues par morceaux appeler son « confrère » : 
le « marchand d'abats ». 

Un intime de Rodin, à qui je rapportais le propos, m'ex- 
pliqua comment tout ce « dépeçage » était, bien au contraire, 
la preuve de la plus haute conscience artistique : « La main 
ne peut aller aussi vite que la pensée... Avec un cer- 
veau toujours prêt à enfanter, le maître, pour perdre le 
moins possible de ses conceptions, est contraint de lâcher 
les grandes machines pour s'exprimer en petites choses, 
qu'on agrandit ensuite. Or, il arrive que les différentes 
parties d'une statuette ne sont plus d'ensemble après 
l'agrandissement, encore que n'ayant rien perdu, en elles- 
mêmes, de leur perfection de lignes et de formes. » 

— 253 — 



AUGUSTE RENOIR 

— Moi. On dit aussi... 

— Rodin (bonhomme). Voyons ça, qu'est-ce 
qu'on dit encore ? 

— Moi. Que l'Institut a beau vous faire risette... 

— Rodin (violemment). Ah ça ! pourquoi ne 
veulent-ils donc pas que j'entre à l'Institut ? 

— Moi. Vos amis, Maître, vous aiment d'une 
amitié si jalouse... 

— Rodin. Eh bien ! qu'ils m'aiment un peu 
moins, mais qu'ils ne m'empêchent pas d'être 
consacré ! C'est vrai cela, ils sont là toute une bande, 
les mêmes qui voulaient accaparer mon Balzac : 
« Maître, quand on a votre génie ! . . . » 

« Mon génie ! Quand on pense que, dans les 
ministères, aux enterrements, partout, un Saint- 
Marceau a le pas sur moi ! Vous verrez un jour 
Bartholomé lui-même... Et est-ce que Clemenceau 
m'aurait fait recommencer quatorze fois son buste, 
si j'étais de l'Institut ? » 

Mais voilà que le petit Claude Renoir, se levant 
brusquement de table : 

« Zut ! j'vas encore rater les fourmis ! » 

Et, sans se soucier d'un : « Veux-tu te taire, 
Claude ? » de Madame Renoir, il quitte sa place, 
et se plantant devant Rodin, les deux mains dans 
les poches : 

« Monsieur Rodin, vous ne venez pas voir tra- 
vailler les fourmis ? 

— 254 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

— C*est un petit fou, dit Madame Renoir, pendant 
que Claude, sans attendre la réponse de Rodin, 
gagnait la porte. A treize ans, il passe encore 
son temps à suivre les fourmis !... » 

— Rodïn. A treize ans, Michel-Ange s'était 
déjà révélé ; et c'est également à cet âge que j'ai 
fait mon premier modelage. Quelle chose difficile 
que la sculpture!... Si, de tout temps, il y a eu 
de grands peintres, quoi d'étonnant que la sculp- 
ture fût quasi défunte quand je suis arrivé ? 

— Renoir (à Rodin). Vollard m'a montré d'ex- 
traordinaires reproductions de vos aquarelles... 

— Rodin. J'ai fait ça avec Clôt. Quand il dispa- 
raîtra, celui-là, on pourra dire que c'est fini de la 
lithographie. Mfcis Clôt a un genre d'esprit que je 
n'aime pas. L'autre jour, je le laissai seul avec ma 
boîte à décorations. Quand je revins, il se les accro- 
chait sur la poitrine... Il y a des choses avec 
lesquelles on ne doit pas jouer. 

— Madame Renoir. Aimez-vous les fleurs, 
monsieur Rodin ? 

— Rodin. Oui, beaucoup ! Mirbeau m'a parlé 
d'un chrysanthème d'un mordoré unique, qui, dans 
la chambre mortuaire de la princesse de Y..., avait 
remplacé le buis; et j'ai admiré, dernièrement, chez 
la vicomtesse de Z..., un œillet rarissime : il était 
noir comme l'encre et sentait très mauvais. 

— Madame Renoir. Ici, il n'y a pas de fleurs 

— 255 — 



AUGUSTE RENOIR 

rares ; mais le jardin est bien joli tout de même. 
Les marguerites que vous voyez par la fenêtre, là, 
à côté du mimosa!... Je dois vous dire d'ailleurs 
que mon mari a une préférence pour les fleurs com- 
munes. 

— Rodin. C'est comme Mallarmé ! Un artiste 
dont le verbe était si précieux et que j'ai vu en 
admiration devant un bouquet de fleurs des 
champs ! 

— Renoir. A propos de Mallarmé, Madame 
Morizot, un jour que celui-ci lui lisait un de ses 
poèmes : 

— « Ecoutez, Mallarmé, si vous écriviez une 
fois comme pour votre cuisinière ? » 

« Mais, fit Mallarmé, je n'écrirais pas autrement 
« pour ma cuisinière ! » 

« Si certains poèmes de Mallarmé, continua 
Renoir, n'étaient pas de ma compréhension, com- 
bien l'homme était exquis, et d'une originalité ! 
Je me rappelle la simplicité délicieuse avec laquelle 
il parlait d'un certain élève nègre au collège où il 
était professeur d'anglais. 

— « Je l'envoie chaque fois au tableau, écrire 
des mots à la craie, et vous ne pouvez pas ima- 
giner la volupté que j'éprouve à voir un noir 
s'exprimer en blanc. » 

— Je propose, dit Madame Renoir, qu'on aille 
prendre le café dans le jardin sous les rosiers. 

— 256 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

— Oui, dit Rodin ; mais mon portrait ? » 
Tirant de son gousset une belle montre en or : 
« Il est deux heures moins cinq ; la voiture de 

la comtesse doit venir me chercher à trois heures 
précises, et mon secrétaire m'a prévenu, ce matin, 
que je ne peux plus disposer d'une seule minute 
pendant tout le reste de mon séjour dans le 
Midi. 

— Vite, alors, dit Renoir. Qu'on me porte à 
l'atelier ! Vollard va me préparer une feuille de 
papier èur une planche. » 

Je m'attardai un peu dans l'atelier ; je voulais 
voir comment Rodin prenait la pose. Je n'eus pas, 
finalement, à m'en aller, Renoir n'étant pas gêné 
de travailler devant quelqu'un ; quant à Rodin, une 
fois assis, il devint aussi immobile que le Rodin 
du musée Grévin. A trois heures moins dix, Renoir 
posa sa sanguine, et demanda une cigarette ; le 
portrait était terminé. 

« J'aurai le temps, dit Rodin, de voir le jardin. 
Je dispose encore de dix minutes ! » 

Mais, au même moment, on frappait à la porte 
de l'atelier, et un valet de pied parut sur le seuil : 

« La voiture de Madame la comtesse attend 
Monsieur le maître. » 

Alors Rodin se tournant vers Madame Renoir, 
qui entrait : 

« Si jamais je reviens dans le Midi, je vous 

— 257 — 17 



AUGUSTE RENOIR 



demanderai de faire le tour de votre jardin. J'aime 
tant la nature ! » 



J'accompagnai Rodin jusqu'à l'auto. Le chauf- 
feur tournait sa manivelle sans pouvoir arriver à 
mettre le moteur en marche. 

« Monsieur le maître devra attendre un petit 
quart d'heure, dit le valet de pied. 

— Rodin. Un quart d'heure, j'aurai le temps de 
voir le jardin. Voilà qui va faire plaisir à Madame 
Renoir. » 

Mais regardant ses souliers vernis, il hocha la 
tête : 

« Et puis, il n'y a rien de très curieux, les mêmes 
fleurs que l'on voit tout le long du chemin de fer. » 

Je profitai de la bonne fortune de ce tête-à-tête 
pour tâcher d'avoir quelques nouveaux « tuyaux » 
sur Rodin intime. 

« Comment organisez-vous votre travail, maître ? 
commençai- je par demander. 

— Rodin. Je me laisse aller à l'inspiration ! 

— Moi. A quel moment votre cerveau est-il le 
plus créateur ? A jeun ? Est-ce que pendant la 
digestion ?... 

— Rodin. Je « pense » tout le temps avec la 
même facilité, et à part une petite sieste... 

— 258 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

— Moi. A quel moment de la journée ? 

— Rodin. Après le déjeuner. C'est mon médecin 
lui-même qui, voyant ma chatte s'endormir après 
avoir bu son bol de lait, me dit : « Il faut faire 
« comme les animaux. » 

— Moi. Je ne me souviens pas d'avoir jamais 
lu de description de votre chambre à coucher ? 
Voilà pourtant de quoi tenter la plume de nos 
plus grands reporters... Votre lit ? Ancien, art 
nouveau ? 

— Rodin. Mon lit est quelconque. Je craindrais 
une espèce d'acoquinement si je couchais dans 
un meuble ancien ou simplement de style. J'ai, 
dans ma chambre à coucher, un objet d'art, car 
j'éprouve le besoin impérieux d'avoir un peu de 
beauté où reposer les yeux; c'est, en l'espèce, un 
de mes Bourgeois de Calais. 

— Moi. Quand vous faites votre sieste, est-ce 
habillé, ou déshabillé ? 

— Rodin. Toujours complètement habillé. Si je 
quittais seulement mon faux col, ce serait une 
invitation au farniente : or, un artiste n'a pas de 
temps de reste. 

— Moi. Avez-vous le sommeil facile? 

— Rodin. Très facile... Sauf si je suis en ges- 
tation de pensées. 

— Moi. On dit qu'en regardant fixement un 
objet brillant on obtient le sommeil. 

— 259 — 



AUGUSTE RENOIR 



— Rodin. Les Orientaux regardent leur nom- 
bril... Moi, j'ai près de mon lit une boîte à musique 
que m'a donnée une de mes admiratrices new- 
yorkaises. Quand le sommeil ne vient pas, je 
presse un bouton sur le couvercle, et je ne tarde 
pas à m'endormir d'un sommeil d'enfant. 

— Moi. Vous aimez la musique ? 

— Rodin. Ah! Wagner!... Il faut avoir le cou- 
rage de ses opinions : l'autre jour, on parlait mu- 
sique, eh bien ! je défendis Wagner devant Saint - 
Saëns... 

— Moi. Je ne connais pas la musique de Saint- 
Saëns, mais j'ai ouï dire qu'il doit beaucoup à 
Wagner. D'où vient la haine l'roce qu'il porte à 
son père nourricier ? 

— Rodin. Seul, un esprit vraiment original ne 
se retourne pas contre le maître dont il a tiré sa 
subsistance. M'avez-vous jamais entendu médire 
des Grecs, moi ? 

— Moi. Je ne vous ai pas demandé, Maître, de 
quel nom vous aimeriez que la postérité vous 
appelât ? 

— Rodin (avec la modestie si fréquente chez 
les grands hommes). Ce n'est pas à moi à donner 
là-dessus une directive. Dirai-je, cependant, qu'à 
ma dernière exposition à Buenos-Aires, tous les 
journaux, là-bas, m'appelaient le Victor Hugo de 
la sculpture. Victor Hugo ! Celui-là était entouré 

— 260 — 



LE DEJEUNER AVEC RODIN 

de vrais amis qui avaient le souci de la gloire du 
maître ! 
Les tours de Notre-Dame étaient VH de son nom * / 
« Il n'est aucun de tous ces gens, qui me courent 
après, qui aurait jamais trouvé quelque chose 
comme ça pour moi !... La gloire d'avoir son nom 
accolé pour l'éternité à Notre-Dame !... 

— Moi. La gloire... Léon Dierx me parlait, un 
jour, d'un projet de poème : au refroidissement de 
la terre, le dernier habitant de la planète, un per- 
roquet, vole à travers l'espace, criant :« Honneurs, 
« Dignités, la Gloire ! » 

— Rodin (sévère). Je parie que « votre» Dierx 
ne se vend pas ? 

— Moi. Je rencontrai Dierx dans les derniers 
temps de sa vie : « Je suis bien content, Vollard ; 
« mes œuvres, après trente ans, se vendent assez 
« pour me faire rentrer dans les frais d'impres- 
« sion ! » 

— Rodin. Vous voyez bien. Ceux-là seuls qui 
n'ont pas connu la gloire... » 

Le chauffeur était enfin venu à bout de son 
moteur : 

« Monsieur le maître peut monter quand il 
voudra, » dit le valet de pied de la comtesse. 

— Moi (pendant que Rodin s'installait dans 

* Vacquerie. 

— 261 — 



AUGUSTE RENOIR 



l'auto). Encore un mot, maître. A défaut d'épi- 
taphe, avez-vous pris vos dispositions pour l'en- 
droit où vous reposerez ? 

— Rodin. J'ai toujours été un homme simple. 
Un trou dans mon jardin... et surtout, (ici la main 
à plat du maître fit le geste de décapiter quelque 
chose) pas de prêtres... Ce ne serait pas la peine 
d'être les héritiers de la Révolution, les fils du 
xx e siècle, comme dit mon ami Frantz Jourdain... » 

La voiture démarrait. Le visage du grand artiste 
s'encadra dans la portière : 

« Je n'ai pas peur du Diable, moi !... » 



262 



XXV 

LES ARTISTES DE JADIS 



Après le départ de Rodin, je retrouvai Renoir 
à l'atelier, un album sur les genoux. 

— Renoir. Vous regardez la cheminée de mon 
atelier ? N'est-ce pas que ce n'est pas trop « toc », 
quoique moderne ? J'ai découvert ce modèle de 
cheminée dans cet album, que j'ai acheté chez un 
marchand de la rue Bonaparte à Paris. Il y a là 
toutes sortes de motifs de style ancien, depuis les 
ornements les plus compliqués jusqu'à la moulure 
la plus ordinaire. 

— Moi. Comme vous aimez les choses du temps 
passé ! 

— - Renoir. Il y a des gens qui aiment le neuf ; 
moi, j'aime le vieux. J'aime les vieilles fresques si 
joyeuses, les anciennes faïences, les tapisseries 
patinées par le temps... C'est que la patine du 
temps n'est pas un vain mot ; mais le tout est 
qu'une œuvre supporte cette patine. Ne peuvent 
la supporter que les œuvres remarquables. L'art 

— 263 — 



AUGUSTE RENOIR 



neuf me fatigue et, lorsque je vois au Luxembourg 
des statues trop blanches et trop mouvementées, 
j'ai envie de fuir, comme si j'appréhendais de 
recevoir des coups de pied et des coups de poing... 
Aussi longtemps que j'ai eu des jambes, rien ne 
m'était plus agréable qu'une promenade à travers 
les salles du Louvre ; je ne connaissais pas de 
plaisir plus reposant. Je retrouvais là, sur tous les 
murs, de vieux amis, avec lesquels j'aimais rester 
et auxquels je découvrais toujours des qualités 
nouvelles... 

— Moi. Il est vrai que vous n'admettez pas qu'il 
y ait eu le moindre progrès, dans la peinture ? 

— Renoir. Le progrès en peinture, certes, non, 
je ne l'admets pas ! Aucun progrès dans les idées, 
et aucun, non plus, dans les procédés. Tenez, j'ai 
voulu, un jour, changer le jaune de ma palette ; 
eh bien ! j'ai pataugé pendant dix ans. Au total, 
la palette des peintres d'aujourd'hui est restée la 
même que celle des peintres de Pompéi, en passant 
par Poussin, Corot et Cézanne: je veux dire qu'elle 
ne s'est pas enrichie. Les anciens employaient les 
terres, les ocres, le noir d'ivoire, avec lesquels on 
peut tout faire. On a bien essayé d'ajouter quel- 
ques autres tons ; mais comme facilement on aurait 
pu s'en passer! Ainsi, je vous ai parlé de la grande 
trouvaille qu'on a cru faire en substituant le bleu 
et le rouge au noir ; mais combien ce mélange est 

— 264 — 



LES ARTISTES DE JADIS 



loin de donner la finesse du noir d'ivoire, qui, en 
outre, n'oblige pas le malheureux peintre à cher- 
cher midi à quatorze heures ! Avec une palette 
restreinte, les peintres anciens pouvaient faire 
aussi bien qu'aujourd'hui (il faut être poli pour ses 
contemporains), et, à coup sûr, ce qu'ils faisaient 
était plus solide. 

— Moi. Mais si le peintre ne peut, raisonnable- 
ment, rêver une palette nouvelle... 

— - - Renoir. Quel doit être l'objet suprême de 
son effort? Cet objet doit être d'affirmer sans cesse 
et de perfectionner son métier ; mais ce n'est que 
par la tradition qu'on peut y arriver. Aujourd'hui, 
nous avons tous du génie, c'est entendu ; mais ce 
qui est sûr, c'est que nous ne savons plus dessiner 
une main, et que nous ignorons tout de notre métier. 
C'est parce qu'ils possédaient leur métier que les 
anciens ont pu avoir cette matière merveilleuse et 
ces couleurs limpides dont nous cherchons vaine- 
ment le secret. J'ai bien peur que ce ne soient pas 
les théories nouvelles qui nous révèlent ce secret. 

« Mais, si le métier est la base et la solidité de 
l'art, il n'est pas tout. Il y a autre chose, dans 
l'art des anciens, qui rend leurs productions si 
belles : c'est cette sérénité qui fait qu'on ne se lasse 
pas de les voir, et qui nous donne l'idée de l'œuvre 
éternelle. Cette sérénité, ils l'avaient en eux, non 
pas seulement par l'effet de leur vie simple et tran- 

— 265 — 



AUGUSTE RENOIR 



quille, mais encore grâce à leur foi religieuse. Ils 
avaient conscience de leur faiblesse, et, dans leurs 
succès comme dans leurs revers, ils associaient la 
divinité à leurs actes. Dieu est toujours là, et l'homme 
ne compte pas. Chez les Grecs, c'était Apollon 
ou Minerve ; les peintres de l'époque de Giotto 
prenaient aussi un protecteur céleste. C'est ainsi 
que leurs œuvres acquéraient cet aspect de douce 
sérénité qui leur donne ce charme profond et les 
rend immortelles. Mais l'homme, dans son orgueil 
moderne, devait refuser cette collaboration, qui le 
diminuait à ses yeux. Il a chassé Dieu, et, en chas- 
sant Dieu, il a chassé le bonheur... 

« Les peintres de ces époques si enviables avaient 
bien quelques défauts, — heureusement pour eux, — 
mais, en voyant leurs œuvres qui ont conservé tant 
de fraîcheur à travers les siècles, on ne leur trouve 
que des qualités. Ces œuvres qu'on aime toucher du 
doigt comme de beaux marbres, ces pâtes merveil- 
leuses, ce travail divin, que vous dirai- je, me rem- 
plissent de joie. Il y a eu, en France, pendant 
plusieurs siècles, une lutte à qui aurait le plus de 
goût et de fantaisie : les châteaux sortent du sol ; 
les bronzes, les faïences, les tapisseries donnent 
l'idée d'un travail de fées ; chacun veut coopérer, 
par la terre, par le bois, par le fer, par la laine, par 
le marbre, à la richesse de la France. Tout a été 
beau chez nous jusqu'à la fin du xvm e siècle, 

— 266 — 



LES ARTISTES DE JADIS 

depuis le château jusqu'à la plus humble chau- 
mière. Il faut voir les albums du Musée du Troca- 
déro, pour se faire une idée de la force de ces 
artistes, de la fermeté du dessin dans les plus petits 
détails, jusque dans un verrou, jusque dans un 
bouton de porte ! Ils ne travaillaient pas pour 
exposer au Salon, ceux-là ! 

« Le mal que les Salons peuvent faire, c'est pas 
croyable ! Vous avez entendu cette dame, l'autre 
jour : « Mon fils a attrapé la manière du « Salon 
d'Automne... » Ce n'est pas vous, Vollard, qui 
m'avez raconté qu'au Salon d'Automne, juste- 
ment, on avait refusé Matisse ? C'est curieux comme 
ça repousse les gens, quand ils trouvent dans une 
peinture des qualités de peintre. Un qui doit les 
horripiler par-dessus tout, le douanier Rousseau! 
Cette Scène des temps préhistoriques, et, au beau 
milieu, un chasseur \êtu d'un complet de la Belle 
Jardinière et portant un fusil... Mais, d'abord, est- 
ce qu'on ne peut pas jouir d'une toile avec seule- 
ment des couleurs qui s'accordent ? Est-il besoin 
qu'on comprenne le sujet? Et quel joli ton, cette 
toile de Rousseau ! Vous rappelez-vous faisant 
face au chasseur un nu de femme ?... Je suis sûr 
qu'Ingres lui-même n'aurait pas détesté ça! 

— 'Moi. Comment l'artisan de jadis a-t-il pu 
disparaître tout d'un coup ? 

— Renoir. D*où vient cet arrêt brusque ? Un 

— 267 — 



AUGUSTE RENOIR 

ouvrier menuisier me l'a expliqué, un jour, sans le 
vouloir. «Monsieur, je fais les pieds de chaises ; un 
« autre fait les dos, d'autres assemblent ; mais aucun 
« de nous n'est capable de faire une chaise entière. » 

« Voilà tout le secret ! Ne pouvant jouir de son 
œuvre, l'ouvrier a perdu le goût au travail. Il 
était celui qui frappait le fer, qui faisait son vase, 
ses meubles ; il savait travailler le bois, la pierre, 
le marbre. Il est devenu l'homme de peine qui 
besogne uniquement pour «croûter», sans idéal, la 
cervelle bourrée, par surcroît, d'une masse d'idées 
étrangères à sa tâche et avec, par-dessus tout, l'hor- 
reur de l'atelier, où vous n'entendez plus rire, ni 
chanter. Enfin, l'ouvrier est tué par le progrès 
et la science ! 

« Où est la puissance capable d'endiguer ce 
torrent qui nous submerge ? Cette folie est la folie 
de tous ; rien ne peut l'arrêter, et cependant le 
bonheur ne peut revenir qu'avec le travail, mais le 
travail qui fait le bonheur, le travail lent de la main.* 

* Mais Renoir ne se fait-il pas des illusions quand il 
pense que si l'ouvrier pouvait jouir de son œuvre il aurait 
le goût du travail ? Je voyais un jour dans un atelier 
un peintre qui faisait tirer un album d'eaux fortes. « Je 
mettrai votre nom dans Fâche vé d'imprimer, disait-il à 
l'ouvrier: vous jouirez de votre œuvre. » 

— « Ça, je m'en fous ! » 

Alors, essayant de le prendre par un autre bout : « Une 
épreuve avec des noirs qui ^relèvent bien : c'est une vraie 

— 268 — 



LES ARTISTES DE JADIS 

a Verrons-nous, un jour, le retour à la tradi- 
tion ? Il faut l'espérer, mais sans y croire beaucoup. 

jouissance à l'œil. Hein, mon ami, quand vous êtes à votre 
presse... » Il s'arrêta, car l'ouvrier lui avait jeté un mauvais 
regard. Et quand il eut quitté l'atelier, l'autre avec un coup 
. de menton du côté des copains : 

— « Les salauds de bourgeois, il faudrait encore que le 
peuple les fasse jouir ! » 

Il convient d'ajouter que lorsqu'un ouvrier apporte du 
goût à son travail... J'ai connu dans une ville de province, 
à Saumur, un atelier avec un patron qui est arrivé à rendre 
à ses ouvriers le travail « amusant ». 

A une exposition d'Angers, l'atelier N... avait exposé 
une vitrine d'objets en fer forgé. 

Quand la commission passa devant : 

« Comme c'est gai ces choses î » fait l'un d'eux. 

Et un autre membre du Jury : 

« Je parie qu'ils ont fait ça pour s'amuser. Ça ne sent pas 
l'effort. » (Tout à fait ce qu'on a toujours reproché à Renoir.) 

Mais comme sa vitrine avait eu tout de même du succès, 
N... s'enhardit à demander une subvention à l'État — 
très peu de chose, seulement pour le principe. 

On enquête sur son compte et la première chose qu'on 
lui demande : 

« Pour qui votez-vous ? 

— Vous ne répondez pas ? c'est que vous votez mal. 
Et quel est votre syndicat ? 

— Ah î vous votez mal et vous n'êtes pas syndiqué ! 
Et parions que votre femme va à la messe ? Bon à savoir ; 
et c'est pour ça que vous demandez une subvention ? » 

Comme N... faisait remarquer que rien de tout cela n'avait 
de rapport avec le travail du fer. 

« Pas de rapport ? Eh bien ! vous verrez ça le jour où les 
camarades, à force d'être provoqués, viendront tout casser 
chez vous ! » 

— 269 — 



AUGUSTE RENOIR 

Depuis qu'a passé ce vent de la Révolution qui a 
tout desséché, nous n'avons plus ni céramistes, ni 
menuisiers, ni fondeurs, ni architectes, ni sculp- 
teurs. Par chance, il est resté quelques peintres, qui 
sont comme des graines jetées dans un champ 
abandonné, mais qui germent quand même... 

Ouvrez donc la fenêtre, Vollard, que le soleil entre 
dans l'atelier. Vous voyez, auprès de la fontaine ce 
massif de roses... n'est-ce pas que cela appelle un 
Maillol ! C'est Jeanne Baudot qui me dit un jour : 
« Je vais vous faire voir quelque chose que vous 
aimerez. » Nous allons à Marly, et nous trouvons 
Maillol travaillant dans son jardin à une statue. 
Il cherchait sa forme, sans aucune mise au point ; 
c'était la première fois que je voyais ça. Les 
autres s'imaginent se rapprocher de l'antique en 
le copiant ; Maillol, lui, sans rien emprunter aux 
anciens, est tellement leur enfant qu'à voir « venir » 
sa pierre, je cherchais autour de moi des oliviers... 
Je me croyais transporté en Grèce. » 



270 — 



XXVI 
LES DERNIÈRES ANNÉES 



Peu de jours après la visite de Rodin, mon por- 
trait était presque entièrement terminé *. 

« Encore une petite séance, m'avait dit Renoir, 
et j'aurai fini ! » 

Mais il ne put m'accorder cette séance tout de 
suite. 

C'est que Renoir est encore plus « pris » à Cagnes 
qu'à Paris, car, à la campagne, lorsque le temps 
est beau, il aime sortir un peu. A Essoyes, où il n'y 
a presque pas d'autos, il va dans une poussette, 
sur la route ou au bord de. la rivière ; à Cagnes que 
sillonnent sans cesse les voitures, il se fait porter 
dans un fauteuil à bras, à travers sa propriété 
aux aspects si plaisants dans leur diversité : le 
champ de rosiers, les carrés de mandariniers et 
d'orangers, la vigne, le Terrain Fayard avec ses 

* Renoir fit encore un portrait de moi après celui-là. 
Cette fois, je posai dans un costume de toréador (Essoyes, 
1917). 

— 271 — 



AUGUSTE RENOIR 



néfliers du Japon, ses cerisiers, et, dominant les 
Collettes, les oliviers tout en argent. 

« J'ai bien le droit maintenant, se plaît à dire 
Renoir, de flâner un peu. » 

C'est de ces flâneries que sont sorties tant d'ex- 
traordinaires notations de paysages ; car il va sans 
dire que le modèle suit toujours avec la boîte à 
couleurs. 

Pendant qu'il faisait le portrait de Madame de 
Galéa qui lui demanda une cinquantaine de séances, 
et qui le passionna à tel point qu'il le mena sans 
discontinuer jusqu'au bout, un jour qu'il travaillait 
à l'atelier par un temps exceptionnellement chaud : 

« Je paie cher, disait-il, le plaisir que j'ai avec 
cette toile, mais c'est si délicieux de se laisser aller 
à la volupté de peindre ! » 

Et puis, quand le temps se met au froid, et que 
sa peau de bique ne suffit plus à le protéger, il reste 
à Renoir les promenades en automobile. Antibes 
surtout exerce sur lui un attrait irrésistible. Lors- 
qu'il fait le tour de la corniche, les collines envi- 
ronnantes avec leur atmosphère de si pénétrante 
douceur lui donnent une sensation de quiétude 
toujours renouvelée. 

« Il faut que je m'installe ici, deux mois, pour 
peindre ! » s'écria-t-il un jour qu'il était particuliè- 
rement grisé par le charme du paysage. 

Et, tout de suite, oubliant la nécessité où ses 

— 272 — 



LES DERNIÈRES ANNÉES 

rhumatismes le mettaient de vivre dans une maison 
spécialement aménagée en « couveuse », il donne 
l'ordre au chauffeur de s'arrêter chaque fois qu'on 
verrait : Villa à louer. 

C'était le médecin lui-même qui recommandait 
à Renoir d'être dehors le plus de temps possible. 

« Rien ne vaut pour nettoyer les bronches que 
de respirer à l'air, » disait-il à son malade. 

Et quand le médecin ordonne une chose qui lui 
plaît, Renoir suit à la lettre la prescription. 

C'est ainsi que la pluie tombant à verse, un jour 
qu'on avait projeté d'aller manger une bouilla- 
baisse à Nice : 

« Bah ! fait Renoir, le médecin a dit que, dehors, 
je respire mieux que dedans... Et puis maintenant 
que j'ai dépassé soixante-quinze ans, je ne veux plus 
qu'on m'embête ! Qu'on me porte dans la voiture ! » 

Lorsque Renoir acheta les Collettes, il ne fit pas 
faire tout de suite de route pour son auto. Madame 
Renoir prenait la voiture au bas de la côte, et 
Renoir se faisait descendre et monter dans son 
fauteuil. 

« C'est peut-être un peu incommode, disait-il^ 
mais ceux qui m'aiment pour moi-même feront 
bien un petit effort pour venir me voir, et. quant 
aux « raseurs », cet excellent raidillon en arrêtera 
quelques-uns. » 

— 273 — 18 



AUGUSTE RENOIR 

Mais une fois arrivés dans ce Midi si désiré, les 
Parisiens des deux sexes s'ennuient au point qu'il 
n'est pas de raidillon qu'ils ne soient prêts à grim- 
per pour « tuer le temps ». C'est dire que dès qu'il 
fui installé aux Collettes, Renoir retrouva sa fidèle 
clientèle de « raseurs » de Paris, renforcée de maint 
élément nouveau. 

Je me rappelle ce jour où je voyais Renoir, sous 
le gros tilleul, dans le jardin, une longue baguette 
à la main, dictant au praticien les volumes de sa 
Vénus victorieuse. 

a Je tiens enfin ma statue ! Avec cet admirable 
temps, je vais pouvoir travailler dehors tout 
l'après-midi ! 

— Pourvu que vous ne soyez pas dérangé ! 
hasardai- je. 

— Oh ! quant à ça, je voudrais bien voir que 
quelqu'un eût le toupet... » 

Il n'avait pas terminé sa phrase qu'une automo- 
bile amenait trois dames inconnues. 

« Le portier du Palace de Nice, explique l'une 
d'elles, nous a dit qu'à Cagnes il y avait à voir 
l'atelier de Renoir. 

— Mais, lança à son tour une autre des voya- 
geuses s'efforçant à plaire, si le maître est occupé, 
nous pouvons attendre un peu ! » 

Et, dans le dos de Renoir, les trois voyageuses 
se communiquaient leurs impressions sur la Vénus. 

— 274 — 



LES DERNIÈRES ANNÉES 

Renoir tenait bon, quand arriva une autre visite : 
M. Z..., un gros marchand de grains ; il était accom- 
pagné d'une jeune femme. Cette fois Renoir dut 
lâcher sa statue. 

Une des trois dames de Nice dit qu'elle avait à 
Paris un salon littéraire et artistique : 

« Si le maître voulait venir à un de mes jours, 
j'organiserais une petite « causerie » sur la peinture 
en avant... 

— Mais pourquoi tu restes sans rien dire, toi ? 
fit la compagne de M. Z... à son oreille, assez haut 
pour que j'entendisse. 

— Je cherche ! » 

Et il finit par trouver ; car, s'adressant à Renoir : 

« Maître, si vous faisiez de l'aquarelle au lieu 
de peindre à l'huile, vous ne manqueriez pas de 
quoi préparer vos couleurs avec toute cette eau 
qui nous est tombée du ciel pendant huit jours. » 

Et comme Renoir hochait la tête : 

« Ce que vous devez vous embêter, dans ce trou I 

— Renoir. J'ai ma peinture... » 

Alors M. Z... : «La peinture... Je sais ce que 
c s est, j'en fais ! » 

Quand tout le monde fut parti, Renoir commen- 
çait à fermer les yeux (car une visite le fatigue 
plus qu'une séance de modèle), lorsque le facteur 
apporta une lettre. 

— 275 — 18. 



AUGUSTE RENOIR 

Renoir la lisait, un peu indifférent ; puis tout à 
coup : 

« Voilà un ami ; il va jusqu'à s'inquiéter si l'on 
a retrouvé le chien de Jean !... Ses filles sont en 
train de me tricoter une couverture... » 
Et le visage de Renoir s'assombrit : 
« Ce n'est pas moi qu'on aime, c'est ma pein- 
ture... M. Y... me rappelle des tableaux qu'il 
désire... » 

Et avec une grande tristesse dans la voix : 
« Je suis « arrivé » comme aucun peintre de son 
vivant ; les honneurs me tombent de partout ; les 
artistes me font des compliments sur ce que je 
fais ; tant de gens à qui ma situation doit paraître 
enviable... Et je ne puis pas me payer un ami ! » 



276 — 



APPENDICE 



Renoir mourut à Cagnes le 17 décembre 1919. 
D'une lettre adressée par un de ses fils à M. Durand- 
Ruel nous extrayons ces quelques lignes : 

Mon père venait d'avoir une broncho-pneumonie qui avait 
duré quinze jours. Les derniers jours du mois dernier il 
semblait remis et avait repris son travail quand, subitement, 
le 1 er décembre, il s'est senti assez mal. Le médecin constata 
une congestion pulmonaire, plutôt moins grave que celle 
de Tannée dernière. Nou3 ne pouvions supposer une telle 
issue. Les deux derniers jours, il a gardé la chambre, mais ne 
s'est pas alité constamment. 

Il disait bien de temps en temps : « Je suis foutu », mais 
sans conviction, et il l'avait dit bien plus souvent il y a trois 
ans. Les soins constants l'irritaient un peu et il ne cessait 
de s'en moquer. 

Le mardi, il s'est couché à sept heures après avoir fumé 
tranquillement une cigarette. 

Il voulait dessiner un modèle de vase, mais on n'a pas 
trouvé de crayon. A huit heures, il s'est mis subitement à 
délirer légèrement. 

— 277 — 



APPENDICE 

Nous en avons été très étonnés et sommes passés d'une 
confiance relative à la plus grande appréhension. Son délire 
a augmenté. Le médecin est venu. Mon père s'est agité 
Jusqu'à minuit mais n'a pas souffert un instant. Il ne s'est 
sûrement pas douté qu'il allait mourir. 

A minuit il s'est tranquillisé et, à deux heures a s'est 
éteint bien doucement. 



278 — 



INDEX 



Actéon (myth,), 250. 
Adam (Juliette), 99, 
Anna (modèle), 79, 
Anthony (la mère), 40, 

41, ,42, 
Astruc, 87, 
Aurevilly (Barbey d'), 

100. 

Balzac, 15, 32. 
Baptistin (le jardinier de 

Renoir), 226. 
Barrail (le général du), 

63. 
Bartholomé, 254, 
Bazille, 25, 26, 32, 56, 

87, 
Beethoven, 121. 
Bellio (de), 78, 85. 
Benoît XV, 250. 
Berard, 57, 76, 109, 173. 
Bergerat, 100. 
Bergson (Henry), 245, 
Berlioz, 140. 



Bernard (Emile), 147, 

162, 
Bernhardt (Sarah), 110. 
Bernheim Jeune, 124, 

232, 
Bernstein (Henry), 225, 
Besnard (Albert), 190. 
Bibesgo (le prince), 62. 
Blanc (Charles), 148, 
Bonnat (Léon), 31, 168, 

221. 
Bonnières (M me de), 143, 

145. 
Bonnières (Robert de), 

119, 143. 

BONNINGTON, 155. 

Boucher (François), 19, 

98, 152, 
Bouchor (Félix), 74. 
Bouguereau, 27, 76, 220. 
Boulangère (la), bonne 

de Renoir, 189, 
Bracquemond, 97. 
Briand (Aristide), 181. 

279 — 



INDEX 



Brun, 8. 
Bruyas, 43. 
Burty, 104. 

Cabanel, 30, 35, 46. 
Cabaner, 33, 88. 
Cadard, 93. 
Caillebotte, 33, 64, 76, 

78, 153, 170. 
Camondo (le comte Isaac 

de), 210 et suiv. 
Carpaccio, 113. 
Carpeaux, 94, 95. 
Gennino-Cennini, 141. 
Cézanne, 32, 33, 34, 41, 

84, 85, 88, 98, 122, 123, 

147, 217, 222, 264. 
Cézanne, père du peintre, 

34. 
Chabrier, 107, 119. 
Challemel-Lacour, 106. 
Chardin, 20. 
Charpentier (M me ), 97 

et suiv. 
Charpentier (l'éditeur), 

97 et suiv. 
Chasseriau, 65, 242. 
Chauchard, 210. 
Chéramy, 119, 167, 168. 
Chevreul, 132, 
Chicot (personnage d'un 

roman de Dumas père), 

13. 
Chocquet (M me ), 83, 84. 



Chocquet, 83, 84, 85, 98, 

209. 
Clapisson (M me ), 99. 
Clemenceau, 254. 
Clementel, 176. 
Clôt (Auguste), 255. 
Coignet, 221. 
Constable, 156, 157. 
Coquelin (les frères), 97. 
Cordey (M m e), 74. 
Cormon, 53, 54, 147. 
Corot, 26, 34, 65, 73, 116, 

117, 136, 140, 157, 166, 

167, 241, 264. 
Couperin, 121. 
Courbet, 34, 42, 43, 44, 

45, 46, 47, 65. 
Couture, 47, 65, 91. 

Darras (le capitaine), 62. 
Daubigny, 69. 
Daudet (M m *), 86. 
Daudet (Alphonse), 86, 

97. 
Daumier, 34, 45, 46, 47. 
David, 37, 65. 
Degas, 44, 63, 88, 90, 

91, 92, 93, 94. 95, 96, 

103, 211, 245. 
Delacroix (Eugène), 11, 

27, 45, 46, 64, 65, 83, 

86, 139, 140, 242. 
Delaroche, 220. 
Demont-Breton, 101, 



— 280 — 



INDEX 



Desgoffe (Biaise), 88. 
Desjardins (Abel), 177. 
Deudon, 76, 80. 
Diaz, 26, 29, 30. 
Dierx (Léon), 191, 192, 

261. 
Donatello, 116. 
Doria (le comte), 172. 
Dorival, 173. 
Douay (le général), 55. 
Dujardin-Beaumetz, 91. 
Dumas père, 206. 
Dumas fils, 13, 110. 
Dumont (Henri), 36. 
Dupré (Jules), 68, 69. 
Duran (Carolus), 76, 84. 
Durand-Ruel, 63, 70, 76, 

94, 123, 207, 276. 
Duranty, 137. 
Duret (Théodore), 221, 

ÉCORCHEVILLE, 119. 

Edwards (M me ), 198. 
Ellen-André, 35, 109. 
Ephrussi, 76, 82, 103. 

Falguière, 247. 
Fantin-Latour, 63, 87. 
Flammarion ( Camille ) , 

251. 
Flaubert (Gustave), 97, 

102. 
Fleury (Mi^), 123. 
Fournaise, 48, 49. 

— 281 



Fragonard, 20, 166. 
Franc-Lamy, 79, 86, 109, 
France (Anatole), 246. 
François 1er, 231, 251. 
Frey (M me ), 238. 

Gabrielle (bonne de Re- 
noir), 7, 12, 13 f 170, 
172, 186 et suiv. 

Galéa (M m * de), 272. 

Gallimard, 117, 145, 162, 
235. 

Gambetta, 105, 107. 

Gauguin (Paul), 162, 163. 

Gautier (Théophile), 102. 

Gautiez (Henri), 124. 

Géricault, 45. 

Gérome, 46. 

Gervex, 115, 153. 

Giorgione, 138. 

Giotto, 266, 

Gleyre, 24, 25, 26. 

Gloanec, 162. 

Goncourt (Edmond de), 
97, 98, 99. 

Goujon (Jean), 17, 18, 

Gounod, 16, 56. 

Goya, 67, 150. 

Granier (Jeanne), 110. 

Greco (le), 146. 

Grétry, 121. 

Guillemet, 91, 97, 98, 
101, 102. 

Guitry (Sacha), 203. 



INDEX 



Haan (de), 163. 
Hazard, 8.2. 
Hbnneb, 105, 241. 
Hervieu (Paul), 109. 

HoBBEMA, 137, 
HOLBEIN, 211, 

Hugo (Victor), 13, 260. 

Hulot (le baron), per- 
sonnage de Balzac, 16. 

Huysmans (J.-K.), 103, 
115, 142. 

Ingres, 45, 46, 64, 65, 
239, 240, 241, 242, 267. 

Jongkind, 26, 71, 72, 

128. 

JONKOFSKY, 117, 118. 

Jourdain (Frantz), 213, 

214, 262. 
Julia 5 162, 163. 

La Fontaine, 230. 
Lancret, 19. 
Laporte, 25, 35, 36, 37. 
Lascoux, 117, 119. 
La Touche, 214. 
La Tour, 237. 
Laurent (Ernest), 134. 
Lauth, 82, 112, 113, 123, 

226. 
Lautrec, 92. 
Lecœur, 35, 40. 
Lecomte du Nouy, 37. 



Lecomte (Georges), 126, 
127, 129, 138, 245. 

Legros (Alphonse), 45. 

Lepic (le comte), 92. 

Lestringuès, 82, 111. 

Loïe Fuller (la), 251. 

Lorrain (Claude), 34, 155, 
156, 157. 

Louise (la grande), bonne 
de Renoir, 11, 189, 226. 

Louison (modèle de Re- 
noir), 199. 

Louis-Philippe, 163. 

Louis XIV, 159. 

Machin, dit le père Ma- 
chin, 187 et suiv. 

Machin, dite la mère Ma- 
chin, 187 et suiv. 

Madeleine (modèle de 
Renoir), 226. 

Maillol (Aristide), 225, 
270. 

Maître, 59, 87, 119. 

Mallarmé ( Stéphane ) , 
256. 

Manet, 7, 8, 30, 32, 42, 
44, 46, 47, 66, 67, 74, 
87, 131, 216. 

Manet (M 11 *), 141. 

Marguerite (modèle de 
Renoir), 78. ; -, 

Marie - Antoinette (la 
reine), 17, 



— 282 — 



INDEX 



Marneffe (M me ), person- 
nage de Balzac, 16. 

Martin, dit le père Mar- 
tin, 71, 72, 73. 

Matisse (Henri), 267. 

Mauclair (Camille), 126, 
127, 128, 129, 130, 245. 

Maupassant (Guy de), 
48, 99. 

Meissonier, 163. 

Mercié ( Antonin ) , 139, 

Meyerbeer, 118. 

Michel-Ange, 116, 148, 
149, 255. 

Milan (le roi), 222, 223,224. 

Millet (Jean -François), 
68, 69, 

Mirbeau (Octave), 132, 
255, 

Monet (Claude), 25, 26, 
43, 45, 64, 66, 67, 74, 
82, 85, 87, 88, 90, 91, 
127, 128, 153, 216, 217. 

Moreau (Gustave), 28, 
103. 

Morizot (Berthe), 82, 165, 
166. 

Mounet-Sully, 12. 

Murger (Henry), 41. 

Nana (servante d'auber- 
ge), 40. 
Napoléon III, 31, 

Natanson, 9. 



Nattier,, 237. 

Nini (modèle de Renoir), 

78. 

Papillon (M me ), 49. 
Pelletan (Camille), 236, 
Pertuiset, 87, 
Petit (Georges), 142. 
Picot, 220. 

PlLLET-WlLL, 76. 

Pilon (Germain), 18. 
Pissarro ( Camille ) , 32, 

128, 153, 
Pompadour (M me de), 50, 
Portier, 73. 
Poupin, 108. 

Poussin, 151, 154, 264. 
Prudhon, 44. 
Psyché (myth.), 230. 
Pujol (Abel de), 46, 221, 
Puvis de Chavannes, 

164. 

Raphaël, 10, 115, 148, 

230. 
Regnault (Henri), 41. 
Rembrandt, 93, 94, 138 f 

155, 157, 158, 160. 
Renoir (Claude), fils du 

peintre, 188, 203. 
Renoir (Edmond), frère 

du peintre, 100. 
Renoir (M me ), femme du 

peintre, 7, 8, 10, 170 et s, 



— 283 — 



INDEX 



Renoir (Pierre et Jean, 
fils du peintre), 173, 178. 
Renoir (un sabotier), 15. 
Renouard, 211, 212. 

RlBÉRA, 137. 

Rodin, 95, 232, 233, 248 

et suiv. 
Roger-Marx, 133. 
Rops (Félicien), 100, 103. 
Rosny (J.-H.), 246. 
Rothschild (baron de), 

8, 80, 216. 
Rouart (Henri), 73. 
Roujon (Henry), 152, 153. 
Rousseau (le douanier), 

267. 
Rousseau (Théod re ) 157. 
Rubens,129,151,160,161. 
Ruysdael, 137, 138. 

Saint-Marceau, 254. 
Saint-Saens, 119, 120, 

214, 260. 
S* Vincent de Paul, 23. 
Samary (Mue), 79, 109. 
Sarlin, 222. 
scholderer, 87. 
Scholl (Aurélien), 87. 
Sem, 220. 

Seurat (Georges), 132,133. 
Shakespeare, 239. 
Signol, 26, 27. 
Sisley, 25, 26, 30, 40, 

82, 153. 



Spuller, 97, 105. 
Stendhal, 10. 

Tanguy (le père), 126. 
Teniers, 159. 
Thèbes (M m e de), 251. 
Tintoret (le), 126. 
Titien (le), 19, 117, 137, 
138, 151, 167, 207, 251. 
Toto (caniche), 40. 

ToURGUENEV, 99. 

Turner, 128, 155, 157. 

Valadon (Suzanne), 81. 
Van Gogh, 149. 
Vélasquez, 67, 100, 138, 

146, 147, 148, 149, 150, 

151, 157, 207. 
Vermeer de Delf, 121. 
Véronese (Paul), 132. 

VlOLLET-LE-DuC, 235. 

Vollon (Antoine), 88. 

Wagner, 117, 118, 119, 

120, 122, 168, 214, 228, 

260. 
Watteau, 19, 127, 158, 

207. 
Wolff (Albert), 87, 88. 
Wyzeva (Th. de), 119, 

142, 143. 

Zandomeneghi, 96, 99. 
Zola (Emile), 87, 97, 98, 
101. 



— 284 — 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

Avis au lecteur 5 

I. — Gomment je fis la connaissance de Renoir 

(i8g4) 7 

IL — Les débuts i5 

III. — L'atelier de Gleyre 2 5 

IV. — Le cabaret de la mère Anthony. ... 4o 
V. — La Grenouillère 48 

VI. — Pendant la guerre de 70 et sous la 

Commune 55 

VIL — Les expositions des Impressionnistes. . 62 

VIII. -— Les acheteurs sérieux 75 

IX. — Le café Guerbois, la Nouvelle Athènes, le 

café Tortoni 87 

X. — Le salon de Madame Charpentier ... 97 

XL — Les premiers voyages ni 

XII. — Les théories « impressionnistes ». . . . i25 

XIII. — La manière « aigre » de Renoir. ... i35 

XIV. — Le voyage en Espagne i45 

XV. — Londres, la Hollande, Munich .... i55 

XVI. — Renoir à Pont- Aven 162 

XVII. — Le portrait de Madame Morisot. . . , i65 

XVIIL — La famille . . . . , 170 

— 285 — 



TABLE DES MATIERES 

XIX. — Essoyes, Gagnes 179 

XX. — Les modèles et les bonnes 186 

XXI. — Renoir et les amateurs ....... 2o3 

XXII. — Une figure de « grand amateur »... 210 

XXIII. — Renoir fait mon portrait (1916). . . . 225 

XXIV. — Le déjeuner avec Rodin 248 

XXV. — Les artistes de jadis 263 

XXVI. — Les dernières années . ...•,. * 271 

Appendice ••...••• 277 

Index . • « • 279 



— 286 — 



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Carton de Wiart. — La cité ardente. . . 
G. K. Chesterton. — Les Crimes de l'Angleterre, 

traduit par Charles Grolleau 
Georges Clemenceau. — Au pied du Sinaï . . . 
E. de Clermont-Tonnerre. — Almanach des bonnes 

choses de France 
Colette (Colette Willy). — Dans la Foule . . 

Auguste Comte. — Pages choisies 

Henry Cormeau. — Folklore angevin. Terroirs 
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de réception à l'Académie 
Française 



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6 

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6 

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Théâtre complet (6 vol.). 
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II. L'Envers d'une Sainte. — Les Fos- 
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III. L'Invité. — La Nouvelle Idole . . 6 » 

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